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24 octobre 2012 3 24 /10 /octobre /2012 10:24

 

odilon redon le chemin a peyreblade

Odilon Redon (Bordeaux, 1840-Paris, 1916),
Le chemin à Peyrelebade
, sans date

Huile sur papier contrecollé sur carton, 46,8 x 45,4 cm, Paris, Musée d’Orsay
(cliché © RMN-GP-Musée d’Orsay/Hervé Lewandowski)

 

centre musique romantique francaise palazzetto bru zaneComme je vous l’avais annoncé à la fin de ma chronique des deux premiers volumes de l’intégrale de la musique de chambre avec piano de Gabriel Fauré, née de la collaboration entre Alpha et le Palazzetto Bru Zane, réunissant autour d’Éric Le Sage quelques-uns des plus fins archets parmi les jeunes chambristes français, un troisième volet invitant, cette fois-ci, le Quatuor Ébène devait nous arriver au début de cet automne. Il a été fidèle au rendez-vous fixé et je vous propose donc de vous arrêter avec moi autour des deux Quintettes avec piano qu’il donne à entendre.

 

En dépit de l’impression de parenté qu’elles laissent lorsqu’on les écoute l’une à la suite de l’autre, la genèse de ces deux partitions et les sentiments qu’elles véhiculent sont résolument différents, pour ne pas dire opposés. La naissance du Quintette avec piano en ré mineur op. 89 a été compliquée, pleine d’atermoiements, de renoncements, de silences. Fauré commença très tôt à former ce projet, puisqu’on en retrouve des esquisses dès 1887, soit juste après l’achèvement de son Quatuor avec piano en sol mineur op. 45, et que ses deux premiers mouvements étaient déjà largement ébauchés à la fin de l’année 1890. Mais l’œuvre se présentait plus difficilement qu’escompté et le compositeur l’abandonna pour se consacrer à d’autres créations, comme les Cinq mélodies « de Venise » (op. 58, 1891) ou La Bonne Chanson (op. 61, 1892-94), avant de s’y replonger entre 1894 et 1896 puis de la laisser une nouvelle fois de côté pour un long moment, y revenant entre 1903 et 1905 pour l’achever à la fin de cette année. Créé à Bruxelles le 23 mars 1906 puis à Paris le 30 avril, le Quintette op. 89 ne rencontra qu’un succès d’estime, que l’on peut attribuer autant au manque de répétitions avant sa première exécution qu’à sa forme inhabituelle en trois mouvements, décidée par Fauré dans l’ultime phase d’écriture de l’été 1905, et à son apparente uniformité de ton ; il lui faudra attendre les années 1960 pour commencer à se frayer un chemin au répertoire en France. dornac gabriel faure 1905Les commentateurs ont souligné avec raison la parenté stylistique du début de son Molto moderato liminaire avec l’In Paradisum en ré majeur du Requiem op. 48, lui aussi en ré mineur et dont la version originale complète a été donnée en 1893 ; c’est, en effet, une intense impression de fluidité et de luminosité qui s’impose d’emblée, avec une austérité rendue plus chaleureuse par les frémissements de ce que l’on pourrait nommer une « tentation du lyrisme » qui va imprégner toute la partition et que le compositeur ne va cesser d’endiguer pour prévenir tout débordement. Cette exigence de sobriété permet d’ailleurs au très émouvant Adagio qui suit de ne jamais tomber dans le travers d’un pathétisme outré, en dépit du sentiment d’abandon (dans tous les sens du terme) souvent traversé par une profonde mélancolie qui le baigne ; comme souvent chez Fauré, selon une tendance qui ne fera que s’affirmer avec le temps, tout est suggéré avec une extraordinaire économie de moyens qui ne bride jamais une éloquence à laquelle son refus de l’effet permet de parler plus directement au cœur. Après deux mouvements aussi denses, le Finale, dont l’esprit évoque parfois celui du Scherzo absent, paraît nettement plus détendu, ce qui ne veut pas dire que la tension et l’émotion en sont absentes, au contraire ; le poids accru accordé au piano, comparé au relatif retrait qui a été son lot jusqu’alors, le rend simplement plus brillant, tandis que son humeur joue, avec une belle assurance, la carte d’une élégance parfaitement assumée.

Si l’on peut parler, pour l’opus 89, d’une œuvre au destin contrarié, celui du Quintette avec piano en ut mineur op. 115 se place, au contraire, sous le signe de l’aisance et de l’éclat, aisance d’un processus de composition prenant place entre septembre 1919 et février 1921 que Fauré qualifiera lui-même de « sans fatigue », éclat de l’accueil triomphal qui lui fut réservé lors de sa création parisienne, à la Société Nationale de Musique, le 21 mai 1921. Voici une œuvre d’une vitalité sereine, comme une bouffée de printemps en plein automne, dont l’Allegro moderato initial, porté par une force qui n’a nul besoin de fanfaronner pour montrer la puissance vitale qui l’anime odilon redon barbizon en automneet porte sur les choses un regard parfois tendrement ému et exempt de toute mièvrerie, fait place à un Scherzo malicieux, bondissant, insaisissable – l’Allegro vivo d’un jeune homme de 76 ans – mais dont la fraîcheur est le fruit d’une conception qui ne laisse rien au hasard, puis à un vaste Andante moderato en sol majeur, dont l’atmosphère n’est pas sans rappeler celle du mouvement correspondant de son cousin en ré mineur, mais sans les ombres presque tragiques qui le traversaient ; il est sans nul doute extrêmement banal d’évoquer septembre pour décrire certains moments de la musique de chambre de Fauré, mais les effleurements de celui-ci évoquent pourtant merveilleusement ce temps d’entre-deux où, sous l’éclat de journées encore belles et chaudes, pointe l’infinie nostalgie du temps que l’on voit s’enfuir et dont on sait que rien ne le ramènera. Comme dans le mouvement liminaire, c’est l’alto qui expose le premier thème de l’Allegro molto final, une page extrêmement décantée et souvent fuyante d’où l’inquiétude n’est pas complètement absente mais qui sait déployer ce qu’il faut de charme pour retenir l’auditeur dans ses rets et d’ardeur pour clore le Quintette sur une note victorieuse.

 

La réunion d’Éric Le Sage et du Quatuor Ébène (photographie ci-dessous) promettait un disque de haute tenue ; c’est le cas, et il s’en est fallu de peu pour qu’il tutoie l’excellence que représente, à mes yeux, la version de ces deux Quintettes par Domus (augmenté du violoniste Anthony Marwood, Hyperion, 1995). Les vertus de cette nouvelle lecture sont nombreuses, tant du point de vue de la mise en place, impeccable, que de la cohérence d’ensemble, indiscutable, et de la beauté sonore, délectable et restituée avec tout l’art, maintes fois salué sur ce blog, de Jean-Marc Laisné. Les musiciens ont visiblement pris le temps de mûrir ce projet si l’on en juge par le dosage très subtil qu’ils opèrent sur les dynamiques et les nuances ainsi que par l’impression d’équilibre qui se dégage de leur interprétation dans laquelle chacun joue sa carte sans jamais chercher à prendre le pas sur ses partenaires et sait faire preuve de la discipline individuelle et de l’écoute mutuelle nécessaires à l’instauration d’un authentique esprit chambristequatuor ebene ; il est ainsi tout à fait symptomatique que le pianiste paraisse s’intégrer sans effort dans un quatuor soudé par l’habitude de jouer ensemble et qu’il fasse preuve d’assez d’humilité pour ne pas céder à la tentation de faire briller sa partie plus que Fauré ne l’a requis. Éric Le Sage est à la hauteur de ce qu’il offre à l’accoutumée, mettant son toucher d’un grand raffinement au service d’une conception musicale qui parvient à conjuguer expressivité et pudeur, autant de qualités parfaitement en phase avec l’univers du compositeur. Le Quatuor Ébène, lui, fait montre des réelles qualités d’engagement que l’on est en droit d’attendre de jeunes musiciens, mais aussi d’une indéniable maturité dans la conduite du discours. On déplorera néanmoins, ici et là, certaines petites coquetteries de phrasé ainsi qu’un vibrato trop appuyé qui, s’il apporte une plus-value en termes de sensation de plénitude sonore, a tendance à produire quelques empâtements qui nuisent à la lisibilité globale. C’est d’autant plus dommage que, malgré un choix de tempos plutôt amples, cette réalisation intelligemment pensée et conduite sait éviter l’écueil du sentimentalisme et de la superficialité dans lequel d’autres sont quelquefois tombées.

Je recommande donc à tout amateur de Fauré et, plus largement, de musique de chambre d’aller écouter ce beau disque qui lui fera passer un excellent moment et qui confirme l’intérêt de cette intégrale en cours chez Alpha, dont on va maintenant attendre avec confiance les deux derniers volumes. On espère que le Palazzetto Bru Zane, toujours prodigue en bonnes idées, aura à cœur de continuer à réaliser d’autres séries de ce type autour d’œuvres chambristes moins régulièrement servies par le disque comme, par exemple, celles de Camille Saint-Saëns qui mériteraient bien qu’on les remette plus régulièrement à l’honneur.

 

gabriel faure quintettes piano le sage quatuor ebeneGabriel Fauré (1845-1924), Quintette avec piano en ré mineur op. 89, Quintette avec piano en ut mineur op. 115

 

Quatuor Ébène
Éric Le Sage, piano

 

1 CD [durée totale : 66’15”] Alpha 602. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Quintette avec piano op. 89 : [II] Adagio

2. Quintette avec piano op. 115 : [II] Allegro vivo

 

Un extrait de chaque plage du disque peut être écouté ci-dessous grâce à Qobuz.com :

 

Illustrations complémentaires :

Paul François Arnold Cardon, dit Dornac (Paris, 1858-1941), Gabriel Fauré, devant son piano, dans son appartement boulevard Malesherbes, 1905. Photographie, 12 x 17 cm, Paris, Bibliothèque nationale de France

Odilon Redon (Bordeaux, 1840-Paris, 1916), Barbizon en automne, sans date. Huile sur papier contrecollé sur carton, 33 x 24,4 cm, Paris, Musée d’Orsay (cliché © RMN-GP-Musée d’Orsay/Hervé Lewandowski)

La photographie du Quatuor Ébène est de Julien Mignot.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gallicismes
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commentaires

Danièle 05/11/2012 14:56


Qui va à la chasse perd sa place ! Ce sont sans doute les vacances qui m'ont fait rater la chronique en question dans laquelle je vais me plonger sans délai. Un gand merci.

Jean-Christophe Pucek 06/11/2012 07:11



Les vacances sont toujours des moments terribles pour les blogs, Danièle, mais il est bien normal que les lecteurs profitent de la saison que l'on dit belle pour ne pas rester derrière leur
écran. J'espère que cet autre voyage en terres fauréennes vous aura plu et je vous souhaite un beau mardi.



Danièle 05/11/2012 12:19


Je ne dirai rien de la musique de Fauré qui est au-delà des superlatifs, du moins pour moi, comme vous le savez, Jean-Christophe.


Eric le Sage est incontestablement un très grand pianiste et qui m'a offert jusque-là de biens beaux moments, mais cette version n'est pas arrivée à me faire oublier Jean Hubeau et le quatuor Via
Nova, version certes ancienne, mais qui me touche dans un frémissement que je ne trouve pas ailleurs. Sur le même CD, se trouve bien sûr les quatuors et là, c'est encore plus miraculeux, le
violoncelle d'André Navarra dans l'adagio de l'op. 15 est ... céleste, le reste aussi. J'attends donc la suite du projet du Palazzetto Bru Zane, et sans à priori.


Quant au Quintette de Brahms cité par Cyrille, et bien oui, bien sûr, la clarinette chez lui n'a engendré que des chefs d'oeuvres. A écouter la version des sonates op. 120 par Florent Héau et
Patrick Zygmanowski. 


Fauré a aussi fait un trio avec clarinette, je me rappelle d'une version surprise en direct à la radio lors d'un festival d'été : inoubliable, d'autant que je n'ai pas su qui jouait !!!!! Si vous
avez une bonne version au disque, Jean-Christophe, (?), je serais ravie de retrouver cette émotion-là.


 


 

Jean-Christophe Pucek 05/11/2012 13:31



Vous savez, Danièle, que je partage votre appétence pour la musique de Fauré qui m'accompagne depuis que le film Un dimanche à la campagne l'a mise sur ma route. Je connais bien la
version des deux Quintettes par Jean Hubeau et le Quatuor Via Nova, puisque c'est le premier coffret Fauré dont j'ai fait l'acquisition lorsque j'ai commencé à acheter des CD, et vers
lequel je reviens encore souvent. Je serais bien en mal de départager cette lecture d'avec celle d'Eric Le Sage et ses compagnons, tant elles sont différentes et donc complémentaires à mes yeux.
Comme je l'ai écrit, ma préférence, s'il faut en exprimer une, va à l'enregistrement de Domus dont j'aime le caractère décanté et l'absence de sentimentalisme.


Pour ce qui est du Trio avec clarinette de Fauré, j'en ai parlé dans ma chronique des deux premiers volumes de cette intégrale entreprise par Alpha et le Palazzetto Bru Zane dont vous
trouverez le lien dans le préambule de ma chronique avec, en prime, l'Allegro vivo de cette pièce.


Grand merci pour votre commentaire.



Ouf1er 01/11/2012 13:32


Décidément, Eric Le Sage transforme en or, à l'instar de Midas, tout ce qu'il touche ! Et j'attends avec impatence la fin de son intégrale Fauré.  Fera-t-il aussi la musique pour piano seul
? (il est permis de croire, il est doux d'espérer).  J'adore son Schumann, son Poulenc, et découvre son Fauré avec autant de bonheur.... Il y a dans tout ce que j'ai écouté, une technique
digitale quasi parfaite au service de la musique et non de la seule virtuosité, une évidence musicale, une beauté du son magnifiée par une splendide technique d'enregistrement, et un parfait
respect de l'esprit autant que de la lettre (on sait pourtant qu'il n'y a peu en commun entre Schumann et Poulenc....). Ses collègues et amis ne sont évidemment pas en reste, et ce n'est pas un
mince exploit que d'avoir réussi à hisser tout ce petit monde au même niveau d'excellence ! Chapeau bas, Mister Le Sage !

Jean-Christophe Pucek 02/11/2012 08:37



Je crois effectivement que l'on peut dire ça, cher Ouf1er, et je suis, comme toi, très amateur du travail d'Eric Le Sage sur Schumann et sur Poulenc. J'ignore, en revanche, si ce projet
d'enregistrement de la musique de chambre avec piano de Fauré s'étendra à sa production pour piano seul, mais ce serait une excellente idée, car les intégrales récentes ne sont pas légion.
Peut-être que le Palazzetto Bru Zane, qui soutient le présent projet, connaît déjà la réponse.


Pour le reste, tu as tout dit et bien dit, et si j'émets quelquefois des réserves, elles ne sont, comme tu l'as vu, que de détail


Grand merci pour ton commentaire et très belle journée.



Marie 26/10/2012 10:02


Il me faut - c'est certain - l'intégrale .... j'attendrai.

Jean-Christophe Pucek 27/10/2012 06:47



Ta patience sera récompensée, très chère Marie, puisqu'il y a fort à parier que la totalité des 5 disques sera rassemblée sous coffret à prix doux une fois l'ensemble paru



cyrille 25/10/2012 17:11


N'étant guère familier de Fauré, comme tu le sais, l'Allegro vivo du Quintette avec piano Op.115 m'a laissé plutôt froid je l'avoue. Exception faite des étonnantes dernières
mesures. Rien à voir, bien sûr, lui préfère celui pour Clarinette et quatuor à cordes en si mineur Op.115 (également) de Brahms.


Bref, "son cousin en ré mineur" m'a bien davantage emballé. Près de vingt années de gestation avant d'offrir ce Quintette avec piano en ré mineur Op.89... Le moins que l'on puisse dire,
c'est que Fauré a su être patient afin d'atteindre l'objectif pensé.


Ici, l'Adagio que tu partages est d'une sobriété, en effet comme tu le soulignes, qui coule naturellement sans affect "d'un pathétisme outré". Pour ma part, le vibrato des cordes par le
quatuor Ebène ne m'a pas dérangé plus que cela. Et ce piano qui murmure...


Un moment de plénitude où l'on se laisse volontiers prendre par la main sans se poser de question. Simplement, naturellement. Et on a la sensation que l'instant se poursuit encore au-delà du
silence...


Merci pour ce bon moment d'échappée automnale, mon ami


Des bises.


 

Jean-Christophe Pucek 27/10/2012 07:17



Pour ma part, j'aime bien l'Allegro vivo de ce Quintette op.115, mon ami, car il s'inscrit au rebours de l'image d'un Fauré systématiquement automnal et sérieux; il l'était
certes, mais il se montrait également capable de produire une musique pleine de légèreté et d'humour. Je n'insiste pas sur ta comparaison avec Brahms puisque tu notes toi-même qu'elle n'est pas
pertinente.


Je crois que l'effet de l'Adagio du Quintette op.89 est encore plus fort lorsqu'on l'écoute dans la continuité de l'œuvre, que je te conseille de découvrir en entier – tu
trouveras ce disque sur Deezer et sur Spotify –, car elle mérite mieux que la légère condescendance avec laquelle elle est encore traitée.


Je maintiens que, comparée à la version de Domus dont je parle dans ma chronique, il y a ici un vibrato et une lenteur parfois un rien complaisants qui me gènent un peu – le disque d'Eric Le Sage
dure quand même 6 bonnes minutes de plus que son prédécesseur –, mais soyons juste, on est ici sur du très haut niveau.


Merci pour ton commentaire et des bises.



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