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31 août 2011 3 31 /08 /août /2011 12:47

 

dome de richelieu

Le Dôme de Richelieu. Photographie de Claire Pain.

 

Le Festival de Musique de Richelieu est une encore toute jeune manifestation, dont la 5e édition s’est déroulée au cœur de l’ancien fief tourangeau du Cardinal entre le 27 juillet et le 7 août 2011, avec un incontestable succès. Créé et porté avec autant d’enthousiasme que de ténacité par le pianiste Nicolas Boyer et Gala Ringger, ce rendez-vous annuel offre, dans un esprit de convivialité dont beaucoup de manifestations gagneraient à s’inspirer, une riche programmation au sein de laquelle se côtoient artistes reconnus et en devenir dans un même souci d’exigence artistique et d’ouverture, les répertoires abordés couvrant une large période s’étendant du Baroque à la musique contemporaine et au jazz. Les deux dernières journées du festival ont offert une parfaite illustration de cette alternance entre têtes d’affiche et talents prometteurs, puisqu’elles ont vu tour à tour l’ensemble Il Festino et Jordi Savall offrir aux auditeurs deux voyages en compagnie des musiques du XVIIe siècle.

il festinoIl Festino : Julien Cigana, Dagmar Saskova, Manuel de Grange. Photographie de Gala Ringger.

 

À l’heure où certains prennent le thé, c’est autour de l’évocation du vin qu’Il Festino avait donné rendez-vous au Dôme, seul vestige d’un château dont gravures et décors préservés permettent d’imaginer la magnificence, à un public venu nombreux. Tout au long d’un programme faisant se succéder airs de cour, airs à boire, pièces de luth et textes déclamés, la soprano Dagmar Saskova, le comédien Julien Cigana et le luthiste Manuel de Grange, également directeur de l’ensemble, ont rivalisé d’intelligence et de sensibilité pour dépeindre les ivresses que Bacchus et Éros font tourbillonner dans le cœur des Hommes. Les trois artistes, unis par une évidente et chaleureuse complicité, ont ressuscité un Grand Siècle aux humeurs et aux couleurs contrastées, de l’âme songeuse et mélancolique du Tombeau de Mezangeau érigé par Ennemond Gaultier à la truculence des saillies éructées par Paul Scarron ou Saint-Amant, en passant par la passion ensorcelante du Non speri pietà d’Étienne Moulinié. La chanteuse et le comédien ont fait montre d’un sens de la caractérisation très aiguisé, insufflant de façon particulièrement convaincante vitalité mais aussi subtilité, y compris dans leurs effets d’exagération, aux textes interprétés. La voix lumineuse, bien timbrée et d’une grande clarté de diction de Dagmar Saskova, sachant jouer aussi bien de l’espièglerie piquante que de la caressante sensualité sans jamais se départir d’une certaine noblesse, est en parfaite harmonie avec l’esprit d’airs dans lesquels la tendresse comme le déboutonné n’oublient jamais complètement le respect des bienséances. Julien Cigana incarne, lui, une verve dont l’apparence plus populaire pourrait faire oublier les plumes savantes qui l’ont enfantée ; il saisit les textes à bras-le-corps avec un aplomb phénoménal, dégustant chaque mot avec une gourmandise sous laquelle affleure parfois une mélancolie d’autant plus poignante que le rire truculent d’un ogre plus fragile qu’il y paraît la dissimulait auparavant. Ces deux artistes ont parfaitement saisi le rôle essentiel du mot dans la rhétorique baroque, ils en restituent remarquablement l’impact et les métamorphoses, entraînant à leur suite les auditeurs conquis. Au luth et à la guitare, Manuel de Grange dirige l’ensemble avec autant de précision que de finesse ; peut-être plus à son aise dans le rôle d’accompagnateur que dans celui de soliste dont il possède pourtant sans aucun doute les capacités, la fluidité et le raffinement de son jeu, l’attention qu’il accorde à ses partenaires et son humilité font merveille pour apporter couleur et cohésion à la prestation de ses partenaires.

Il Festino est donc une très heureuse découverte ; je conseille à ceux qui le peuvent et le souhaitent de retrouver ce jeune ensemble à la fois plein de fraîcheur et de maîtrise le 8 octobre prochain dans le cadre du Festival Baroque de Pontoise, en attendant son premier disque, annoncé vers la fin du mois d’octobre chez Musica Ficta, et dont je ne manquerai sans doute pas de vous reparler.

jordi savallJordi Savall. Photographie de Daniel Clauzier.


 

Un concert de Jordi Savall est souvent bien plus qu’un moment de musique ; c’est, pour qui sait être attentif, la rencontre avec un maître au regard serein et lucide sur lequel les années semblent n’avoir pas de prise, tant il fourmille d’idées et a conservé une foi de jeune homme en son art. La Chapelle de Champigny-sur-Veude, joyau achevé au XVIe siècle et sauvé de peu de la ruine, était comble pour écouter le récital consacré principalement à Tobias Hume, un obscur soldat-musicien ressuscité par Savall dans un mémorable disque enregistré pour Astrée en 1982. Dès les premières notes de la Souldiers March ouvrant le programme d’un pas résolu, l’univers si lointain de ce capitaine mort obscur et miséreux en 1645 gagne une fascinante présence et révèle ses audaces voire ses fulgurances, dont Harke, Harke, devenu presque un classique du répertoire pour viole de gambe depuis sa redécouverte, offre un bon aperçu, avec ses cordes alternativement frottées, pincées et frappées tissant la trame d’une nostalgie non exempte d’une tension parfois douloureuse. Maîtrisant souverainement les possibilités tant techniques qu’expressives de son instrument, Savall parvient, avec une sûreté d’intonation, une netteté d’articulation et une impression de facilité proprement déconcertantes, à déployer un très large spectre d’émotions, de la très élisabéthaine mélancolie, subtil dégradé de gris plutôt qu’absolue noirceur, de Loves farewell au pittoresque narratif d’A Souldiers Resolution, bruissant de rumeurs de batailles réelles ou imaginées, ou plus pastoral des anonymes Lanca-shire pipes, offerts, avec d’autres pièces de genre tirées, entre autres, des recueils de John Playford, comme délicieux compléments aux extraits des Musicall Humors de Tobias Hume. Peu d’interprètes savent à ce point entraîner leur auditoire au fil des rêveries qu’il lui proposent ; le silence suivant chaque pièce en disait long sur la qualité d’écoute et le recueillement suscités de façon constante par ce concert, un moment suspendu arraché au temps, tout diapré d’une lumière aussi chaleureuse et subtile que celle du soleil de la fin d’après-midi d’été cascadant au travers des splendides vitraux de la chapelle. Après des applaudissements vibrants et deux rappels, le maître, que son humilité porte à saluer en s’effaçant derrière sa viole, repartait vers de nouveaux horizons humains et musicaux en laissant derrière lui un public dont le sourire était sans doute la plus belle révérence envers un talent que rien ne semble devoir altérer.

Ces deux concerts ont permis au 5e Festival de Musique de Richelieu de se refermer sur une note radieuse, que l’on espère synonyme de beaux lendemains pour une manifestation qui doit lutter pied à pied pour continuer à exister et proposer, à l’écart des rendez-vous plus médiatisés et gourmands de subventions, des rencontres placées sous le signe de l’authenticité, de l’exigence et de la générosité. On souhaite longue vie à ses projets en attendant avec impatience de découvrir les merveilles qui ne manqueront pas de jalonner son édition 2012.

 

festival richelieu 20115e Festival de Musique de Richelieu, 27 juillet – 7 août 2011 :

 

Samedi 6 août 2011, L’Amour et Bacchus. Airs de cour & à boire, pièces de luth, textes du XVIIe siècle français.

 

Ensemble Il Festino :
Dagmar Saskova, soprano
Julien Cigana, comédien
Manuel de Grange, luth, guitare baroque & direction

 

Dimanche 7 août 2011, Musicall Humors. Pièces pour basse de viole de Tobias Hume, Alfonso Ferrabosco, Thomas Ford, John Playford (éditeur) et anonymes.

 

Jordi Savall, viole de gambe

 

Accompagnement musical :

 

1. Étienne Moulinié (1599-1676), Vous, que le dieu Bacchus
Dagmar Saskova, soprano, Manuel de Grange, luth

2. Marc-Antoine Girard, dit Saint-Amant (1594-1661), La naissance de Pantagruel
Julien Cigana, comédien

 

Il Festino
Manuel de Grange, luth & direction

 

Le premier disque d’Il Festino, consacré aux airs de cour en italien de compositeurs français du XVIIe siècle, est annoncé chez Musica Ficta entre la fin d’octobre et le début de novembre 2011.

 

Tobias Hume (c.1569 ?-1645), Musicall Humors (Londres, 1605) :

3. Harke, harke

4. Good againe

 

Jordi Savall, viole de gambe

 

tobias hume musicall humors london 1605 jordi savallMusicall Humors. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Crédits photographiques :

Les photographies illustrant cette chronique sont de Claire Pain (Dôme de Richelieu), Gala Ringger (Il Festino) et Daniel Clauzier (Jordi Savall). Je les remercie de m’avoir autorisé à les utiliser.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Sur le motif
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commentaires

Marie 02/08/2012 20:04


Si j'avais une réflexion non influencée, je dirais que Passée des Arts distille un élixir de sérénité, comme un état permanent ... Un festival succédant à un autre, j'imagine Fontdouce et Jordi
Savall ...

Jean-Christophe Pucek 04/08/2012 07:44



Un des buts de ce blog, très chère Marie, est de constituer une parenthèse où, loin des tumultes de la réalité et des gazouillis électroniques, qui le souhaite peut venir trouver un peu de paix.
Je pense quotidiennement à Jordi Savall en priant pour qu'il puisse continuer à nous enchanter le plus longtemps possible



Framboise 06/09/2011 22:12



Merci, Jean-Christophe, pour cette suggestion d'écoute. Effectivement, dans cet enregistrement, le choix d'une diction restituée paraît bien adapté. L'engagement personnel du récitant, qui
connaît la valeur de chaque mot et fait apparaître le sens avec vigueur et nuances y est pour beaucoup. Il maîtrise parfaitement l'oeuvre et l'interprête merveilleusement. Cela ne laisse aucun
doute.


 


Je crois que pour faire passer un texte de cette façon (j'excepte le chant, naturellement), il faut être excellent .



Jean-Christophe Pucek 07/09/2011 20:09



Eugène Green fait partie des pionniers de la prononciation restituée en France, Framboise, et même si certains trouvent à redire à ce qu'il fait, je suis personnellement convaincu par sa démarche
et, comme vous l'avez été, sensible au résultat. Je pense que votre perception du travail de Julien Cigana serait différente si vous y assistiez "en vrai"; j'ai vraiment retrouvé chez lui la même
force de la parole qui anime Eugène Green, ce souffle qui fait prendre chair aux mots et leur permet de nous toucher.


Très belle soirée à vous.



Framboise 05/09/2011 00:05



Voilà qui fait regretter de ne pas avoir musardé plus cet été ...


 


Cher jean-Christophe, j'ai écouté avec un grand plaisir Jordi Savall . Je suis par ailleurs (mais ce n'est pas nouveau ) un peu gênée par la diction adoptée pour le texte de Rabelais, qui
introduit une distance à mon goût trop grande avec le texte si savoureux pourtant. J'avoue être une vraie béotienne : est-ce une prononciation  restituée "obligée" ou certains artistes
osent-ils une autre interprétation ?


 


J'ai le souvenir d'avoir maintes fois traversé Richelieu en revenant du Sud-Ouest : ces années-là, c'était beau déjà, si j'ose dire, mais ... absolument désert. On y verrait bien ausi quelque
pièce de théâtre ...


 


Une belle semaine à vous !


 


Framboise.



Jean-Christophe Pucek 05/09/2011 07:11



Chère Framboise,


La prononciation dite "restituée" est un sujet qui fait couler beaucoup d'encre et provoque parfois des rejets assez forts. Je vous avoue qu'il m'a fallu un véritable temps d'adaptation avant
d'adhérer à cette proposition, pleinement découverte avec un disque de Vincent Dumestre et Eugène Green autour de Robert de Visée et Théophile de Viau intitulé La conversation (voir
ici). Tous les artistes n'adoptent pas cette
façon de rendre la langue, certains estimant que ce qui est présenté comme "historique" ne l'est pas vraiment et que nous ne disposons pas des moyens nécessaires pour savoir comment les textes
sonnaient réellement. Je crois qu'il s'agit principalement d'une affaire de goût.


Il règne dans la cité de Richelieu une atmosphère tout à fait particulière, qui la fait sembler fantômatique, presque irréelle, effectivement un peu comme ces villes qui servent de décor à des
films. C'est un lieu qui, je crois, gagne à être connu et à la revitalisation duquel ce splendide festival contribue largement, en lui apportant une âme qui lui fait parfois un peu défaut.


Très belle semaine à vous aussi et merci pour votre fidélité.



clairette 31/08/2011 13:43



Quels bons moments musicaux et amicaux... je suis ravie de retrouver un peu de cette ambiance dans cette chronique. Longue vie au Festival de Richelieu !...



Jean-Christophe Pucek 31/08/2011 16:37



Une très belle aventure dont j'attends avec impatience le prochain épisode, tout en m'associant à tes voeux de bonne suite pour ce merveilleux festival.



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