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19 octobre 2014 7 19 /10 /octobre /2014 08:18

 

La vision de saint Germain

Maître anonyme, Paris, XIIIe siècle,
La Vision de saint Germain, 1245-47
Vitrail en provenance de l'abbaye de Saint-Germain des Prés,
63,8 x 40 cm, New York, The Metropolitan Museum of Art

 

Deux ans se sont écoulés depuis le dernier enregistrement de Diabolus in Musica dont le titre Plorer gemir crier s'est révélé, après coup, prémonitoire, l'ensemble s'étant retrouvé sans label discographique — la crise et la sale réputation de n'être pas vendable que traîne le répertoire médiéval conduit hélas parfois à de bien déplorables décisions. Nouvellement accueillis par Bayard Musique, Antoine Guerber et ses chantres reviennent, avec Sanctus !, vers des terres qui leur sont non seulement familières, mais envers lesquelles le chef ne fait pas mystère de son attachement : les polyphonies de l'École de Notre-Dame.

 

Au début du XIIIe siècle, Paris est une cité florissante qui possède la stature d'une véritable capitale européenne dans le domaine de la pensée et des arts, une réalité symbolisée par la charte de Philippe Auguste qui, en janvier 1200, donne à la corporation de maîtres et d'élèves apparue une cinquantaine d'années auparavant un statut officiel d'université. Le chantier de la cathédrale Notre-Dame, lancé en 1163 et qui occupa l'évêque de Paris, Maurice de Sully, jusqu'à sa mort en 1196, constituait également un formidable catalyseur d'énergies et de talents, car l'édifice qui était en train de sortir de terre se devait de suivre les nouveaux canons du style que l'on nommera bien plus tard gothique, développé à Sens, en Picardie ou à la toute proche basilique Saint-Denis, dont il devait naturellement, dans l'esprit de ses commanditaires, constituer le plus beau fleuron.

Dans le même temps que maîtres d’œuvre, tailleurs de pierre, verriers et imagiers développaient une façon nouvelle de concevoir l'espace et de représenter tant le monde physique que spirituel, un autre type d'architecture connaissait, à Paris, une profonde évolution : celle des sons. On sait, grâce au témoignage d'un musicien connu sous le nom d'Anonyme IV qui séjournait sur les bords de la Seine vers 1275, que le style développé par les maîtres parisiens, Saint Nicolas devant le consulauquel la musicologie moderne donnera le nom d'École de Notre-Dame, était perçu comme véritablement novateur et l'importance de la diffusion qu'il connut dans toute l'Europe, à la faveur des mouvements des étudiants, des intellectuels et des artistes démontre à quel point on le tenait pour un modèle à connaître et à imiter. Se fondant sur un usage de plus en plus savant de la polyphonie et s'appuyant sur des inventions comme la notation carrée qui permet une meilleure régularité rythmique, les compositeurs se rattachant à cette nouvelle manière, dont les deux plus célèbres représentants sont Pérotin, un sous-chantre de la cathédrale dont la période d'activité peut être fixée entre 1198 et 1236 environ et son son prédécesseur, l'érudit Léonin (fl. 1179-1201), parviennent à produire des œuvres qui gagnent en majesté comme en force expressive, grâce à la virtuosité des mélismes et aux contrastes de masse induits par l'alternance entre passages solistes et en ensemble. Le programme de Sanctus ! est dédié aux saints, si importants dans la mentalité médiévale car omniprésents dans le quotidien des fidèles – songez à l'influence des confréries qui avaient toutes leur saint patron ou au rôle d'intercesseur que jouent ces derniers dans les témoignages iconographiques où nous voyons un personnage introduit par eux dans la proximité du divin –, et constitué par deux des formes préférées de l'École de Notre-Dame, l'organum, élaboration complexe fondée sur un plain-chant (cantus firmus) dans laquelle alternent des passages fortement mélismatiques chantés par les solistes et des parties non ornées confiées au chœur induisant, comme on l'a vu, de forts contrastes de masses et de textures, et le conductus (conduit), composition libre, monodique ou polyphonique, indépendante de la mélodie grégorienne et destinée à accompagner les processions à l'intérieur de l'église, qui constitue le ferment d'un genre appelé à une pérenne et féconde destinée, le motet. Notons également la présence de deux mouvements de messe tropés (comportant, donc, des interpolations glissées entre les lignes du texte canonique) à trois voix qui matérialisent une étape vers les réalisations polyphoniques que seront, au siècle suivant et entre autres, la Messe de Tournai ou celle de Machaut.

 

Sanctus ! est le troisième disque que Diabolus in Musica consacre à l'École de Notre-Dame après les très recommandables Vox Sonora (Studio SM, 1998) et Paris expers paris (Alpha, 2006), qui révélaient les profondes affinités de l'ensemble avec ce répertoire. Il est d'ailleurs très intéressant de mettre en perspective ce nouvel enregistrement avec ceux qui l'ont précédé, d'autant plus que l'on constate, de l'un à l'autre, une remarquable stabilité de l'effectif, cette fidélité, si elle se paie parfois par quelques minimes usures vocales du côté des ténors, autorisant un véritable approfondissement de l'approche et de la restitution des œuvres. Ce qui frappe dans ce Sanctus ! est justement, au-delà de la maîtrise technique évidente et du souffle qui permet à d'amples pièces comme Petre amas me, Preciosus domini Dyonisius et le fameux Sederunt omnes (un quart d'heure à lui seul et une des très belles réussites de cette réalisation) Diabolus in Musica Oratoire du Louvred'être parfaitement cohérentes en termes de conduite et de climat, la chaleureuse impression d'humanité qui s'en dégage et ne peut naître que de cette habitude qu'ont les musiciens de travailler ensemble, ici sans doute encore renforcée par la familiarité avec les lieux (en l'occurrence l'Abbaye de Fontevraud où les deux disques précédents avaient également été enregistrés) et l'équipe technique, la captation et la direction artistique étant assurées, avec son talent coutumier, par Jean-Marc Laisné qui collabore avec Diabolus in Musica depuis ses débuts et a indubitablement contribué à façonner son identité sonore. Trouvant un superbe équilibre entre un hiératisme formel tempéré par la souplesse des lignes, une excellente lisibilité polyphonique et une tension émotionnelle palpable, les chantres délivrent, sous la houlette d'un Antoine Gueber qui possède une intelligence évidente de cette musique et à qui l'on sait gré d'avoir la lucidité et l'humilité de ne la soumettre à aucune espèce de systématisme façon Organum et de ne l'encombrer d'aucune quincaillerie ethno-expérimentale à la sauce Graindelavoix, une lecture sobre et pourtant extrêmement vivante, soignée jusque dans les moindres détails – il me semble que Diabolus in Musica est actuellement un des ensembles qui va le plus loin dans la restitution de la prononciation du latin médiéval –, inspirée, fervente et souvent enthousiasmante par son engagement.

Voici donc un disque tout à fait réussi qui s’inscrit sans pâlir dans le sillage de ceux qui l'ont précédé et confirme, si besoin était, la validité du travail de Diabolus in Musica dans le domaine du répertoire médiéval sacré. Qu'il me soit permis, au cas où il me lirait, de formuler un vœu auprès d'Antoine Guerber, celui de le voir se pencher sur les magnifiques proses d'Adam de Saint-Victor dont il serait intéressant d'entendre sinon l'intégralité, du moins une large anthologie, ce qui permettrait, dans le même temps, d'évoquer une abbaye disparue qui fut un foyer essentiel de la pensée du Paris médiéval. Il ne fait guère de doute, à mes yeux, que lui et sa valeureuse équipe seraient de parfaits serviteurs d'un projet de cette envergure artistique et patrimoniale.

 

Sanctus ! Diabolus in MusicaSanctus ! Les saints dans la polyphonie parisienne au XIIIe siècle. Œuvres de Léonin, Pérotin et anonymes

 

Diabolus in Musica
Raphaël Boulay & Olivier Germond, ténors
Geoffroy Buffière, Christophe Grapperon, Emmanuel Vistorsky, barytons-basses
Frédéric Bourreau & Philippe Roche, basses
Antoine Guerber, harpe, percussion & direction

 

incontournable passee des arts1 CD [durée totale : 61'08"] Bayard Musique 308 422.2. Incontournable de Passée des arts. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

 

1. Léonin, Petre amas me, organum à 2

 

2. Anonyme, Sanctus perpetuo numine à 3

 

Illustration complémentaire :

 

Maître anonyme, Picardie, XIIIe siècle, Saint Nicolas devant le consul, c.1200-1210, vitrail en provenance de la cathédrale Saint-Gervais et Saint-Protais de Soissons, 54,6 x 41,3 cm, New York, The Metropolitan Museum of Art

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Musica humana
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commentaires

Thomas 19/10/2014 20:13


Bonsoir Jean-Christophe,


Sur cette passée des arts, l'on fait de sacrés bonds dans le temps et j'apprécie également cette musique moyenâgeuse intemporelle. Parfois on pourrait quasiment imaginer avoir affaire à une
oeuvre contemporaine... Je ne résiste pas à vous faire part d'une impression à l'écoute des extraits proposés ce jour: il y a des similitudes marquantes avec les polyphonies Corses. Peut-être que
ces dernières n'étaient pas des compositions du cru et qu'elles ont voyagé avant que les Corses ne s'en imprègnent!!!


J'ai écouté l'extrait d'Asmarâ de J.L. Florentz que vous avez eu la délicatesse de me proposer et il me semble que si vous êtes capable d'apprécier ce type de musique, c'est qu'en réalité vous
êtes bien plus ouvert au contemporain que vous ne l'imaginez!!!


Bonne soirée, bien cordialement.


Thomas

Jean-Christophe Pucek 26/10/2014 19:34



Bonsoir Thomas,


Veuillez m'excuser pour le retard avec lequel je vous réponds, mon emploi du temps n'a malheureusement pas été très compatible avec mon activité ici durant la semaine qui vient de s'écouler.


Vous avez raison de souligner le lien qui unit les musiques médiévales et les répertoires traditionnels : il existe en effet et l'approche de Diabolus in Musica a l'intelligence, contrairement à
certaines autres, de le rendre perceptible sans qu'il devienne envahissant. Au Moyen Âge, les idées et les pratiques voyageaient plus qu'on l'imagine généralement et on retrouve ainsi des traces
évidentes du style parisien dont il est question dans cette chronique jusque dans les œuvres créées dans le lointain monastère de Las Huelgas, mais aussi très à l'est.


Je vais tenter de creuser, dès que j'en aurai le temps, du côté de cet Asmarâ — qui sait si je ne vais pas finir par avoir une révélation ?


Encore merci pour vos interventions sur le blog et heureuse soirée à vous.


Bien cordialement.



Tiffen 19/10/2014 09:25


Bonjour cher Jean-Christophe,
Nous sommes gâtés aujourd'hui, le billet de "nos" amis de Sprezzatura et maintenant le tien .
Je viens de lire avec attention ta chronique toujours aussi belle , les extraits proposés (écoutés 2 fois) sont pour moi fabuleux , j'adore ces chants sacrés , il s'en dégage une telle émotion ,
tu as su une nouvelle fois nous ravir et pour cela je te remercie , un vrai et sincère merci .....
Je te souhaite un beau dimanche et te fais une belle bise :)


Tiffen

Jean-Christophe Pucek 19/10/2014 17:52



Bonjour (presque bonsoir) chère Tiffen,


Nous ne nous étions pas concertés, mon ami de Sprezzatura E Glosas et moi, pour publier le même jour, mais finalement nous avons ainsi pu offrir à ceux qui le désiraient un choix musical bien
diversifié.


Je suis le travail de Diabolus in Musica depuis la fin des années 1990, c'est un ensemble qui m'a rarement déçu et que je trouve particulièrement à l'aise dans le répertoire sacré, ce qui éclate
une nouvelle fois ici. Connaissant ton goût pour le Moyen Âge, je me suis dit que si tu passais par ici, tu y trouverais sans doute ton compte; je suis ravi que ce soit le cas.


Merci pour ta fidélité et une bise du dimanche soir 



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