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29 mars 2011 2 29 /03 /mars /2011 16:16

 

odilon redon la cellule d or

Odilon Redon (Bordeaux, 1840-Paris, 1916),
La Cellule d’or
, 1892 ou 1893.

Huile et peinture métallique dorée sur papier préparé en blanc,
30,1 x 24,7 cm, Londres, British Museum.

 

Charles Gounod est peut-être le compositeur que l’on associe le plus naturellement à la musique sacrée écrite en France au XIXe siècle, notamment grâce à son impressionnante Messe solennelle de Sainte Cécile, un des chefs d’œuvre du répertoire religieux de son temps. Après avoir ressuscité avec succès, dans le cadre des Journées Charles Bordes, ses Sept Paroles du Christ conjointement à celles de César Franck (Mirare, 2009), Michel Corboz s’est vu offrir, à l’occasion de l’édition 2010 de cette manifestation, la possibilité de se pencher sur deux partitions datant de la fin de la carrière de Gounod, sa Messe chorale sur l’intonation de la liturgie catholique en sol mineur et son Requiem en ut majeur, une interprétation que vient de publier le label Mirare.

 

Contrairement à ceux de Saint-Saëns ou de Fauré, les sentiments pieux de Gounod n’ont jamais été sujets à caution, à tel point que la Revue et Gazette musicale de Paris put annoncer, le 15 février 1846, qu’il venait d’entrer dans les ordres, et qu’il signa lui-même certaines de ses lettres « Abbé Charles Gounod ». Lors de son séjour à la Villa Médicis, entre 1840 et 1842, en qualité de lauréat du Prix de Rome, deux rencontres allaient se révéler déterminantes pour son avenir d’homme et d’artiste ; la première est celle de l’abbé Gerbet, un disciple de Lamennais qui lui fit opérer un retour assez spectaculaire vers la religion, un domaine qui va occuper une position centrale dans son existence, la seconde, celle des œuvres des anciens maîtres romains, tels Allegri et surtout Palestrina, qui va laisser, avec celle de Bach que lui révèle Mendelssohn lors de quatre jours intenses à Leipzig en mai 1843, une marque indélébile sur sa conception de la musique sacrée. De retour à Paris, il l’imposera, non sans céder parfois à un profond découragement, aux fidèles qui fréquentent l’église des Missions étrangères où il exerce les fonctions de maître de chapelle de 1843 à 1848, puis à la tête de l’Orphéon de Paris, composé de musiciens et de choristes amateurs, place qu’il occupe à partir de 1852.

charles gounod portrait col fourrureLa Messe chorale sur l’intonation de la liturgie catholique en sol mineur, composée « pour la solennité de Béatification du bienheureux Jean-Baptiste de La Salle » et créée le 24 juin 1888, est révélatrice de cette volonté de Gounod de revenir à la simplicité presque impersonnelle de la manière palestrinienne. On y décèle aussi, au travers de l’utilisation, dans toutes les parties de la Messe, de la mélodie du Credo IV, l’intérêt du musicien pour le chant grégorien, peut-être éveillé par sa rencontre, quelques mois auparavant, avec un des artisans majeurs de sa restauration, dom Joseph Pothier. D’une grande limpidité, à peine perturbée par quelques chromatismes et envolées romantiques dans l’Agnus Dei, l’œuvre est sobre, clairement structurée, laissant une impression finale de tensions surmontées qui finissent par se dissoudre dans un silence plein de sérénité. Le Requiem en ut majeur, terminé le 22 mars 1891 mais probablement ciselé jusqu’à son envoi à la Société des concerts du Conservatoire le 21 février 1893, a été conçu par Gounod à la suite de la mort, en 1889, de son petit-fils, Maurice, âgé de cinq ans. Dernière partition d’importance achevée par le musicien, elle sera créée les 23 et 24 mars 1894, après la mort de ce dernier, le 18 octobre 1893. L’œuvre, dont la partie orchestrale est proposée ici dans la transcription pour quintette à cordes, harpe et orgue effectuée, à la demande du compositeur, par Henri Büsser, chemine de la sourde angoisse qui nimbe l’Introït et le Dies Irae vers une lumière toujours plus douce, une substance qui abandonne toujours plus de pesanteur au fur et à mesure que la musique progresse jusqu’à devenir, à la fin, presque immatérielle. Porté par sa tonalité d’ut majeur, ce Requiem, malgré quelques passages plus dramatiques, laisse un sentiment d’intimité lumineuse et confiante d’une ineffable douceur, baigné de la même sérénité presque tendre que cette « berceuse de la mort » qu’est aussi celui de Fauré, dont la première version, la seule, rappelons-le, totalement autographe, est exactement contemporaine.

L’interprétation que donne Michel Corboz (photographie ci-dessous) de ces deux œuvres est plus que convaincante : bouleversante. Il est peut-être bon de rappeler ici que ce chef, tout en ne reniant jamais son appartenance, laquelle se traduit, entre autres, par le fait qu’il dirige presque exclusivement des orchestres modernes, à une certaine « tradition », s’est intéressé à la musique ancienne bien avant qu’elle devienne à la mode. Sa version des Vêpres de la Vierge de Monteverdi a fait date en 1967, tout comme ses cinq disques de musique sacrée de Vivaldi (1975-77), et il a même servi des compositeurs qui ne mobilisent, hélas, plus guère les ensembles spécialisés aujourd’hui, tels Goudimel (1969) ou Ingegneri (1964). Sa connaissance des répertoires anciens lui permet aujourd’hui d’aborder la musique de Gounod avec un absolu naturel, en privilégiant une fluidité et une clarté des textures qui permettent à l’auditeur de percevoir la réelle complexité de musiques qui, à l’oreille, semblent pourtant si simples. michel corbozLà où certains auraient fait le choix d’une esthétique massive ou mièvre, Michel Corboz mise, lui, sur la légèreté, la netteté d’articulation, mais aussi une subtile tension dramatique qui évite aux deux partitions de sombrer dans le statisme et donc dans l’ennui. L’Ensemble Vocal de Lausanne, ici en formation de 25 chanteurs, épouse le mouvement et les moindres intentions imprimés par son chef avec toute l’aisance qu’autorise un travail fondé sur la permanence et la complicité. Le chœur s’impose par sa souplesse, sa réactivité, ainsi qu’une finesse qu’on aimerait rencontrer plus souvent dans ce répertoire si souvent surchargé d’un sentimentalisme épais dont il n’a que faire. Ces qualités sont également celles du quatuor de solistes réuni pour le Requiem, dont le très bon niveau ne s’accompagne heureusement d’aucune volonté de briller individuellement, qui aurait été déplacée si l’on considère la distance que Gounod entendait établir entre opéra et musique sacrée. Du côté des instrumentistes, seul l’organiste Marcelo Giannini est présent tout au long des deux œuvres, dans lesquelles ses interventions sont aussi bienvenues qu’efficaces, l’intervention des cordes et de la harpe étant réservée au seul Requiem ; le petit ensemble s’y révèle un véritable acteur du discours dont, tout en l’embellissant, il assure l’avancée, parvenant à un remarquable équilibre avec les voix et déployant des couleurs automnales simplement parfaites. Servie par une prise de son transparente, cette interprétation pétrie de ferveur et d’humilité signée par Michel Corboz m’apparaît comme profondément, intimement sentie et sincère, un de ces moments rares et particulièrement émouvants, que traversent parfois les ineffables lueurs de l’adieu, où un musicien d’exception nous laisse entrevoir quelques reflets de son âme.

 

incontournable passee des artsJe vous recommande donc chaleureusement ce splendide enregistrement consacré à Gounod par Michel Corboz, que ses qualités artistiques comme son évidente dimension spirituelle rendent incontournable pour tout amateur de répertoire français du XIXe siècle et, plus largement, de musique chorale sacrée. Puisse la collaboration entre les Journées Charles Bordes et Mirare donner encore longtemps à ce chef et à son Ensemble Vocal et Instrumental de Lausanne la possibilité de nous offrir des émotions aussi fortes que celles-ci.

 

charles gounod requiem ut majeur messe chorale sol mineur mCharles Gounod (1818-1893), Requiem en ut majeur (transcription pour quintette à cordes, harpe, chœur et orgue d’Henri Büsser), Messe chorale sur l’intonation de la liturgie catholique en sol mineur

 

Charlotte Müller-Perrier, soprano. Valérie Bonnard, alto. Christophe Einhorn, ténor. Christian Immler, basse.
Ensemble Vocal et Instrumental de Lausanne
Michel Corboz, direction

 

1 CD [durée totale : 63’05”] Mirare MIR 129. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Messe chorale en sol mineur : Gloria

2. Requiem en ut majeur : Agnus Dei

 

Illustrations complémentaires :

Anonyme, Portrait de Charles Gounod au manteau à col de fourrure. Aristotype à partir d'un négatif verre au gélatino-bromure d'argent, 26,2 x 21,1 cm, Paris, Musée Ernest Hébert.

La photographie de Michel Corboz est de Lauren Pasche, tirée du site Internet de l’Ensemble Vocal de Lausanne.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gallicismes
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commentaires

Marie 07/02/2013 20:06


Pour revivre la magie d'un récent concert et les émotions fortes, il semble que le temps n'ait pas de prise sur le Magicien.

Jean-Christophe Pucek 07/02/2013 20:26



J'ai beaucoup pensé à ce billet en regardant le concert, très chère Marie. J'espère que le temps va oublier encore un peu ce remarquable musicien



Henri-Pierre 16/04/2011 09:19



Eh oui, qu'est la vérité et où est la vérité ?
La seule attitude est l'honnêteté, ne pas considérer une oeuvre en y lui faisant dire ses propres aspirations ou quêtes



Jean-Christophe Pucek 16/04/2011 09:36



Si la vérité nous était accessible, le charme que sa quête fait naître en nous serait-il aussi prégnant, mon ami ? Je
suis, en tout cas, entièrement d'accord avec toi : plus on limite les projections de soi sur une oeuvre (mais aussi une personnalité), plus on s'en approche.



Henri-Pierre 13/04/2011 21:07



Une conversation récente, te souviens-tu ?, nous amenait à évoquer les visions de ceux qui ont frôlé la mort et qui se rappelaient tous de ce long tunnel de ténèbres débouchant sur une lumière
inqualifiable et donc divine.
Gounod et le peintre de l'immatérialité mystique que fut un certain Odilon Redon dans une des multiples facettes de son expression me ramènent tous deux à cette aspiration vers la
dématérialisation lumineuse, comme un appel vers le divin.
En peinture, Eugène Carrière et Gustave Moreau me semblent ausssi participer de cette quête.
Et peut-être aussi, sous une forme très différente, le Aubrey Beardsley illustrant Oscar Wilde.


Superbe billet Jean-X, que j'ai lu et deux fois écouté avant de le quitter.



Jean-Christophe Pucek 15/04/2011 17:01



Bien sûr que je me souviens de cette conversation, mon ami, et je retrouve effectivement cette même aspiration à la dématérialisation et à la confusion avec la lumière aussi bien dans la musique
de Gounod que dans le tableau de Redon qui me semblent vraiment parler une langue commune, alors qu'il me semble que l'approche la plus courante opposerait facilement l'académisme de l'un au
caractère aventureux de l'autre, résumé qui, comme tous les autres, n'est qu'une demi-vérité.



David 13/04/2011 20:50



Merci pour cette découverte Jean-Christophe.
« regards d’un Sage » je trouve que le titre est vraiment bien choisi.
Cette musique je pense ne peut pas être écrite par quelqu’un au printemps de sa vie. Ce mélange de tension et de de lumière semble résumé une existence, celle d’un homme ayant connu épreuves et
moments sereins. (je parle en général je ne connais pas la vie de Mr Gounod)
Lorsque nous écoutons une pièce de musique à nos jeunes âges éprouvons nous les mêmes émotions, trouvons nous le même sens qu’avec le recul d’une existence? Je ne pense pas, la vie nous forge et
nous ouvre au fil du temps des portes qui peut être incomprises par le passé le deviennent avec l’âge. Je pense donc que le parcours de Mr Corboz lui a offert cette sagesse afin de comprendre et
nous offrir cette musique qui nous bouleverse, par la lumière qu’elle rayonne mais également par la surprenante douceur d’un requiem qui semble prendre la douleur et nous offrir sérénité.



Jean-Christophe Pucek 15/04/2011 16:51



La justification de l'emploi du pluriel, David, je l'ai justement puisée dans la rencontre miraculeuse entre deux expériences, entre deux chemins de vie bien remplis, que matérialise cet
enregistrement.


Je pense, tout comme toi, qu'au même titre que les différentes phases de la lumière du jour modifient notre perception d'un paysage, les années nous permettent d'écouter les musiques de façon
différente et donc, pour un musicien, de les offrir au public avec une densité accrue. C'est ce qui se passe avec cette interprétation du Requiem de Gounod magnifiquement sentie et
restituée par Michel Corboz qui s'appuie aussi bien sur son vécu que sur sa foi (un point commun avec Gounod) pour délivrer de cette partition une vision que je trouve d'une justesse proprement
stupéfiante. Plus qu'une leçon de musique, une leçon de vie.



Marie-Reine Demollière 03/04/2011 10:53



“Abbé Charles Gounod” ? Je découvre en vous lisant le penchant “mystique” de ce compositeur et sa relation avec le lorrain dom Pothier. Je ne connaissais de Gounod, en dehors de l’archi-rebattu
Ave Maria, que son versant “profane”. Je me souviens en particulier de deux très belles mélodies : L’Absent, sur un de ses propres poèmes, et Venise la rouge. Et aussi de ses rires en musique : celui de Taven, la sorcière
de Mireille, ou celui de Méphisto qui balaie deux octaves. Et bien sûr, l’Air des Bijoux, castafiorisé à jamais.


J’ai écouté aussi le Benedictus chez Mirare et les nombreux extraits que propose Qobuz.


C’est le Requiem qui me touche le plus et pas seulement parce qu’il me rappelle celui de Fauré qui m’accompagne depuis l’enfance. Quel beau choix
d’extrait : la progression sonore des trois Agnus, le quasi recitativo du Lux æterna et l’entrée de la harpe à la fin de la Communion, exactement
comme dans l’In Paradisumde Fauré !


Émouvants portraits aussi de deux hommes qui, au soir de leur vie, se livrent avec la même lumineuse et fervente simplicité.


Moult mercis de nous guider sur ces chemins-là, sous le bleu regard d’Odilon.



Jean-Christophe Pucek 04/04/2011 20:50



Je ne pensais sincèrement pas que ce billet vous ferait découvrir un pan de la production de et quelques détails biographiques au sujet de Gounod que vous ne connaissiez pas, aussi, quitte à
paraître un peu gauche ou vraiment stupide, je me suis dit, en le découvrant, que votre commentaire fait partie de ceux qui justifient le temps passé à écrire un billet comme celui-ci. Merci.


Si ses opéras me parlent peu (je nourris, il est vrai, quelque distance avec ce genre), j'apprécie beaucoup les mélodies ainsi que l'oeuvre instrumental très méconnu de Gounod, et encore plus ce
que je connais de sa musique sacrée. Je me souviens encore de mon émotion à la découverte de la Messe solennelle de Sainte Cécile (dans une "vieille" version de 1963 dirigée par
Jean-Claude Hartemann qui a bien résisté au temps) et de l'immense et impressionnant Mors et Vita, une nuit de travail en tête à tête avec ma radio. Je partage complètement votre goût
pour le Requiem enregistré sur ce disque qui me ramène, tout comme vous, à celui de Fauré, une de mes oeuvres de chevet, particulièrement dans sa version originale pour petit orchestre :
même douceur inquiète, même luminosité qui regarde vers des horizons plus larges et plus paisibles. C'est cette sensation qui m'a fait choisir Redon pour accompagner les deux extraits, même si,
comme l'a relevé une de mes lectrices, l'association ne va a priori pas de soi.


En faisant quelques recherches, j'ai appris que Michel Corboz allait graver, en juin prochain et pour le même éditeur, Le miroir de Jésus d'André Caplet. Quelque chose me dit que cet
enchanteur a encore quelques belles leçons de vie à nous transmettre.



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