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23 février 2011 3 23 /02 /février /2011 11:26

 

jean honore fragonard colin maillard

Jean-Honoré Fragonard (Grasse, 1732-Paris, 1806),
Le colin-maillard
, c.1750-52.

Huile sur toile, 117 x 91 cm, Toledo (Ohio), Museum of Art.

 

L’art de la transcription réserve parfois de jolies surprises. On ne s’attendait guère, ainsi, à découvrir un jour une œuvre lyrique de Jean-Philippe Rameau intégralement réduite pour deux violes de gambe par un musicien allemand aujourd’hui obscur, Ludwig Christian Hesse. Le gambiste et chercheur Jonathan Dunford en a pourtant découvert le manuscrit en 2007 et, après en avoir réalisé l’édition critique, l’a enregistré pour Alpha avec l’ensemble A Deux Violes Esgales et deux chanteurs.

Si le nom de Rameau est aujourd’hui suffisamment connu pour ne pas nécessiter de longs éclaircissements biographiques, celui de Ludwig Christian Hesse, pourtant célèbre de son vivant, ne dira sans doute quelque chose qu’aux amateurs de répertoire tardif pour viole de gambe, et encore. Fils d’Ernst Christian (1676-1762), un virtuose de cet instrument formé à Paris à la fois auprès de Marin Marais et d’Antoine Forqueray, Ludwig Christian est né à Darmstadt le 8 novembre 1716. Instruit en musique par son père, il fait son droit à Halle puis est employé, tout comme ce dernier, à la fois comme musicien et expert juridique dans sa ville natale. Des restrictions financières le poussent néanmoins à chercher fortune à Berlin, où il intègre l’orchestre de Frédéric II (« Le Grand ») de 1741 à 1763, avant d’endosser, entre cette date et 1766, la livrée du prince Frédéric-Guillaume II de Prusse, pour lequel il est probable qu’il a réalisé les transcriptions d’opéras, dont celle de Rameau, qui constituent aujourd’hui son legs musical (je renvoie, à ce sujet, les curieux au remarquable disque Feuer und Bravour de l’ensemble Musicke & Mirth, chez Ramée), et dont on suppose qu’il dirigeait le petit orchestre. Vers 1771, Hesse quitte Berlin pour retourner à Darmstadt, où il meurt, le 15 septembre 1772.

joseph aved jean-philippe rameauÀ l’instar de Carl Friedrich Abel (1723-1787), son compatriote installé à Londres, Hesse fait partie des derniers grands virtuoses de la viole de gambe, un instrument qui, supplanté par le violon et surtout le violoncelle, s’éclipse doucement de la scène musicale européenne à partir du second quart du XVIIIe siècle (voir ici pour plus d’informations). La réduction qu’il signe des Surprises de l’Amour, un opéra-ballet plusieurs fois remanié par Rameau au long des dix années qui suivirent sa création, en 1748, pour et avec Madame de Pompadour, conformément à la loi d’un genre à géométrie variable dont les différentes entrées (quatre, ici) pouvaient être ajoutées ou retranchées à discrétion, illustre le haut degré de maîtrise technique atteint par l’école allemande de viole. Un des grands mérites de Hesse est d’être parvenu, tout en produisant une œuvre de musique de chambre d’un grand raffinement et parfaitement idiomatique pour son instrument, à ne jamais affadir le caractère de l’œuvre originale, une qualité patente dès la fougueuse Ouverture de L’Enlèvement d’Adonis et que l’on retrouve ensuite aussi bien dans la tendresse qui nimbe le climat de La Lyre Enchantée que dans les élans guerriers qui émaillent Sibaris. Une transcription sans trahison qui nous donne un reflet sans doute assez fidèle du raffinement des salons berlinois de cette époque.

L’ensemble A Deux Violes Esgales (photographie ci-dessous), qui réunit Jonathan Dunford et Sylvia Abramowicz aux violes de gambe, accompagnés par Pierre Trocellier au clavecin, offre de cette transcription des Surprises de l’Amour une lecture pleine de charmes et d’esprit. D’emblée, les trois instrumentistes parviennent à instaurer une véritable atmosphère de théâtre de chambre, à la fois déclamatoire et intimiste, qui ne va pas se démentir un instant au fil des pièces, chacune formant un tableautin soigneusement mis en scène et coloré sans que cette individualisation nuise, pour autant, à la cohérence de l’ensemble. Le discours est conduit avec souplesse et vigueur par des musiciens qui parviennent à conjuguer, de façon convaincante, fantaisie et rigueur et dont l’implication ne fait heureusement pas l’impasse sur le souci de la finition et de la sensualité sonores. L’idée de ponctuer cette grande heure de musique instrumentale par quelques airs chantés est excellente, car elle permet d’éviter tout sentiment de monotonie en ménageant des pauses bienvenues. ensemble a deux violes esgalesBonheur supplémentaire, les deux chanteurs, en familiers du répertoire baroque, offrent une belle prestation où brillent le naturel et l’éloquence de la soprano Monique Zanetti, tandis que le baryton Stephan MacLeod, sans démériter un instant, souffre de quelques ponctuels empâtements vocaux probablement causés par un manque d’habitude de la langue française. L’impression globale qui s’impose au fil de l’écoute de ce disque est celle d’une décontraction sérieuse où sourire et fraîcheur font presque oublier les redoutables exigences techniques des partitions, ici parfaitement comprises et maîtrisées par des interprètes en pleine possession de leurs moyens. Serviteur éclairé et discret de la musique française pour viole depuis de nombreuses années, Jonathan Dunford mène ses compagnons avec finesse et sensibilité, exploitant le potentiel dynamique de chaque page en en soulignant les contrastes sans jamais se départir d’une véritable élégance, celle qui s’appuie sur une réelle intelligence du répertoire interprété.

Ces Surprises de l’Amour de Rameau vues au travers des lunettes berlinoises de Hesse constituent donc, grâce aux qualités des musiciens de l’ensemble A Deux Violes Esgales et des deux chanteurs qui les accompagnent, un indéniable moment d’agrément qui, j’en suis certain, réjouira les amateurs de viole de gambe et ravira les mélomanes curieux de chemins de traverse. Mais ce disque réussi ouvre également de très intéressantes pistes de réflexion sur la diffusion de la musique française à l’étranger, un sujet qui pourrait encore nous valoir, si son exploration se poursuit, quelques belles découvertes.

 

rameau surprises amour transcriptions hesse zanetti macleodJean-Philippe Rameau (1683-1764) & Ludwig Christian Hesse (1716-1772), Les Surprises de l’Amour, transcription pour deux violes de gambe.

 

Monique Zanetti, soprano
Stephan MacLeod, baryton
Ensemble A Deux Violes Esgales
Jonathan Dunford & Sylvia Abramowicz, basses de viole.
Pierre Trocellier, clavecin.

 

1 CD [durée totale : 66’44”] Alpha 176. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Anacréon : Ariette gaye « L’Amour est le Dieu de la paix »

2. La Lyre enchantée : Air de Parthénope « Vole Amour » (soprano)

3. L’enlèvement d’Adonis : Rondeau pour les violes

4. Sibaris : Air des Gladiateurs

 

Illustrations complémentaires :

Attribué à Jacques André Joseph Aved (Douai, 1702-Paris, 1766), Portrait présumé de Jean-Philippe Rameau, sans date. Huile sur toile, 117 x 83 cm, Dijon, Musée des Beaux-Arts.

La photo de l’Ensemble A Deux Violes Esgales (avec l’équipe ayant participé à l’enregistrement) est de Marie-Lou Kazmierczak, utilisée avec autorisation.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gallicismes
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commentaires

Henri-Pierre 24/03/2011 10:14



Ce qui est le plus émouvant dans cette musique c'est, la vie d'un art, à, pour utiliser tes termes, géométrie variable dès lors qu'il passe au filtre d'une sensibilité à une autre. Nous somme
loin des vampirismes à la Koons et consorts.
Ici l'âme de Rameau est passée au filtre de la sensibilité attentive de Hesse, sans rien bousculer, sans rien s'approprier en disant tout simplement la même chose avec les mêmes mots mais un
autre ton de voix.
C'est tout simplement bouleversant.
Merci pour Fragonard et merci à l'éditeur pour l'illustration de cette fille de Louis XV qui fut si musicienne.



Jean-Christophe Pucek 25/03/2011 16:44



Tu as tout à fait raison de souligner que cet art de la transcription ne consiste pas à se servir d'une oeuvre comme prétexte à des expérimentations plus ou moins inspirées, mais bien, en
l'adaptant aux possibilités d'un lieu et d'un temps donnés, de lui assurer une plus large diffusion en en respectant l'esprit. On est bien loin, et Dieu merci, de l'arsenal des poseurs qui
encombrent notre époque.



cyrille 01/03/2011 15:05



Une mise en perspective intéressante qui nous donne à entendre un Rameau " plus intime " par le biais d' une transcription faite sérieusement par un musicien effectivement resté dans l' ombre
depuis. 


Bises mon J.Ch



Jean-Christophe Pucek 02/03/2011 15:16



C'est amusant comme une "simple" réduction d'échelle peut nous amener à affiner le regard que nous portons sur des partitions que nous croyons bien connaître, cher Cyrille. J'ai beaucoup apprécié
ce Rameau certes inattendu, mais tellement plus vivant que certaines interprétations plus courues.


Des bises à toi aussi.



maria-d 27/02/2011 23:57



Aujourd'hui, une de mes visiteuse m'a orientée ici, et j'en suis ravie, un bel espace, merci à elle, merci à vous.



Jean-Christophe Pucek 02/03/2011 13:27



Je remercie la visiteuse qui vous a indiqué le chemin pour parvenir jusqu'ici et vous souhaite la bienvenue, Maria. Je ne manquerai pas d'aller moi-même visiter vos espaces (j'ai vu, en suivant
le lien que vous indiquez, qu'il y en avait plusieurs) et de vous y laisser un petit mot. J'espère vous revoir bientôt en ces terres et vous souhaite une belle journée.


Bien à vous.



Zacharie 24/02/2011 11:01



Pour continuer sur Fragonard, les arbres en haut à gauche évoquent pour moi une tapisserie et non des arbres réels. La scène devient ainsi assez étrangement apprêtée. Je manque cependant
d'habitude à regarder les tableaux de l'époque pour savoir si mon impression aurait été justifiée à l'époque.



Jean-Christophe Pucek 24/02/2011 20:30



Tu as tout à fait raison de souligner le caractère irréel de ces arbres, Zacharie. Dans ce tableau, l'accumulation de références ouvre d'ailleurs sur un monde qui a aussi peu de substance que son
charme est, lui, tangible. Je pense que les contemporains étaient évidemment au fait de ce côté factice (c'est exactement la même chose dans les Arcadies musicales dont les XVIIe et XVIIIe
siècles furent friands) mais qu'ils s'en accommodaient sans mal pourvu que le charme fût au rendez-vous.



Framboise 24/02/2011 08:20



Merci, Jean-Christophe, pour ces explications lumineuses, qui n'enlèvent rien à l'attrait de cette image, pleine de mouvement et de vie étourdissante, et en soulignent, avec cette technique de
"l'assemblage" et de la recomposition d'éléments retenus de l'enseignement des maîtres un aspect contemporain qui me plaît beaucoup. Il s'en dégage aussi une correspondance avec la musique,
au-delà de leur contemporanéité , dans le plaisir de jouer , c'est le cas de le dire, avec le souvenir des grande oeuvres pour en refléter les plus beaux effets.


Pour qui a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, ce qui n'est pas forcément mon cas 



Jean-Christophe Pucek 24/02/2011 08:46



Je ne suis pas d'accord du tout pour dire que vous manquez d'yeux pour voir et d'oreilles pour entendre, Framboise : vos réactions à mes billets constituent, bien au contraire, une indiscutable
démonstration de la finesse de vos perceptions.


D'une certaine façon, ce tableau, au même titre que l'oeuvre musicale objet de ce billet, peut s'appréhender comme une transcription, dont la fidélité restitue l'esprit de l'original et les
subtiles différences révèlent la personnalité du transcripteur.



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