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14 mars 2010 7 14 /03 /mars /2010 16:04

 


jan massys flore
Jan MASSYS (Anvers, c.1509-1575),
Flore, 1559.
Huile sur panneau de chêne, 113 x 113 cm,
Hambourg, Kunsthalle.

[cliquez sur l’image pour l’agrandir]


Une des raisons pour lesquelles les musiques anciennes demeurent un champ d’investigations passionnant est que nul ne peut prétendre y détenir de vérité absolue, l’éloignement temporel et les lacunes des sources laissant ouvert un nombre important d’hypothèses. En 1995, l’ensemble Doulce Mémoire enregistrait pour Astrée une très belle anthologie de chansons et de musiques de danse extraites des recueils publiés par Pierre Attaingnant dans la première moitié du XVIe siècle. Aujourd’hui, ces talentueux musiciens, dirigés de main de maître par Denis Raisin Dadre, reviennent à ce répertoire après un long travail de mûrissement et de recherches sur l’organologie. Le résultat est un disque particulièrement réussi intitulé Que je chatoulle ta fossette que je vous propose de découvrir aujourd’hui.


atelier imprimerieLe rapide essor de l’imprimerie, depuis son invention en terres d’Empire au milieu du XVe siècle, a très vite profité à l’édition musicale. Si le premier recueil imprimé, le Graduel de Constance, date d’environ 1473, c’est Ottaviano Petrucci, qui publia à Venise, en 1501, l’Harmonice musices Odhecaton, que la postérité retient comme figure tutélaire des imprimeurs de musique. Pierre Attaingnant, un exact contemporain de Rabelais, fut un des premiers à s’illustrer dans ce métier de notre côté des Alpes. Sur la foi de ses nombreux travaux au profit du chapitre de Noyon, certains le supposent originaire du Nord de la France, où il serait né dans la dernière décennie du XVe siècle, probablement vers 1494. Aucun document n’appuie cependant cette hypothèse, le nom d’Attaingnant n’apparaissant pour la première fois que dans un contrat du 13 janvier 1514, où il est désigné comme « libraire » et propriétaire d’un petit matériel d’imprimerie ; il demeure alors à Paris, rue de la Harpe. En 1520, il épouse Claude Pigouchet, fille d’imprimeur, et se consacre, à partir de 1528, presque exclusivement à l’édition musicale. Il améliore considérablement la méthode d’impression mise au point par Petrucci qui nécessitait deux tirages, un pour les portées, l’autre pour les notes, en fondant des caractères réunissant note et fragment de portée, ce qui autorise un tirage unique. Si le résultat est moins élégant que celui du Vénitien, le gain de temps est suffisamment important pour permettre un abaissement des coûts de production et, par conséquent, une plus large diffusion des livres. Outre une méthode de luth publiée en 1529 (Tres breve et familiere introduction pour entendre et apprendre par soy-mesmes a jouer toutes chansons reduictes en la tabulature du lutz…), ce sont sept recueils de Danceries qui sortiront de ses presses entre 1530 et 1557, mais aussi quantité de livres de chansons (les Chansons nouvelles, premier ouvrage conservé de ce type en France, paraît en 1528), de motets et de messes. Le succès est au rendez-vous, puisque François Ier accorde à Attaingnant, le 18 juin 1531, un privilège de six ans pour imprimer et vendre la musique « en choses faictes et tabulature des jeux de lutz, flustes et orgues » et qu’il peut ensuite se prévaloir, à partir de 1537, du titre honorifique d’ « imprimeur et libraire en musique du Roy ». Veuf entre 1543 et 1545, il épouse en seconde noces, cette dernière année, Marie Lescalloppier, qui assurera la pérennité de son atelier après sa mort, survenue sans doute vers 1552, comme le laissent supposer le transfert de la charge d’imprimeurs de la musique du roi à Robert Ballard et Adrian Le Roy en février 1553 et la publication d’un ouvrage à l’adresse de la « veuve Attaingnant » en juillet de la même année. Soulignons, pour finir, l’importance capitale de l’activité d’Attaingnant, sans réel concurrent à Paris avant 1549, particulièrement dans la diffusion et le succès de la chanson française à son époque, mais aussi pour la transmission jusqu’à nous de ce répertoire. 

doulce memoireConformément aux usages du temps, les musiques de danse éditées par Attaingnant sont demeurées majoritairement anonymes. Un même recueil contient généralement des pièces de diverses origines, aristocratique, comme les basses-danses ou les pavanes, ou populaire, comme les branles, auxquelles il faut ajouter des arrangements pour instruments de chansons à la mode, une pratique courante à l’époque. Doulce Mémoire (photo ci-dessus) a principalement butiné les sept livres de Danceries pour nous offrir avec Que je chatoulle ta fossette un panorama aussi représentatif que possible des danses de la première moitié du XVIe siècle, assorti de quelques chansons qui rappellent les liens que ces deux genres entretiennent entre eux. Outre l’intelligence d’un programme supérieurement interprété par des musiciens experts dans la pratique de la musique de la Renaissance et qu’il faudrait tous citer, l’enjeu de ce disque, clairement expliqué par Denis Raisin Dadre et Jérémie Papasergio dans le livret, est de faire jouer chaque groupe d’instruments sans unifier le diapason, mais, tout au contraire, en respectant le ton de chacun d’entre eux, 520 Hertz pour les flûtes à bec et les hautbois, 392 Herz pour les violons et les flûtes colonnes (cliquez ici pour voir ces derniers instruments). Le résultat est à la fois surprenant et réjouissant ; il efface toutes les craintes que l’on pouvait nourrir quant au côté éventuellement hasardeux de l’expérience. Les couleurs, bien différenciées, sonnent avec une force et une justesse inouïe, claires, drues, mais aussi avec un incroyable raffinement. Cette démonstration des avancées que l’organologie peut apporter à l’interprétation musicale, lorsqu’elle est servie par des interprètes de ce calibre, se transforme en leçon de musique tout court, car elle n’a justement rien de démonstratif ou de pesant. La bande de musiciens réunie sur ce disque prend simplement un plaisir aussi palpable que contagieux à jouer ensemble et à revivifier les Branles tourbillonnants comme les nobles Pavanes, qui se révèlent à nous comme ces peintures dont on a enlevé les couches de vernis ternies par le temps et qui nous paraissent subitement nouvelles. Si nul ne peut prétendre, bien sûr, que ces pièces sonnaient ainsi au XVIe siècle, la probité de la restitution, d’une tenue sans aucune raideur mais, tout au contraire, galvanisée par une gestion impeccable des appuis rythmiques, peut faire songer qu’on s’approche de très près de ce que put être une certaine Renaissance ensoleillée, sensuelle, ivre de vie et désireuse de goûter à tous les plaisirs que ses conquêtes économiques, techniques, intellectuelles, mettaient à sa portée. Signalons, pour finir, que la prise de son réalisée dans l’acoustique magique du réfectoire de l’abbaye de Fontevraud sert parfaitement cette réalisation par sa lisibilité et sa chaleur.

Au-delà d’une anthologie de la plus belle eau mêlant danses et pièces vocales dans une interprétation qui conjugue avec bonheur vigueur, verve, et finesse, Que je chatoulle ta fossette offre la vertigineuse sensation d’entendre le répertoire qu’il propose pour la première fois, tant les couleurs en paraissent neuves, gorgées de délicieuses saveurs et de sève palpitante. Il flotte dans ce disque un parfum de printemps qui ouvre à l’interprétation de la musique de la Renaissance des voies qu’il ne sera désormais plus possible d’ignorer et qui promettent pour l’avenir quelques floraisons aussi somptueuses qu’inattendues.

Pierre ATTAINGNANT (éditeur, c.1494-c.1552), Que je chatoulle ta fossette, Danceries.

Danses et chansons extraites des Premier (1530), Deuxième (1547), Troisième (1557), Quart (1550), Cinquième (1550), Sixième (1555), Septième (1557) Livres de Danceries, ainsi que de la Tres breve et familiere introduction… (1529), des Quatorze Pavanes… (1531) et des Dix huit Basses dances garnies de recoupes et tordions… (1530).

 

Doulce Mémoire.
Denis Raisin Dadre, dessus de flûte à bec, taille de hautbois & direction.

 

pierre attaingnant que je chatoulle ta fossette doulce memo1 CD [durée : 73’53”] Ricercar RIC 294. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Branle gay Que je chatoulle ta fossette & Branles gays 28, 23, 42 & 7. Violons et flûtes à bec.
2. Pavane. Luth et harpe.
3. Claudin de Sermisy (c.1490-1562), Amour pense que je dorme. Paulin Bündgen (dessus mué), harpe, luth.
4. Pavane 8, Pavane des Dieux, Gaillarde. Violons.
5. Basses dances 3 & 1, Tourdions 8, 9 & 39. Flûtes colonnes, violons.

 

Illustrations complémentaires :

Anonyme, Un atelier d’imprimerie, 1568. Gravure sur bois.
La photographie de l’ensemble Doulce Mémoire est de Fabrice Maître.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

laurentp 22/04/2010 12:52



merci pour l'information concernant le tourdion Jean-Christophe.Vous avez bien sûr pour la FNAC. C'était certainement une sorte de vieux réflèxe chez nous. Il est vrai que nous ne sommes pas de
la génération Virgin, dont le rayon est encore plus pauvre.


A mon prochain passage à Metz, j'irai ...chez Géronimo. Quant aux disques, je les achete de toute façon chez mon disquaire ici, à La Chaux-de-Fonds.


amitiés,


Laurent



Jean-Christophe Pucek 25/04/2010 19:50



Je ne suis pas Virgin non plus, cher Laurent, je crois que nous devons avoir presque le même âge, vous et moi Pour mes
disques, c'est la boutique Harmonia Mundi, qui distribue la presque totalité des labels qui m'intéressent, sinon c'est Internet, parce que les prix pratiqués y sont quand même diablement
intéressants (quelquefois 50% de moins que ceux du commerce physique).


Amitiés.



laurentp 20/04/2010 23:13



Le premier passage du disque ne manque pas de m'interpeller. Le tourdion nous est déjà connu puisqu'on l'entendait déjà dans le disque "Mille Regretz" de l'Hesperion XXI de J. Savall consacré à
Charles Quint  "Quand je bois du vin clairet".


Je découvre ce disque depuis samedi seulement. Le programme est superbe, et vous aviez eu bien raison de souligner qu'il y fleure bon un goût de printemps. C'est frais et tonique.


Laurent


PS : le vendeur de la FNAC de Metz avait reçu ce disque le jour même où mon épouse était venu voir s'il était disponible. "Nous venons de le recevoir, c'est superbe, vous ne devriez
pas être déçue". Bien sûr, le plus grand disquaire de France à Metz n'avait commandé qu'un seul CD. Pas de quoi faire du prosélytisme auprès d'une personne qui viendrait à se perdre
dans le rayon "classique et musiques anciennes" Un rayon qui aura bientôt la taille d'une boîte de paire de chaussures au train où vont les choses. 



Jean-Christophe Pucek 21/04/2010 20:06



Ce tourdion est très connu, cher Laurent, c'est sans doute la publication d'Attaingnant la plus reprise dans différentes anthologies consacrées à la musique de danse de la Renaissance. Vous avez
raison de souligner à quel point le programme de Que je chatoulle ta fossette fleure bon le printemps : c'est un disque plein de sève, avec une vraie prise de risques, parfaitement
assumée par des artistes qui ont atteint une belle maturité et sont en pleine possession de leurs moyens. L'avenir de Doulce Mémoire s'annonce brillant, et je ne peux que m'en réjouir, car c'est
un ensemble qui compte dans le paysage musical.


Pour ce qui est de l'anecdote Fnacesque, je n'y vois que la confirmation de ce pour quoi je n'achète rien qui provienne de cette enseigne depuis longtemps. Ces gens ont juré depuis belle lurette
la mort du disque, le classique en particulier, qui est, à leurs yeux, un marché de niche non immédiatement rentable, donc sans intérêt. Puisque la FNAC boycotte le CD classique, le consommateur
que je suis boycotte ce supermarché (le temps où s'y trouvaient d'authentiques disquaires est révolu depuis longtemps)


Amitiés et à très vite.



Henri-Pierre 25/03/2010 19:45


Déconcertant Jan Massys, un peu plus d'étirement des corps et on le mettrait à coup sûr dans la production bellifontaine dans la lignée de Primatice et du Rosso, bon à condition d'abolir le
paysage en toile de fond, tout de même...
Quant à ces danceries que tu nous proposes, un vrai régal, je ne sais quelle est la part de "vraisemblance" de l'interprétation musicale mais c'est un vrai régal, qui me transporte en esprit vers
ce temps béni où aristocratique et populaire arrivaient à si bien s'enlacer


Jean-Christophe Pucek 29/03/2010 09:07


Au premier coup d'oeil, j'ai vraiment cru qu'il s'agissait d'un tableau de l'Ecole de Fontainebleau, mon ami. La tradition, même si aucun document d'archives ne vient l'appuyer, prétend que Jan
Massy a travaillé en France avant de s'en retourner à Anvers, ce qui, au vu de cette réalisation paraît assez probable.
Cet enregistrement de Doulce Mémoire, si plein de vie et d'intelligence, est, comme tu le soulignes, une fête des sens et de l'esprit et c'est un plaisir de replonger dans cette Renaissance
heureuse aux allures de Thébaïde.


Ghislaine 20/03/2010 15:20


Eh bien mon JC, tu chroniques en ces lignes un travail absolument temarquable, preuve s'il en fallait - mais il n'en est nul besoin - de la très grande qualité du travail de Doulce Mémoire sous la
conduite magistrale de Denis Raisin-Dadre.
Cet enregistrement est à mon sens le fruit d'un travail extrêmement minutieux et maîtrisé ; jouer sans unifier le diapason relève du tour de force et c'est en l'occurence, ici, parfaitement réussi
! On constate avec bonheur que nous sommes en présence ici d'experts en la matière. La qualité de l'interprétation laisse pantois ! Et comblé.
Le lien que tu indiques menant vers les instruments, de même que tes notes précises et très complètes sur le compositeur m'ont passionnée.
Le tableau que tu as choisi en illustration est, à mes yeux, une vraie merveille. Il me touche beaucoup.
Bien... En conclusion : on en redemande ! De la part des musiciens de Doulce Mémoire et de la tienne.
Je t'embrasse fort mon JC, très fort.


Jean-Christophe Pucek 20/03/2010 15:58


C'est effectivement un travail absolument remarquable qu'ont effectué ici Denis Raisin Dadre et Doulce Mémoire, Carissima, une remise en perspective à la fois savante et gourmande de ces musiques
de la Renaissance que, tu le sais, j'aime tant. Comme tu le notes, faire jouer ensemble des instruments sans unifier le diapason était un sacré défi et il est ici relevé avec un talent confondant.
J'imagine sans mal le travail préparatoire que cette réalisation a nécessité et je me dis qu'à une époque où il faut toujours faire plus vite, il est d'autant plus admirable que certains ensembles
prennent, au contraire, tout leur temps pour nous offrir des joyaux comme cet enregistrement.
Pour ce qui est des informations concernant Attaingnant, je dois avouer que mes cours sur l'histoire de l'imprimé, il y a quelques années, m'ont été fort utiles Le tableau, lui, est un farceur, car lorsque je suis tombé dessus en cherchant une illustration pour le billet, je l'ai pris pour
une oeuvre de l'Ecole Française du XVIe siècle (dont il présente bien des caractéristiques), avant de me rendre compte qu'il s'agissait d'une oeuvre flamande Mais, tu as raison, c'est un merveilleux panneau, aussi doux et lumineux que le printemps qu'il annonce.
Je t'embrasse très fort moi aussi.


myriam 18/03/2010 22:33


Cher Jean-Christophe, c'est avec délectation que j'ai dégusté votre billet et les extraits musicaux que vous proposez, et je crois que je vais me précipiter sur ce disque !^^ Quel entrain et quel
raffinement dans l'exécution de cette musique, moi qui suis une afficionado de Jordi Savall, je crois que vais devenir aussi une afficionado de cet ensemble Doulce Mémoire.
Merci encore pour cette découverte et belle fin de soirée à vous.


Jean-Christophe Pucek 19/03/2010 17:18


Chère Myriam,
Je suis vraiment ravi que vous ayez pris du plaisir à Chatouller la fossette en compagnie de Doulce Mémoire. Cet ensemble, maintenant installé à Tours, fête, cette année, ses 20 ans
d'existence et je ne peux que vous inciter à aller explorer sa riche discographie, qui vous réservera sans doute d'autres bien belles surprises (je crois que Philippe avait parlé du magnifique
album Laudes, sorti l'année dernière).
Excellent début de week-end à vous.


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