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20 juin 2012 3 20 /06 /juin /2012 17:38

 

pietro da cortona femme adultere

Pietro da Cortona (Pietro Berrettini, dit ; Cortona, 1596-Rome, 1669),
La Femme adultère
, sans date

Huile sur toile, 132 x 97,4 cm, Château de Schleissheim, Staatsgalerie

 

Tourment, extase, sentiments a priori opposés, mais que le Baroque, dans sa volonté de fondre en un même mouvement les contraires n’hésita pas à associer pour les ériger, entre autres oxymores, en manifestes d’un goût rénové rendant compte au plus près des passions. Délaissant un moment sa terre d’Espagne pour l’Italie, l’ensemble Los Músicos de Su Alteza nous propose, dans son troisième disque pour le label Alpha, d’explorer quelques expressions de la piété ultramontaine au mitan du XVIIe siècle.

 

L’Italie du Seicento est sans doute une des périodes de l’histoire de l’art et, plus particulièrement, de la musique les plus passionnantes à observer. Véritable laboratoire à ciel ouvert, elle voit les expérimentations menées par les différentes cours – Ferrare, Florence, entre autres – au cours du siècle précédent, dont un des buts principaux était de retrouver la musique de l’Antiquité, conduire à la fixation ou à la création de formes qui vont perdurer ensuite durant des siècles, comme l’opéra, la sonate, l’oratorio ou la cantate. Encouragée par les préceptes de la Contre-Réforme édictés par le Concile de Trente achevé en 1563, l’expression de la foi se veut ainsi plus directe, impliquant nécessairement une musique s’adressant au cœur plus qu’à l’intellect du fidèle, au rebours de la polyphonie franco-flamande qui avait régné jusqu’alors en maîtresse. claude gellee le lorrain vue de romeCette exigence d’immédiateté va naturellement rencontrer le goût de plus en plus affirmé pour l’individuation que montrent les compositeurs actifs dans le domaine profane, lesquels font du madrigal le vecteur privilégié d’une esthétique toute entière tournée vers l’expression des passions qui agitent le cœur de l’Homme. Suivant une évolution exactement similaire à celle que l’on peut observer dans le domaine de la peinture – songez, entre autres, aux tableaux de Caravage (1571-1610) ou de Guido Reni (1575-1642) –, ces deux tendances vont se féconder et aboutir à un art dans lequel sacré et séculier se confondent au point de n’être parfois plus clairement discernables. Usant de la même palette ambiguë que les peintres, les musiciens dépeignent des saintes dont le ravissement confine à l’extase charnelle et des amantes touchant au mysticisme sous l’effet de l’exacerbation du désir qui les enflamme.

Les œuvres de ce programme nous conduisent dans la Rome des années 1640, dans laquelle le mécénat développé par les papes et les grandes familles dont ils sont issus, comme les Barberini (voir ici) ou les Pamphilj – ces derniers furent ensuite les protecteurs d’Alessandro Scarlatti, de Corelli ou de Händel –, entretient un jaillissement créatif permanent. Attribuée par la majorité des musicologues à Luigi Rossi, un compositeur originaire des Pouilles ayant probablement effectué son apprentissage musical à Naples avant de faire l’essentiel de sa carrière au service de deux prestigieuses familles romaines, les Borghese jusqu’en 1641, puis les Barberini qu’il rejoignit en exil en France à la demande de Mazarin vers 1645, la cantate Un peccator pentito illustre parfaitement la volonté de peindre en musique les passions de l’âme, ici celles du pécheur « ennemi du monde et du Ciel » en proie aux visions de l’enfer qui lui promettent mille tourments mais sera finalement sauvé si les larmes de son repentir lui ouvrent les portes de la miséricorde divine. Les effets abondent pour souligner ou illustrer les mots propres à exciter la pitié, la crainte et l’espérance du fidèle et le compositeur, quelle que soit son identité, en use avec un sens dramatique consommé qui est d’un maître. giovanni francesco romanelli jephte reconnait filleL’aria Pentito si rivolge a Dio (Un pécheur s’adresse à Dieu) de Domenico Mazzocchi, qui fit lui aussi une carrière brillante grâce aux multiples protections dont lui faisait bénéficier l’aristocratie romaine, exploite la même veine pénitentielle mais sans que le texte laisse entrevoir la possibilité de la rédemption, puisque les « fouets du Ciel » n’y apportent que la consolation, un sentiment qui constitue la ligne directrice d’un madrigal plutôt lumineux et quiet en dépit de deux épisodes plus dramatiques décrivant les épreuves que le fidèle appelle sur lui pour l’atteindre. Introduit par la belle Passacaille de Biagio Marini, un des grands expérimentateurs dans le domaine de la musique instrumentale actif à partir de 1621 dans différentes cours européennes, l’oratorio Jephte de Giacomo Carissimi constitue sans doute la pièce la plus connue de ce programme. Représenté en 1649, ce court drame biblique connut une très large diffusion tant en qu’hors d’Italie, puisqu’on en conserve de nombreuses copies dont une de la main de Marc-Antoine Charpentier sur lequel la musique du maître romain, dont il fut l’élève, exerça une profonde et durable influence. Dans cette page majeure du répertoire baroque, Carissimi travaille les émotions à pleine pâte, usant de tous les artifices rhétoriques (madrigalismes, frottements harmoniques, effets d’écho) pour décrire tant le fracas des victoires que les chants de louange au Seigneur ou l’inflexibilité du destin, avec un sens du drame qui culmine dans un chœur final dévasté de douleur, entraînant l’auditeur dans un déferlement lacrymal où résonne, comme une incantation désolée, le verbe « lamentamini » (lamentez-vous) maintes fois répété.

Il s’en faut de très peu pour que l’ensemble Los Músicos de Su Alteza (photographie ci-dessous) signe avec Il tormento e l’estasi un disque exceptionnel. En effet, dès les premières secondes du disque, il est absolument évident que Luis Antonio González, qui dirige ses troupes du clavecin, a une idée très claire de ce répertoire dans laquelle entre, à parts égale, la science et l’instinct. Dans les trois pièces vocales, le chef impose une théâtralité haletante immédiatement convaincante et très justement dosée qui insuffle à chaque caractère une vitalité assez incroyable. Les allégories d’Un peccator pentito ou les personnages de Jephte s’animent et se font êtres de chair et de sang qui s’avancent vers nous pour nous conter leur histoire et nous faire participer aux émotions qui les traversent. Il faut souligner le soin avec lequel ont été visiblement pensés les équilibres, les contrastes, la mise en place globale de chaque œuvre, un travail de fond qui leur permet de déployer toutes leurs richesses et d’avoir un impact émotionnel souvent saisissant. los musicos de su alteza luis antonio gonzalezUn des autres points forts de cet enregistrement est indubitablement à chercher du côté des instrumentistes, dont la prestation pleine de sensualité et de couleurs est un régal permanent, qu’ils soutiennent les chanteurs ou occupent le devant de la scène, comme dans la Passacaille de Marini, interprétée avec une fluidité qui n’exclut pas le tempérament. Malheureusement, on n’adressera pas les mêmes éloges aux chanteurs qui constituent le point faible de cette réalisation. Entendons-nous bien, ils sont loin de démériter et nul ne saurait leur dénier un véritable investissement dramatique, d’ailleurs aiguillonné par le chef, mais le Jephté de José Pizarro demeure assez pâle et Olalla Alemán, qui interprète sa fille, malgré une voix qui rappelle parfois Maria Cristina Kiehr, peine à contrôler un vibrato souvent envahissant, quand João Fernandes, la basse d’Un peccator pentito, est parfois en difficulté face aux exigences de sa partie. Plus globalement, le plateau vocal montre quelques défauts de cohésion dans les ensembles et, très ponctuellement, d’intonation qui, s’ils ne sont en rien rédhibitoires, gâchent un peu la fête. Il n’en demeure pas moins que, pris dans son ensemble, cet enregistrement plein de vitalité et d’intelligence, enflammé par une équipe qui croit en ce qu’elle fait et ne cesse de se bonifier au fil des années, soulève très souvent un enthousiasme que l’on cherche parfois en vain auprès d’ensembles plus cotés.

 

Sans pouvoir, pour les limites techniques exposées ci-dessus, lui attribuer l’Incontournable de Passée des arts qu’il aurait amplement mérité avec de meilleurs chanteurs, je vous recommande néanmoins de ne pas manquer cet Il tormento e l’estasi en tous points passionnant et qui porte haut les couleurs de la musique italienne du XVIIe siècle. On espère sincèrement que le processus de maturation en cours au sein de Los Músicos de Su Alteza va se poursuivre, car les musiciens espagnols nous délivrent dans ce disque une leçon d’éloquence que l’on n’oubliera pas.

 

rossi mazzocchi carissimi il tormento e estasi los musicosIl tormento e l’estasi : œuvres de Domenico Mazzocchi (1592-1665), Biagio Marini (1594-1663), Giacomo Carissimi (1605-1674) et anonyme, attribuée à Luigi Rossi (c.1597-1653)

 

Los Músicos de Su Alteza
Luis Antonio González, clavecin & direction

 

1 CD [durée totale : 64’09”] Alpha 183. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Anonyme, attribué à Luigi Rossi : Un peccator pentito
Comparir voi non osate

2. Biagio Marini : Passacaglio

3. Giacomo Carissimi : Jephte
Abiit ergo in montes
(Filia, écho)

Olalla Alemán, soprano

 

Des extraits de chaque plage peuvent être écoutés ci-dessous grâce à Qobuz.com :

 

Illustrations complémentaires :

Claude Gellée, dit Le Lorrain (Chamagne, c.1604/5-Rome, 1682), Vue de Rome, 1632. Huile sur toile, 60,3 x 84 cm, Londres, National Gallery

Giovanni Francesco Romanelli (Viterbo, 1610/11-1662), Jephté reconnaît sa fille, sans date. Huile sur toile, 205 x 216 cm, Vienne, Kunsthistorisches Museum

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

Marie 28/06/2012 16:57


Tout comme Henri-Pierre, je m'enrichis à chaque billet et mesure la profondeur de l'absence. Un j'aime partagé.

Jean-Christophe Pucek 29/06/2012 07:07



Je suis heureux que mes petites chroniques puissent vous donner, à Henri-Pierre et à toi, le sentiment d'apprendre quelque chose. Je découvre aussi mille choses nouvelles en effectuant les
recherches nécessaires pour les écrire



Marie 27/06/2012 20:52


Elle paraît s'ennuyer comme si cela ne la concernait pas ... c'est bête de s'être fait prendre pense t-elle. Après l'extase il faut en payer le prix ...

Jean-Christophe Pucek 28/06/2012 07:46



Absorbée en elle-même, elle réfléchit peut-être à la portée de ses erreurs en se demandant comment elle va bien pouvoir s'en sortir ?



Henri-Pierre 27/06/2012 16:06


Mais elle ne sait pas encore que Jésus sera sur ses pas...

Jean-Christophe Pucek 27/06/2012 16:20



Certes, mais le peintre, lui, ne l'ignore pas.



Henri-Pierre 27/06/2012 09:17


Mon Dieu, je vaquais ancillairement vibrionnant quand un doute affreux m'assaille : "Il me semble que parlant de Sainte Thérèse j'ai dit "réverbération" au lieu de "transverbération". Je viens
vérifier et constate que l'Ange Avertisseur ne m'avait pas alarmé en vain. Je rectifie donc, ce qui me permet de rebondir sur ta réponse en disant que très touché par le sort probable qui attend
la femme adultère, je suis incapable de voir une quelconque volupté. Que veux-tu, je suis d'une sensiblerie...

Jean-Christophe Pucek 27/06/2012 12:40



Figure-toi que je pensais tellement à transverbération que je n'ai pas fait attention à ta coquille, mon ami. Pour la Femme, sa destinée n'est pas tragique puisqu'il ne se trouvera personne pour
lui jeter la première pierre. Son décolleté à la fois pudique et généreux en dit long sur la flamme qu'elle pouvait inspirer.



Henri-Pierre 26/06/2012 22:30


"Usant de la même palette ambiguë que les peintres, les musiciens dépeignent des saintes dont le ravissement confine à l’extase charnelle et des amantes
touchant au mysticisme sous l’effet de l’exacerbation du désir qui les enflamme."


Comment ne pas penser à sainte Thérèse d'Avila et sa description de la réverbération ?


La femme adultère est pathétique de résignation et semble déja ailleurs, est-elle promise à la lapidation ?
Magnifique billet où, encore une fois, on sort convaincu de ses carences et riche d'une nouvelle connaissance

Jean-Christophe Pucek 27/06/2012 07:28



Bien sûr, l'ombre de Thérèse d'Avila plane sur cette chronique comme elle hante ce disque passionné et passionnant, malgré ses défauts. Peut-être est-ce dû au fait que les interprètes soient
espagnols ?


J'aime bien cette représentation de la Femme adultère, entre martyr promis et sensualité sous-jacente, cette ambiguïté ayant naturellement dicté mon choix, car je trouve qu'elle entre en
résonance avec la musique. Je suis heureux que cette chronique t'ait plu et te remercie pour ton commentaire.



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