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18 mai 2014 7 18 /05 /mai /2014 08:29

 

Jean-Honoré Fragonard L'orage

Jean-Honoré Fragonard (Grasse, 1732-Paris, 1806),
L'orage
, c.1759

Huile sur toile, 73 x 97 cm, Paris, Musée du Louvre
(photographie © RMN-GP/Daniel Arnaudet)

 

Ses trois Concertos pour violoncelle font sans doute partie des pages de Carl Philipp Emanuel Bach les plus régulièrement servies par le disque et il est fort probable que cette année anniversaire nous apportera son lot de lectures nouvelles. Il revient à Ophélie Gaillard, à la tête de son orchestre Pulcinella, d'être la première à nous en proposer non pas l'intégralité, mais deux, enchâssés dans un programme que l'on peut aborder comme l'esquisse d'un portrait du compositeur.

 

Trois des œuvres enregistrées ici ont été composées autour de l'année 1750, alors qu'Emanuel Bach était employé en qualité de premier claveciniste de l'orchestre de la cour de Frédéric II à Berlin, un poste qui, s'il lui assurait un revenu, n'était guère exaltant, le style assez ébouriffé et parfois déconcertant de la musique du cadet des fils du Cantor de Leipzig ne trouvant que très modérément grâce aux yeux d'un roi de Prusse aux penchants affirmés pour la fluidité galante et l'opéra italien. Cette sous-exploitation de ses capacités par un employeur qui montrait plus d'intérêt pour ses talents de virtuose et d'improvisateur que pour ses aptitudes créatrices, l'incita rapidement à déployer une activité débordante en dehors de ses fonctions officielles, tant sur le plan de la composition que sur celui de la théorie. Composée en 1749, la Sonate en trio en ut mineur Wq. 161 (H.579) est la seule œuvre ouvertement programmatique de son auteur, qui y présente la confrontation entre un Sanguineus et un Melancholicus, deux caractères tout droit issus de la théorie des humeurs et représentés musicalement, pour le Mélancolique, par la sombre tonalité d'ut mineur et des phrases souvent plaintives, le Sanguin héritant naturellement de son relatif majeur, mi bémol, et de passages débordants d'énergie. Tels Héraclite et Démocrite, sujet très en vogue dans la peinture septentrionale du XVIIe siècle, les deux personnages s'affrontent durant tout le premier mouvement et une partie du deuxième pour finir par s'accorder dans le dernier, un peu comme, chez Händel, Heinrich von Winter Carl Philipp Emanuel BachIl Moderato vient montrer le chemin du juste équilibre à L'Allegro et à Il Penseroso qui s'étaient opposés durant la majeure de cette ode pastorale, qui demeure une des partitions les plus singulières et les plus inspirées du compositeur, écrite moins de dix ans avant la sonate d'Emanuel Bach. En 1750, ce dernier adapta, en conservant la tonalité d'origine, son Concerto pour clavier en la mineur (Wq. 26/H.430) pour le violoncelle (Wq. 170/H.432), et reprit le même procédé pour les deux suivants, en si bémol majeur (Wq. 28/H.434 engendrant Wq.171/H.436, 1751, non gravé sur ce disque) et en la majeur (Wq. 29/H.437 devenant Wq.172/H.439), daté de 1753. On ignore pour quel virtuose de l'instrument il produisit ces transcriptions, mais on peut avancer le nom de Christian Friedrich Schale (1713-1800), violoncelliste avec lequel il travailla au sein de l'orchestre de Frédéric II et qui dirigeait, le lundi, une Musikalische Assemblée privée à Berlin. Complémentaires et reflétant parfaitement les recherches du compositeur dans le domaine de la traduction musicale des passions, les Concertos en la mineur et en la majeur mettent à rude épreuve tant les capacités techniques que celles de caractérisation du soliste et de l'orchestre, la première œuvre sur un mode orageux, passionné, irréductiblement préromantique, la seconde d'une façon plus enjouée voire conquérante qui n'exclut pas des moments assombris, le plus étreignant étant le Largo central en la mineur, déploration à laquelle l'utilisation des sourdines aux cordes confère une atmosphère voilée encore plus prenante. Les foucades, l'inventivité débridée, l'art consommé des ruptures de ton et des silences sont aussi très présents dans la Sinfonia en si mineur Wq. 182/5 (H.661), cinquième de la série de six commandée en 1773 à Carl Philipp Emanuel Bach, alors installé à Hambourg depuis cinq ans, par le baron Gottfried van Swieten dont la seule consigne donnée au musicien était « de se laisser complètement aller. » Les attentes du commanditaire furent, comme on peut s'en douter, comblées par ce cycle fourmillant de surprises, tant du point de vue structurel qu'harmonique, dont les audaces font encore sursauter aujourd'hui et dont le Presto haletant, parfois presque brutal, qui conclut la Sinfonia offre un exemple aussi édifiant que détonant.

Ophélie Gaillard Caroline DoutreAlors qu'on ne les attendait pas forcément dans ce répertoire, la prestation d'Ophélie Gaillard et de Pulcinella y enthousiasme à chaque instant, à tel point que l'on déplorerait presque d'avoir eu à attendre le tricentenaire pour pouvoir en profiter. L'entente qui règne entre la soliste et ses musiciens est évidente à chaque instant et peut-être d'autant plus perceptible qu'elle trouve à s'illustrer aussi bien dans le domaine de la musique concertante que de chambre ; il est manifeste que tous ici s'écoutent avec la plus grande attention et le résultat est immédiat en termes de cohérence et d'impact. Il me semble qu'aucun des traits essentiels de l'art du cadet des fils Bach n'a été laissé de côté dans cette lecture qui conjugue à merveille rigueur – carrures nettes, intonations précises, lignes parfaitement tendues et articulées – et fantaisie, qu'il s'agisse des bondissements quelquefois hirsutes des mouvements les plus emportés ou de la poésie rêveuse de ceux où le temps semble suspendu, ainsi les mouvements lents des deux concertos, où la violoncelliste sait trouver une ligne de chant assez idéale, à la fois parfaitement phrasée et très à fleur de peau, qui fait que même après vingt écoutes du disque, on s'arrête toujours pour la suivre. En grand comme en petit effectif, Pulcinella se révèle un ensemble d'une discipline et d'une sensualité sonore remarquables ; il est particulièrement réjouissant d'entendre, entre autres, la Sinfonia Wq. 182/5 (H.661) interprétée avec un panache que l'on croyait réservé à certains orchestres d'outre-Rhin Francesco Corti Marco Borggreve(Akademie für Alte Musik Berlin, Freiburger Barockorchester), et par des musiciens qui ne confondent pas expressivité et hystérie gesticulante. Si la Sonate « Sanguineus & Melancholicus » permet à certaines des belles individualités qui le composent et, en particulier aux violonistes Thibault Noally et Nicolas Mazzoleni, de s'illustrer sur le plan de la virtuosité comme de l'éloquence, je tiens surtout à saluer la qualité des interventions de Francesco Corti qui, de son pianoforte, assure, tout au long de cet enregistrement, un continuo très vivant, à la fois discret et d'une réactivité de tous les instants, qui confère à cette réalisation un supplément de personnalité sans lequel je gage qu'il n'aurait probablement pas été aussi captivant. Voici un jeune claviériste dont on aura plaisir à suivre l'évolution.

 

Voici donc, à mon avis, un des meilleurs disques consacrés à Carl Philipp Emanuel Bach depuis le début de cette année commémorative, et c'est sans hésitation que je vous en recommande l'acquisition. S'il m'est permis d'exprimer un souhait, ce serait qu'Ophélie Gaillard et Pulcinella reviennent sans trop attendre à ce répertoire en nous donnant, pourquoi pas, le concerto pour violoncelle et les cinq autres symphonies de 1773 manquants ; il ne fait nul doute, pour peu que la même réussite soit au rendez-vous, que nous aurions ainsi un diptyque des plus séduisants à conseiller à tous les Kenner et à tous les Liebhaber de cette musique.

 

Carl Philipp Emanuel Bach Pulcinella Ophélie GaillardCarl Philipp Emanuel Bach (1714-1788), Concertos pour violoncelle en la mineur Wq. 170 (H.432), et en la majeur Wq. 172 (H.439), Sinfonia en si mineur Wq. 182/5 (H.661), Sonate en trio en ut mineur « Sanguineus & Melancholicus » Wq. 161 (H.579)

 

Pulcinella Orchestra
Ophélie Gaillard, violoncelle & direction

 

incontournable passee des arts1 CD [durée : 71'58"] Aparté AP 080. Incontournable de Passée des arts. Ce disque peut être acheté sous forme physique en suivant ce lien ou au format numérique sur Qobuz.com.

 

Extraits proposés :

 

1. Concerto pour violoncelle en la mineur Wq. 170 (H.432) :
[I] Allegro assai

 

2. Sinfonia en si mineur Wq. 182/5 (H.661) :
[III] Presto

 

Une belle vidéo de présentation du projet réalisée par Colin Laurent :

 

Un extrait de chaque plage du disque peut être écouté ci-dessous grâce à Qobuz.com :

 

Illustrations complémentaires :

 

Heinrich Eduard von Winter (Munich, 1788-1825), Carl Philipp Emanuel Bach, 1816. Lithographie sur papier, Vienne, Österreichische Nationalbibliothek

 

La photographie d'Ophélie Gaillard, tirée de son site Internet, est de Caroline Doutre.

 

La photographie de Francesco Corti, tirée de son site Internet, est de Marco Borggreve.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

Danièle 30/11/2014 14:28


"Se laisser complètement aller" ! oh, oui, quel plaisir quand, enfin, on est sûr d'être sur le bon chemin. 


Vous savez déjà, Jean Christophe, combien m'a toujours enchantée le fils, beaucoup plus en affinité avec moi que son illustre père. 


Et cet enregistrement, passé et repassé, m'est un vrai bonheur, justement parce qu'il conjugue admirablement maîtrise et fantaisie. Et quel bel supplément d'âme apporte le piano forte de F.
Corti. ! Cet instrument est enfin arrivé à être utilisé pour lui-même et non par souci d'authencité. C'est une belle victoire, qui était loin d'être gagnée d'avance.


 

Jean-Christophe Pucek 30/11/2014 20:50



Je suis heureux de vous voir faire votre retour en ces lieux sous l'égide de Carl Philipp Emanuel Bach, Danièle, car c'est un compositeur qui m'est cher, au même titre que son illustre père, pour
des raisons très différentes.


J'aime beaucoup ce disque qui est, à mon avis, un des meilleurs consacrés au tumultueux cadet en cette année anniversaire et qui a d'ailleurs été salué de toutes parts comme tel. Il est
également, à mon avis, une des plus belles réussites d'Ophélie Gaillard, audiblement bien plus inspirée par ce répertoire (peut-être y a-t-il une question de tempérament ?) que par d'autres, et
la révélation du talent de Francesco Corti, que j'espère bien retrouver dans d'autres projets. L'éloquence de ces deux musiciens, à l'archet comme au clavier, est simplement formidable.


Merci pour votre mot et belle soirée à vous.



Marie-Reine 09/06/2014 10:18


Merci beaucoup, cher Passeur, pour votre réponse. Il faut tout de même que je vous signale que mon commentaire n'apparaît pas complet. Les dernières phrases ont apparemment disparu dans la
stratosphère, car je n'aurais certes pas oublié de vous remercier et de vous embrasser bien chaleureusement.
Beau lundi de Pentecôte à vous, avec toutes mes bises et tous mes remerciements, ah mais :-) 

Jean-Christophe Pucek 09/06/2014 10:38



Mystères et vertiges de l'informatique et de ses serveurs, chère Marie-Reine Mais s'il n'en restait trace, vous les
aviez envoyés avec tant de sincérité que je les ai quand même reçus.


Je vous souhaite encore une bien belle journée, malgré la touffeur, et vous embrasse bien affectueusement.



Marie-Reine 01/06/2014 12:07


Je profite de la "pause ascensionnelle" pour me mettre à jour d'écoute et de lecture chez vous, cher Jean-Christophe, et vous dire tout le
plaisir que j'ai eu à ce disque vraiment très réussi.


La Sonate en trio, pour laquelle vous nous avez laissé le plaisir de la quête et de la découverte, a particulièrement retenu mon attention.
J'ai suivi avec une édition ancienne trouvée en ligne et c'est tout aussi impressionnant à regarder qu'à écouter : tous ces changements de tempo, jusqu'à sept par page, et de dynamique; il y a
même un endroit où je me demande comment on arrive à gérer la sourdine qu'il faut mettre, enlever, remettre... La partition permet aussi de se rendre compte de l'excellent travail réalisé sur le
continuo et j'ai, tout comme vous, grande admiration pour le pianofortiste.


Je rebondis pour finir sur une phrase d'Ophélie Gaillard dans la vidéo, qui, du coup, m'a fait relire - dans le texte, pour être sûre :-) -
le chapitre Vom Vortrage (Sur l'interprétation) dans le Versuch über die wahre Art... de notre cher
Carl Philipp. Ainsi, "un musicien ne peut émouvoir autrement qu'en étant lui-même ému, il doit se mettre lui-même dans tous les sentiments qu'il veut éveiller chez les auditeurs". Une
recommandation qu'il ne faut évidemment pas appliquer à la lettre - imaginez ce qui peut sortir de la gorge d'un chanteur, nouée par l'émotion :-) - mais plutôt "rejouer" des émotions ressenties
et recherchées en soi, en s'en nourrissant et avec la "distance" nécessaire à une exécution maîtrisée.


J'ai bien souri aussi à son évocation des "bons déchiffreurs" de musique, qu'il n'apprécie pas trop tout en en reconnaissant l'utilité, qui
"émerveillent carrément la vue par leur doigts, mais ne font pas du tout agir l’âme sensible d’un auditeur" car "il est bien rare que l’on puisse déchiffrer un morceau à première vue en fonction
de son contenu véridique et de son sentiment."



Jean-Christophe Pucek 09/06/2014 10:04



Et moi, je profite du lundi de Pentecôte chômé pour répondre à votre message qui, comme toujours, conjugue chaleur et science, chère Marie-Reine.


J'ai été vraiment très heureux avec ce disque, alors que je l'ai abordé avec une certaine méfiance, même si la vidéo laissait bien augurer du projet. Sanguineus et Melancholicus est
effectivement un chef-d'œuvre, tant du point de vue de l'écriture que du l'émotion du résultat final, et vous avez raison de rappeler à quel point ces deux domaines sont intrinsèquement liés chez
Emanuel Bach.


Si la soliste et chef se distingue dans cette réalisation, je crois que son visage aurait vraiment été totalement différent sans la richesse d'un continuo aussi éloquent que maîtrisé. J'ai vu que
Francesco Corti avait donné un ou deux récitals sous l'égide du Palazzetto Bru Zane, ce qui augure assez bien de sa carrière à venir — on imagine ce que pourraient donner ses incursions dans la
musique pour clavier préromantique.


Je vous remercie bien sincèrement pour votre commentaire et vous embrasse bien affectueusement.



Bernard Mickolajek 21/05/2014 15:30


Pas convaincu par cet enregistrement... Je préfère de loin la version livrée par les talents lyriques, Bach Dynastie, ou le choix du clavecin en lieu et place du piano forte apporte bien plus de
dynamisme, et la version du concerto pour violoncelle d'Atsushi Sakai est bien meilleure, à mon sens, bien plus profonde et touchante. La version de Gaillard est un peu froide je trouve... 


Je recommenderais à tout le monde cet enregistrement de Christophe Rousset afin de pouvoir juger.

Jean-Christophe Pucek 09/06/2014 11:31



Cher monsieur,


Votre commentaire m'a incité à aller réécouter le disque de Christophe Rousset que vous mentionnez et qui m'était quelque peu sorti de l'esprit. Si j'y retrouve la finesse de touche coutumière de
ce chef, je trouve que son approche pêche vraiment par manque de dramatisme, alors que ce répertoire en exige naturellement beaucoup. A mon goût, qui n'a certes pas la prétention d'être le bon,
Ophélie Gaillard et ses musiciens dominent ici assez nettement les débats par leur engagement et le choix du pianoforte, que je trouve vraiment épatant, surtout lorsqu'il est servi comme le fait
Francesco Corti.


Merci pour votre intervention et pardon pour le délai avec lequel je vous ai répondu.



Michèle 19/05/2014 22:17


Belles interprétations d'une musique "ébouriffante" à l'image de cette bourrasque d'orage ... Surprise ! Je n'aurais pas pensé aux "Démocrite et Héraclite" ... et du coup me revient en mémoire
une exposition de ces philosophes vus par Vélasquez et Ribéra à Rouen il y a quelques années ...


Que de découvertes ces dernières semaines ...


 

Jean-Christophe Pucek 21/05/2014 07:50



C'est une autre exposition que j'avais en tête, chère Michèle, en parlant d'Héraclite et de Démocrite : celle intitulée « Portraits de la pensée » qui a eu lieu à Lille il y a maintenant trois
ans (déjà !) et était assez remarquable, comme nombre de celles que propose le Palais des Beaux-Arts.


J'ai encore quelques jolies choses dans ma besace pour les semaines à venir, j'espère qu'elles vous plairont aussi. Je vous souhaite une bien belle journée, malgré la pluie qui, ici, nervure les
vitres, et vous dis à bientôt.



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