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19 décembre 2009 6 19 /12 /décembre /2009 16:43


homme au coin du feu
Homme se tenant au coin du feu,
Livres d’Heures, Paris ?, fin du XVe siècle.
Enluminure sur parchemin, Carpentras,
Bibliothèque municipale (Ms.0054).

 

On ne choisit jamais le moment où les choses nous prennent par la main et nous poussent, presque malgré nous, à sortir du silence où nous avions trouvé refuge. Dans le salon de musique de la grande maison de Charmes en l’Angle lentement envahi par la pénombre de la fin d’une après-midi de décembre, l’esprit au bord du chaos se rassérène en accomplissant le geste simple et immémorial qui consiste à entretenir le feu, tandis que d’une autre pièce parviennent les notes d’une ballade de Guillaume de Machaut. Ces longues nuits de froidure ne sont finalement pas si éloignées de celles qu’a pu connaître le chanoine de Reims il y a plus de six cents ans et je n’ai aucun mal à l’imaginer tisonnant la bûche du foyer, approchant ses mains de la flamme pour les réchauffer avant de retourner à sa table de travail pour rimer les douleurs qui débordent d’un cœur trop aimant pour n’être pas meurtri. Et c’est une étincelle étonnamment claire de ce XIVe siècle qui, d’ordinaire, s’obstine à trembler comme un mirage sur l’horizon brûlant lorsque, concentrant notre esprit, nous nous évertuons à tenter de l’apercevoir nettement, qui s’invite subitement, malgré les distances temporelles ou spirituelles.

 

Je nourris le rêve, qu’il serait peut-être plus sage de nommer illusion, que le fil qui nous relie aux générations passées, y compris les plus éloignées, ne s’est pas complètement rompu et qu’en nourrissant assidument notre familiarité avec l’univers qui fut le leur, il nous est quelquefois possible de les sentir avec une acuité autre qu’intellectuelle, un impact que je pourrais qualifier de physique. Comme si le regard, après s’être longuement accoutumé à l’obscurité qui entoure les époques révolues, finissait par être en mesure de percevoir des signaux infimes, un rai de lumière filtrant du volet fermé sur l’insaisissable jadis, une porte entrebâillée sur l’immuable flux du temps. Si nous y prenons garde, mille petits détails, un vers, une anecdote, un détail d’architecture, un trait de pinceau, une mélodie, semblent avoir été semés ici et là pour nous servir de relais afin de nous permettre d’aborder à des rives anciennes qui nous paraissent pourtant si loin de nos préoccupations quotidiennes, de nos vies de galopeurs modernes obsédés par le « plus » quand ils ne devraient se préoccuper que du « mieux ». Ces petits cailloux blancs, je les nomme permanences ; ce sont elles que je traque inlassablement, à la recherche de ce souffle commun qui traverse les siècles et porte femmes et hommes à peindre, écrire ou composer, à dépasser l’abattement qui saisit tout mortel lorsqu’il devient conscient de l’inéluctabilité de son destin.

 

À l’heure où le monde succombe à la chaleur frelatée de fêtes de fin d’année qui sont surtout celles de la froide hégémonie des commerçants, je souhaite, pour ma part, continuer à entretenir patiemment la flambée de la mémoire, en me gardant, autant que faire se peut, de l’embrasement aussi brillant que bref de ces feux de paille qu’on appelle des modes. Demeurerez-vous près de l’âtre pour vous y réchauffer aussi ?

 

Guillaume de MACHAUT (c.1300-1377), Esperance qui masseure, ballade (B13)

 

Ensemble Musica Nova.
Lucien Kandel, ténor & direction.

 

machaut ballades musica nova1 CD Æon AECD 0982. Ce disque peut être acheté en cliquant ici.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Entre nous
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commentaires

Summertime 24/12/2009 19:12


Cher Jean-Christophe,
les voix se taisent parfois mais la petite flamme que vous avez allumée ne s'éteint pas et je viens encore sur la pointe des pieds me réchauffer à votre feu.
Je vous souhaite un très Joyeux Noël, empli de paix et d'amitiés en polyphonie.
Bien à vous ,
Noëlle


Jean-Christophe Pucek 24/12/2009 19:28


Chère Noëlle,
Même si les voix se taisent, le dialogue qui s'est instauré entre elles ne s'arrête jamais et vous êtes, sachez-le, toujours la bienvenue autour de ce feu que je tente d'entretenir.
Puissent ces fêtes de Noël être douces pour vous et ceux que vous aimez.
Bien sincèrement.


stéphanie 23/12/2009 13:48


Cher Jean-Christophe, on est tous au final le vieux fou ou la vieille folle de quelqu'un, le tout est de le savoir et de l'accepter! 
Même si ma vision du "monde" était déjà quelque peu différente de ce que la majorité des gens pense, elle a encore plus évolué dans ce sens avec la naissance d'Enzo et des événements peu gais qui
l'ont entourés....Il a fallu que je revois mes priorités et que je change mes comportements. Désormais je ne suis plus seule, i est là et c'est à moi que revient le rôle de lui apprendre es valeurs
qui me tiennent à coeur, et même si je suis secondée dans ce rôle par toutes les personnes qui l'entourent et le font grandir, c'est loin d'être une chose aisée, mais cela a le mérite de me
remettre sans cesse en question.... C'est pourquoi j'admire ce que tu fais, tu nous fais partager ton savoir sans te soucier de savoir si "c'est à la mode"....  maintenant il nous appartient
de prendre "ce cadeau" comme tu le donnes et après de nous faire nos propres opinions c'est aussi à cela que sert le savoir....alors merci à toi de nous permettre d'en savoir un peu plus! et comme
disait ma grand-mère lorsque j'apprenais quelque de nouveau "si les petits cochons ne te mangent pas, on pourra faire quelque chose de toi"....c'est loin d'être de la grande littérature mais c'est
une phrase gravée....


Jean-Christophe Pucek 24/12/2009 16:47


Tu as raison, chère Stéphanie, on est toujours le fou de son voisin, qui est quelquefois bien plus timbré que nous ne le serons jamais Je me méfie des modes comme de la peste, ce qui m'intéresse est plutôt ce qui s'inscrit dans la durée, même si ça paraît un peu
vieillot. Tu es devenue, avec la naissance d'Enzo, une passeuse, quelqu'un qui a la charge d'apprendre et de transmettre : c'est sans doute la charge la plus écrasante et la plus magnifique du
monde.
A ton petit bonhomme comme à toi même, je souhaite le plus merveilleux des Noëls.


La Trollette 22/12/2009 19:03


J'aime bien Noyel, moi... oh, pas le Noyel du Gros Rouge même s'il n'oublie jamais mon tout petit soulier. C'est la "trêve des confiseurs" qui me gave, dans tous les sens du terme. Nan, c'est le
Noyel comme en parle Ghislaine que j'aime, celui du partage, des rires, des émotions vécues ensemble, des retrouvailles givrées avec les anciens copains, à la sortie de la messe de minuit, seule
cérémonie religieuse où je me suis toujours rendue avec beaucoup de plaisir même après avoir perdu la foi si jamais je l'ai eue trouvée un jour (je sais, je suis bordélique de l'esprit aussi...
hem...). Que veux-tu, on y chante beaucoup et j'aime chanter, même n'importe quoi (je suis souvent effrayée de ce que les recoins de ma mémoire musicale arrive à dénicher dans les vieux placards...
je suis une mine à ringardise quand je veux).
Il est là mon plus beau cadeau, quand il y a partage, même de pas grand chose mais du fond du coeur. Alors forcément, entre les pages du généreux animateur de cette passée des arts , je suis plus
que gâtée.


Bonne fin d'année à toi.
La Trollichounette qu'a commandé du vocabulaire pour ses étrennes...


PS: Mazette... Machaut... *soupiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiir*


Jean-Christophe Pucek 24/12/2009 16:41


Le Noël que tu décris, chère Trollette, est aussi celui que j'aime, même si ça fait bien des années, les soubresauts de l'existence étant ce qu'ils sont, que je ne l'ai pas vécu Il y a dans cette période de l'année une dimension de douceur où la mélancolie se mêle à la joie qui ne peut que me
parler...on ne se refait pas Je te souhaite tout le meilleur pour ces fêtes de fin d'année, en espérant que ton petit
soulier te réservera d'agréables surprises, avec, si possible, un peu de musique à l'intérieur !
Mes pensées te rejoignent en Alsace.
A très vite.


Henri-Pierre 22/12/2009 17:59


Euh oui, j'oubliais, la technique de la miniature avec les hachures dorées sur le fond du fêtement me semblent bien être de l'école de Paris et parentes de fouquet.


Jean-Christophe Pucek 24/12/2009 16:29


En relisant ce billet, je me suis dit qu'il y avait en lui une dimension "d'image arrêtée" qui m'avait complètement échappée lorsque je le rédigeais. Je me dis que si l'âme existe, la mienne
viendra souvent voleter autour des colonnettes de la cheminée du salon de musique de Charmes, où j'espère avoir une infime place.


Henri-Pierre 22/12/2009 17:56


J'ai mis deux jours à maîtriser mes émotions et harmoniser les différents messages qui sourdent de ce billet tout de vibrations, de perceptions et, contradictoirement, de solide pérennité.
De Machaut qui, grâce à toi, dansait aux flammes de l'âtre évoqué me revient en mémoire la douceur de cette journée si proche et déja envolée. Pérennisée dans sa fugacité.
Que le temps retienne ou non son vol, après tout peu importe, il nous laisse des traces, celles que tu évoques et les objets "insignifiants" qui disent tant et que j'essaie parfois, maladroitement,
de faire parler.
Permanence oui, la fuite n'est pas disparition, et, au risque de me répéter, je redis le magnifique mot marocain : "il a laissé sa place"


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