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11 avril 2013 4 11 /04 /avril /2013 10:19

 

François Boucher Le passage du gué

François Boucher (Paris, 1703-1770),
Le passage du gué
, années 1730
Huile sur toile, 59 x 72 cm, Saint-Pétersbourg, Musée de l'Ermitage

 

Un des grands projets de certains musiciens français du XVIIIe siècle fut, en faisant fi des stériles querelles de chapelle qui opposaient partisans de la tradition autochtone et défenseurs des nouveautés venues d'Italie, d'opérer la réunion des goûts, pour reprendre l'expression d'un de ces conciliateurs, François Couperin. Les œuvres de Jean-Marie Leclair (1697-1764) représentent une autre tentative en ce sens et l'on a plaisir à découvrir aujourd'hui, grâce au remarquable label Ramée, une nouvelle version de ses Concertos pour violon opus 7 qui réunit le violoniste Luis Otavio Santos et Les Muffatti.

On a beau se dire que Leclair est un compositeur français, l'impression de plonger dans un disque de musique italienne s'impose sans coup férir dès les premières mesures du Concerto n°5 en la mineur qui l'ouvre et ne se dissipe pas lorsque se sont évaporés les ultimes accords de la Giga finale du Concerto n°6 en la majeur sur lesquels il se referme. Quoi de moins surprenant, au fond, lorsque l'on songe au parcours de ce Lyonnais que l'on retrouve en 1722 à la cour de Turin en qualité de danseur, ce qui ne l'empêche pas de publier à Paris, l'année suivante, son Premier livre de sonates pour violon et d'y gagner la protection du très fortuné Joseph Bonnier de La Mosson ? Pour comprendre cette forte empreinte du style ultramontain qui, rappelons-le, n'était pas en odeur de sainteté dans la France dans les premières décennies du XVIIIe siècle – songez aux sonates d'inspiration corellienne que s'échangeaient sous le manteau de musiciens comme Couperin, Brossard ou Élisabeth Jacquet de La Guerre –, il faut se tourner vers une figure aujourd'hui méconnue mais qui exerça sur l'art de Leclair une influence déterminante, Giovanni Battista Somis (1686-1763), violoniste actif à Turin dès 1706, dont la renommée s'étendait sur toute l'Europe et qui se fit entendre au Concert Spirituel en 1733. Des témoignages concordants attestent que Leclair suivit son enseignement durant une large partie de la décennie 1720, ce qui lui permit sans nul doute d'apprivoiser dans les meilleures conditions possibles les subtilités de l'art de Corelli, jean-charles francois alexis III loir jean-marie leclairdont son maître avait été l'élève et auquel il rend hommage dans le Concerto n°2 en ré majeur de l'Opus 7, dont la structure lent-vif-lent-vif suit le modèle, déjà un peu suranné lorsque parut ce recueil, de la sonata da chiesa popularisé par son glorieux aîné. Mais s'il savait d'où il venait, Leclair était également soucieux de montrer qu'il pouvait épouser les tendances les plus « modernes » de son temps, ce qui lui valut d'ailleurs de connaître un immense succès lorsqu'il débuta au Concert Spirituel en 1728, année de la publication de son Deuxième livre de sonates. Outre la coupe en trois mouvements qu'il adopte préférentiellement pour ses concertos, maintes tournures révèlent à quel point le Français connaissait parfaitement le style de Vivaldi, une évidence qui éclate dans le Concerto n°5, plus vrai que nature avec ses premiers et seconds violons à l'unisson accompagnant le soliste. Auréolé de sa réputation de virtuose mais aussi de compositeur profondément original, Leclair alla jouer en Angleterre et en Allemagne, où il se lia avec Pietro Locatelli, qu'il retrouva quelques années plus tard aux Pays-Bas, dont l'influence sur son Troisième livre de sonates de 1734, dédié à Louis XV qui l'avait nommé Ordinaire de la chambre du roi quelques mois plus tôt, est notable. L'année 1737 qui voit la publication des Concertos pour violon opus 7 marque un temps de rupture pour leur auteur que sa rivalité avec Giovanni Pietro Ghignone (1702-1774), un violoniste turinois, lui aussi élève de Somis, plus connu sous son nom francisé de Jean-Pierre Guignon, pousse à quitter la cour pour les Pays-Bas où il séjournera auprès d'un riche financier, François du Liz, puis des Orange-Nassau jusqu'en 1743, date de son retour en France et de la publication de son Quatrième livre de Sonates. Trois ans plus tard, il entamait ce qu'il décrit lui-même comme une nouvelle carrière en faisant jouer Scylla et Glaucus, son unique tragédie en musique dont l'accueil fut mitigé. Les dernières années de Leclair, qu'il passa en partie au service du duc de Grammont, sont plus obscures ; elles s'achèvent de façon tragique, puisque le compositeur fut retrouvé assassiné au matin du 23 octobre 1764, un meurtre qui ne fut jamais complètement élucidé.

Les Muffatti ne sont pas le premier ensemble à se lancer à l'assaut des Concertos pour violon de l'Opus 7, déjà explorés, entres autres et également sur instruments anciens, par Daniel Cuiller et Stradivaria pour Adda en 1988 et par Simon Standage et son Collegum Musicum 90, dans deux disques publiés chez Chandos en 1994. Cependant, l'ensemble dirigé par Peter Van Heyghen apporte à ces œuvres un indéniable supplément de chaleur et de vivacité qui rend son enregistrement immédiatement et durablement séduisant. Il s'agit sans doute de la version la plus ouvertement méditerranéenne de ce recueil, ce qui est loin d'être un contresens lorsque l'on sait à quel point, comme on l'a vu, l'art de Leclair est pétri de références italiennes qui règnent ici en maîtresses incontestées, au point d'éclipser quelquefois assez nettement la part plus française de son inspiration. les muffattiIl est très probable que le violoniste Luis Otavio Santos, qui avait déjà livré, pour le même éditeur, une excellente anthologie de sonates extraites du Quatrième Livre, ne soit pas étranger à ce soleil qui inonde maintes des pages de cette nouvelle réalisation. Doté d'une technique suffisamment aiguisée pour surmonter sans faiblir et sans sembler à la peine dans les redoutables difficultés semées par le compositeur, l'archet à la fois volubile et précis du Brésilien souligne la virtuosité des passages solistes en conservant toujours la maîtrise de ses effets, qui ne versent jamais dans le clinquant, l'approximatif ou le narcissique ; tout est ici tenu, avec un refus de l'emphase finalement très français qui convient parfaitement à l'esprit de cette musique. Les Muffatti, eux, sonnent avec une plénitude bien mise en valeur par une prise de son qui ménage l'espace nécessaire à l'épanouissement acoustique, et une souplesse qui n'est pas sans rappeler parfois le regretté Ensemble 415. Ces musiciens, que je suis depuis leur premier disque, n'ont cessé de se bonifier au fil des années, en conservant toujours une discipline impeccable et en gagnant progressivement en générosité comme en couleurs ; ce qu'ils nous donnent à entendre dans cette réalisation soignée dans ses moindres détails est d'un excellent niveau, qui fait honneur aux interprètes et au répertoire qu'ils ont choisi.

 

Voici donc sans nul doute un très beau disque dédié à Jean-Marie Leclair qui ne manquera pas de ravir les amoureux de concertos pour violon des dernières décennies de l'époque baroque qui ne souhaitent pas se contenter de ceux de Vivaldi. On attend avec confiance et curiosité les prochains projets des Muffatti qui se révèlent, sur bien des points, comme des serviteurs bien inspirés de ce style mêlé qui fit les beaux jours de l'Europe musicale de la première moitié du XVIIIe siècle.

 

jean-marie leclair concertos pour violon op 7 les muffattiJean-Marie Leclair (1697-1764), Concertos pour violon opus 7

 

Luis Ottavio Santos, violon
Les Muffatti
Peter Van Heyghen, direction

 

1 CD Ramée [durée totale : 77'38"] RAM 1202. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

 

1. Concerto op.7 n°1 en ré mineur : [I] Allegro

 

2. Concerto op.7 n°4 en fa majeur : [II] Adagio

 

3. Concerto op.7 n°6 en la majeur : [III] Giga Allegro

 

Un extrait de chaque plage du disque peut être écouté ci-dessous grâce à Qobuz.com :

 

Illustrations complémentaires :


Jean-Charles François (Nancy, 1717-Paris, 1769), d'après Alexis III Loir (Paris, 1712-1785), Portrait de Jean-Marie Leclair, 1741. Estampe sur papier, Versailles, châteaux de Versailles et de Trianon (cliché © RMN-Grand Palais / Gérard Blot)

Merci à Catherine Meeùs pour l'autorisation d'utiliser la photographie des Muffatti.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gallicismes
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commentaires

Marie 13/04/2013 19:45


Des musiciens qui se bonifient au fil des années ... normal, ils prennent de la bouteille.


J'ai aussi traversé le gué en jeune compagnie, ils ont "profité" de la musique avec plaisir.

Jean-Christophe Pucek 15/04/2013 20:16



J'aime quand l'empire de la musique dépasse les frontières des générations. Merci d'avoir joué les passeuses, bien chère Marie



Odile Torregrossa 11/04/2013 18:04


Bien aise d'entendre du Jean-Marie Leclair qui n'est pas tant célébré qu'il le mériterait ; j'ai autrefois chanté dans les choeurs un "Scylla et Glaucus" que je trouve remarquable ( j'aime
beaucoup la sicilienne).


J.J.Rousseau serait à l'origine de son assassinat ? me suis-je laissé dire.


Encore merci pour ce moment de fraîcheur.


Bien cordialement,


 


Odile

Jean-Christophe Pucek 12/04/2013 10:43



Je suis heureux que ce billet vous ait fait plaisir, Odile, et je partage votre goût pour Scylla et Glaucus, une œuvre qui n'est, à mon avis, pas assez jouée et, par conséquent, pas
assez connue, alors qu'elle regorge de beautés.


Pour ce qui est de l'assassinat de Leclair, il semble bien que ce soit le neveu du compositeur qui y soit le plus impliqué, pour une sombre histoire de jalousie, mais rien, dans cette histoire,
n'a été éclairci de façon définitive.


Merci pour votre commentaire et bien cordialement à vous.



L'Audience du Temps 11/04/2013 16:02


J’avais aussi pensé chroniquer ce disque — ce que finalement je n’avais pas fait et ce dont, après ton texte, je ne vois plus la nécessité.


Musique italianisante, certes, que celle de Leclair, néanmoins j’ai trouvé que l’un des grands mérites de cet enregistrement des Muffatti était aussi de ne pas nier la part française, en
particulier en ménageant un équilibre entre les parties, avec premier dessus et basse très importants, et parties intermédiaires plus secondaires, qui rappelle bien l’écriture “à la française”
qui encore à l’époque se pratiquait.


J’ai particulièrement apprécié aussi la performance de Luis Ottavio Santos et je trouve très juste ce que tu en dis. J’ajouterai que ses aigus — Leclair les sollicite beaucoup — n’ont rien
d’agaçant, ce qui n’est pas une moindre qualité ici !


Belle fin de journée à tous les passants !

Jean-Christophe Pucek 12/04/2013 11:09



Je pense que ta voix n'aurait pas été de trop, cher monsieur de l'Audience (c'est joli comme titre, non ?), car ce que tu dis ici dénote la différence de nos écoutes. Je trouve, en effet, que
l'accent a quand même été plus porté, dans cet enregistrement, sur la dimension italianisante de la musique de Leclair, parfois au détriment du caractère plus français, raison qui m'a d'ailleurs
conduit à ne pas lui attribuer d'Incontournable. Sur la qualité des musiciens impliqués dans ce projet, je te rejoins en revanche complètement et je goûte beaucoup l'équilibre de la sonorité de
Luis Otavio Santos.


Un sincère merci pour ton commentaire et à tout à l'heure chez toi.



Framboise 11/04/2013 10:47


La réunion des goûts .... ne serait-il pas opportun de nous livrer à nouveau une autre de vos méditations sur ce sujet, quand la technologie incite fort aujourd'hui aux mélanges, pas seulement
musicaux, plus ou moins réussis, et permet toutes les salades d'influences diverses, dont l'apparence n'est pas forcément gage de plaisir enchanteur.


La musique de Leclair est vraiment plaisante et je rêve que Rousseau ait pu en entendre quelques échos en ses jeunes années ...

Jean-Christophe Pucek 12/04/2013 08:59



La réunion des goûts a été la grande affaire des musiciens dès la fin du XVIIe siècle, particulièrement sous l'impulsion de Georg Muffat (1653-1704) qui avait étudié auprès de Corelli et de Lully
(rien que ça) et mêlé ce qu'il avait trouvé de mieux chez eux à la musique germanique, jusqu'au milieu du XVIIIe, puisque son dernier grand représentant a été Telemann. Aujourd'hui aussi on
mélange beaucoup, mais je ne suis pas forcément convaincu par le résultat — bien des expériences de métissages tiennent plus du collage que de la rencontre.


Il est tout à fait possible que Rousseau ait entendu la musique de Leclair, il faudrait que je creuse le sujet; je ne doute pas que cet amoureux du style italien l'ait goûtée, au moins en partie.


Merci pour votre commentaire et belle journée, Framboise.



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