Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
13 juillet 2011 3 13 /07 /juillet /2011 17:18

 

francois clouet la lettre d amour

François Clouet (Tours ? c.1516-Paris, 1572),
La lettre d’amour
, c.1570.

Huile sur papier marouflé sur bois, 41,5 x 55 cm,
Madrid, Musée Thyssen-Bornemisza.

 

Le nom de Pascale Boquet ne vous est peut-être pas familier, sauf si vous êtes amateur de musiques de la Renaissance et du premier XVIIe siècle. Cette brillante luthiste officie notamment, en effet, au sein des ensembles Doulce Mémoire et Les Witches où sa science de l’accompagnement fait merveille depuis des années. Elle nous propose aujourd’hui ce qui est, sauf erreur de ma part, son premier disque en qualité de soliste en nous offrant Du mignard Luth…, un florilège de pièces composées en France et en Italie au XVIe siècle que publie la Société française de luth.

La conjonction de deux inventions, l’une spécifique à l’instrument, l’autre plus générale, va assurer au luth un développement considérable, au point de faire de lui un des symboles musicaux voire sociétaux de la Renaissance, dont la présence hante aussi bien la poésie que la peinture, incarnation du raffinement né d’une parfaite éducation, accompagnateur des joies et des tourments des amants dont il exalte l’ardeur et console les plaintes, signe aussi de la fragilité de l’existence quand une de ses cordes est brisée, comme dans les fameux Ambassadeurs (1533) de Hans Holbein le Jeune. Dans une même logique d’élargissement, le plectre au moyen duquel les chœurs du luth étaient auparavant pincés est abandonné vers la fin du XVe siècle au profit du jeu avec les seuls doigts, avec pour conséquence immédiate le passage de la monodie à la polyphonie, tandis que l’invention de la tablature, dans les première années du XVIe siècle, permet dorénavant de noter les œuvres avec toute la précision souhaitable et de les diffuser largement grâce à une autre toute jeune technique, l’imprimerie. bartolomeo veneto femme jouant du luthCe contexte matériel très favorable va probablement jouer un rôle de puissant stimulant auprès des musiciens et les inciter à élargir et à diversifier leur répertoire. Outre les habituelles danses, ils vont continuer à composer des arrangements de plus en plus élaborés de chansons à la mode, comme le montrent, dans ce disque, des pièces s’inspirant de celles de Claudin de Sermisy, Thomas Crecquillon, Pierre Sandrin ou de l’inévitable Josquin des Prés, de psaumes voire de mouvements de messe, mais aussi créer de nouvelles formes leur permettant de faire montre de leur savoir-faire tant contrapuntique que mélodique et, le plus souvent, de leur talent de virtuose. C’est ainsi que naissent nombre de préludes, ricercares et fantaisies (ces deux termes étant, à l’époque, interchangeables), élaborations toujours plus savantes et complexes dont témoigne la production conservée de deux Italiens, l’un actif dans son pays, Francesco da Milano (1497-1543), l’autre principalement en France, Alberto da Mantova, dit Albert de Rippe (c.1500-1552), arrivé à la cour de François Ier à partir de mai 1529.  Les livres de comptes gardant trace des salaires faramineux qui leur étaient octroyés par leurs prestigieux employeurs, les hommages admiratifs que leur rendirent poètes et chroniqueurs de leur vivant comme après leur mort  attestent de leur fabuleuse renommée et du charme exercé sur les auditoires par ces deux luthistes dont on peut dire qu’ils contribuèrent à changer la face du répertoire dédié à leur instrument.

Pascale Boquet (photographie ci-dessous) aborde les pièces de cette anthologie avec le naturel immédiatement séduisant que lui autorise sa fréquentation assidue et attentive de la musique du XVIe siècle et c’est avec beaucoup de plaisir qu’on lui emboîte le pas durant la presque heure et quart que dure ce récital. Il me semble qu’elle l’a construit dans un double but, cherchant à la fois l’agrément de l’auditeur, mais aussi son instruction, les œuvres proposées offrant au moins un exemple de chaque partie du répertoire où l’on a composé pour le luth, tandis que la mise en miroir entre France et Italie fait apparaître les subtils jeux d’échos mais aussi les différences qui se tissent entre elles. pascale boquet gerard proustCes deux objectifs sont pleinement atteints, grâce à l’intelligence et à l’inventivité d’une musicienne en pleine possession de ses moyens techniques qui, sur deux superbes instruments, au grain bien restitué par la prise de son, signés par le luthier Didier Jarny, fait assaut de souplesse comme de clarté dans la conduite de polyphonies parfois touffues et trouve immanquablement le ton juste pour caractériser chacune des pièces, qu’il s’agisse de l’humeur tendre ou piquante des chansons ou du dynamisme des danses, dont la nature rythmique est judicieusement soulignée par le recours partiel à la guiterne (guitare Renaissance). La modestie de Pascale Boquet, sans nul doute aiguisée par son rôle habituel d’accompagnatrice, la conduit, tout en conservant une incontestable maîtrise du flux musical et en lui imprimant une marque personnelle faite de beaucoup de subtilité et d’une remarquable capacité à faire jaillir de splendides couleurs des chœurs qu’elle touche, à s’effacer devant les partitions en ne les surchargeant jamais et en les laissant aller leur cours le plus librement possible, ce qui, dans les pièces les plus méditatives, permet de véritables instants de poésie. C’est peut-être dans cette sensation d’intimité que transmet le dialogue entre la musicienne et ses instruments que réside une des grandes réussites de cet enregistrement qui nous transporte dans l’univers à la fois plein de raffinement et d’une affabilité sans apprêts que l’on peut imaginer être celle d’un concert donné pour quelques familiers au cœur du XVIe siècle.

Je vous recommande donc chaleureusement ce magnifique florilège signé par Pascale Boquet qui rend splendidement justice à la musique pour cordes pincées italienne et française de la Renaissance et constitue une introduction assez idéale pour la faire connaître et surtout aimer. Malgré sa distribution confidentielle, il faut souhaiter que cette réalisation réussisse à trouver l’audience la plus large possible, condition nécessaire pour permettre à la Société française de luth d’en entreprendre d’autres aussi importantes, qu’il s’agisse du répertoire français, où des découvertes restent encore à effectuer, ou allemand, encore si scandaleusement négligé.

 

du mignard luth pascale boquetDu mignard Luth… Fantaisies, chansons et danses françaises et italiennes de la Renaissance pour luth et guiterne

 

Pascale Boquet, luth à 7 chœurs (Didier Jarny, Tours, 2003) & guiterne à 4 chœurs* (Didier Jarny, Tours, 2002)

 

1 CD [durée totale : 73’42”] Société française de luth SFL 1105. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Giovanni Antonio Casteliono (éditeur), Pavana & Saltarello (1536)

2. Perino Fiorentino, Fantasia prima (1547)

3. Pierre Phalèse & Jean Bellère (éditeurs), Branle d’Écosse (1570)*

4. Adrien Le Roy (éditeur), M’amye est tant honneste (chanson originale de Pierre Sandrin, arrangement publié en 1559)

 

Illustrations complémentaires :

Bartolomeo Veneto (documenté à partir de 1502-Milan, 1531), Femme jouant du luth, c.1530. Huile sur bois, 55,88 x 41,27 cm, Los Angeles, Getty Museum.

La photographie de Pascale Boquet est de Gérard Proust, utilisée avec autorisation.

Partager cet article

Repost 0
Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
commenter cet article

commentaires

Henri-Pierre 11/08/2011 11:11



Quand aux cours d'amour succèdent les danses de Cour où à la Dame vénérée d'amour idéal se substituent les dames en vertugade se prêtant aux coquetteries savantes des séducteurs parés comme des
paons, les évolutions du luth que tu dis si bien, accompagnent à merveille ce tournant de notre culture.



Jean-Christophe Pucek 11/08/2011 13:59



Tu comprends maintenant sans doute mieux pourquoi l'absence coupable, mais tellement française dans sa façon de la tenir à l'écart des autres arts, de la musique dans certaine émission récente
prétendant traiter de la Renaissance m'a scandalisé, car elle dit, comme tu le relèves justement, le changement de civilisation qui est en train de s'opérer en ces premières décennies du XVIe
siècle.



Roger 02/08/2011 16:50



Merci pour ta réponse Christophe et aussi pour tes encouragements et désolé d'avoir annoncé un peu trop vite mon âge canonique qui t'a sans doute fait réagir dans le sens du vouvoiement dans ta
réponse alors que le tutoiement ne m'aurait sûrement pas offusqué. Merci aussi pour les encouragements à propos de mon blog de petites bêtes en tous genres et tant mieux si tu y as trouvé un
certtain intérêt.


Bonne continuation et au plaisir de futures rencontres.



Jean-Christophe Pucek 03/08/2011 10:26



Ca peut paraître paradoxal - et ça l'est sans doute un peu - mais j'ai le voussoiement bien plus facile que le tutoiement, Roger, sans que ce soit forcément une question d'âge. Je suis certain
que ta ténacité dans l'apprentissage du luth va rapidement porter ses fruits et, bien sûr, je vais continuer à observer le travail que tu conduis sur ton blog.


Bonne continuation à toi aussi, tu es le bienvenu sur Passée des arts.



Roger 01/08/2011 20:49



J'ai ce disque depuis ma rencontre avec Pascale au mois de mars lors d'un stage de luth à Tiffauges. Depuis cette rencontre elle m'a converti au luth moi le modeste (et vieux) guitariste gaucher
autodidacte qui n'était venu que pour voir et écouter. J'ai ainsi acquis, fin Mai, un luth renaissance du gaucher Jean-Marie Poirier, instrument que je gratte depuis avec frénésie en suivant les
conseils avisés de la méthode de Pascale, avec le secret espoir de modestement en tirer quelque chose, reléguant du coup la photo entomologique au second plan. Ainsi, tous les soirs, avant de
m'endormir, je me repasse en boucle les merveilleuses mélodies du "Mignard Luth" magnifiquement interprétées par Pascale en regrettant d'avoir attendu 69 ans pour aller à la rencontre de cette
musique ancienne si passionnante. 



Jean-Christophe Pucek 02/08/2011 08:53



Je l'ai découvert un peu plus tard que vous, Roger, puisque je n'en ai fait l'acquisition que lors du récital donné par Pascale Boquet lors du festival Les Méridiennes, mais je suis immédiatement
tombé sous le charme de ce disque aussi bien conçu qu'interprété. Je comprends parfaitement que l'enthousiasme communicatif d'une telle interprète vous ait donné l'envie de vous atteler à la
pratique d'un instrument dont le pouvoir d'enchantement n'a d'égal que la difficulté à le maîtriser, et je suis certain qu'à force d'obstination vous parviendrez à de beaux résultats, d'autant
que vous avez la chance d'avoir une expérience préalable de guitariste.


Grand merci pour votre commentaire et n'abandonnez pas trop vos photos, je suis allé en voir quelques unes avant de vous répondre et les ai trouvées très réussies.


Belle journée à vous.



Clairette 25/07/2011 09:56



Je n'avais pas commenté cette chronique pour cause de vacances... Quel raffinement ce billet ! la musique bien sûr mais aussi les illustrations sont un vrai régal... encore un clic en prévision.



Jean-Christophe Pucek 27/07/2011 08:20



C'est très gentil à toi d'avoir fait une séance de "rattrapage" sur un disque qui le mérite amplement et qu'il faut soutenir pour que la Société française de luth puisse en produire d'autres. Il
reste encore tellement de merveilles à découvrir dans le répertoire pour luth



Ghislaine 18/07/2011 20:49



C'est très très beau ! Et admirablement interprété. J'aime infiniment le deuxième extrait mais l'intégralité de l'enregistrement, tout en sensibilité, me touche profondément. Très belle sonorité
de l'instrument touché avec un remarquable doigté et un incontestable talent. Mais aussi avec un respect qui ne peut échapper à l'auditeur.


Je ne connaissais pas mais j'ai passé commande grâce à ton billet. Merci mon JC.


Pas envie, après cela, d'ouvrir un certain placard où dort l'instrument d'un poète ? ^^ Sleeping beauty... ^^


Je t'embrasse fort mon JC. Très fort.



Jean-Christophe Pucek 18/07/2011 21:19



Je me suis dit que si tu venais lire ce billet, Carissima, tu ne manquerais pas, à un moment ou à un autre, de me rappeler que certain instrument dort dans sa housse, pas très loin du bureau d'où
je te réponds ce soir; je vois que je ne me suis pas trompé


Je te laisse imaginer ma joie lorsque j'ai reçu la notification m'informant de ton commentaire, et je suis très heureux que ce remarquable disque de Pascale Boquet t'ait plu à toi aussi. Je ne
connais son existence que depuis peu de temps et j'ai pu en faire l'acquisition lors du concert qu'elle a donné dans le cadre du festival "Les Méridiennes", dont je parlerai sans doute bientôt,
en tentant d'en faire revivre quelques beaux moments pour celles et ceux qui n'ont pas eu la chance d'y assister. Finalement, ce billet en aura fait vendre quelques exemplaires et ça me semble
aller dans le bon sens, s'agissant d'un disque que sa distribution rend peu accessible aux "non initiés" (j'entends par ce terme ceux qui n'ont pas aisément accès à l'information, bien entendu).


J'espère que tout va au mieux de ton côté et espère avoir bientôt de tes chères nouvelles. Je t'embrasse très fort moi aussi. Prends grand soin de toi.



Présentation

  • : Passée des arts
  • Passée des arts
  • : Un parcours à travers les expressions artistiques, du Moyen-Âge à la première moitié du XXe siècle.
  • Contact

Recherche