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8 avril 2010 4 08 /04 /avril /2010 15:24

 

charles natoire louise-anne de bourbon costume de moine Charles-Joseph NATOIRE

(Nîmes, 1700-Castel Gandolfo, 1777),
Louise-Anne de Bourbon
(Mademoiselle de Charolais, 1695-1758)
en costume de moine de fantaisie
, 1731.
Huile sur toile, 118 x 90 cm, Château de Versailles.

 

Tous les moyens étaient bons, dans la France de l’Ancien Régime, pour aiguillonner la foi des âmes tentées par la tiédeur religieuse et les inciter à ne pas s’écarter du troupeau des croyants. La reprise d’airs à la mode revêtus, à cette fin, d’un texte à portée spirituelle, fit florès dès la parution, en 1615 à Lyon, du recueil l’Amphion sacré, ce succès provoquant, comme souvent, une réaction qui, en usant du vaudeville, fustigea les déviances, réelles ou supposées, dont on soupçonnait le clergé depuis le Moyen-Âge. Sous le titre Parodies spirituelles et spiritualité en parodies, publié par l’excellent label Musica Ficta, la soprano Céline Scheen et l’ensemble Les Menus-Plaisirs du Roy, dirigés de l’archiluth par Jean-Luc Impe, proposent une savoureuse anthologie de ces deux pratiques.

Pour comprendre la vogue de la parodie spirituelle qui perdura au moins jusqu’à la décennie 1730, il faut revenir aux préceptes du Concile de Trente, qui, tout en condamnant l’utilisation de mélodies profanes dans la musique sacrée, à l’image des messes construites sur de timbres de chansons, parfois fort lestes, dont la pratique se répandit dès le XVe siècle, ne se priva pas d’utiliser, en en changeant les paroles à des fins édifiantes, des airs à la mode, donc immédiatement reconnaissables et chantables par un nombre important de fidèles. D’une certaine façon, l’Église se servait des armes de l’ennemi pour tenter de le vaincre en faisant des plus séduisantes d’entre elles des instruments privilégiés de son prosélytisme.

francis hayman moine entreprenantCette initiative rencontra un indiscutable succès, si l’on en juge par le nombre d'ouvrages édité à la suite de l’Amphion sacré, mentionné en préambule ; parurent ainsi, entre autres, les deux volumes (Valenciennes, 1619 et 1621) de La pieuse alouette sous la direction du père jésuite Antoine de La Cauchie, regroupant pas moins de 772 airs « révisés », puis, en 1632, cette fois à Tournai, La Philomèle séraphique, qui sera rééditée en 1640, puis successivement, en 1656, 1658, et 1662, chez Ballard à Paris, trois recueils dus au père cordelier François Berthod dont le titre donne tout le programme : Livres d’airs de dévotion à deux parties, ou conversion de quelques uns des plus beaux airs de ce temps en airs spirituels. Il me semble important de noter l’emploi de ce mot de « conversion », qui n’est certainement pas un effet du hasard ; il indique clairement la large cible visée par ces parodies, les protestants certes, mais aussi les libertins et autres mondains. Les vaudevilles se fondent sur le même principe de réemploi d’une matière musicale existante et connue sur laquelle on greffe un nouveau texte, souvent plein d’humour, quelquefois grivois (voir aussi, à titre de complément, le disque de Dominique Visse consacré aux cantates comiques française en suivant ce lien).

Le choix de Jean-Luc Impe s’est majoritairement porté sur des vaudevilles qui raillent les dérives, particulièrement sexuelles, que l’on prêtait au clergé. On trouvera du voyeurisme (Une jeune nonnette), du libertinage (Belle Philis, en attendant vos noces) et même une scène de masturbation (La sœur Luce) dans des textes bien troussés, aux allusions transparentes. Pour les parodies, le chef est allé puiser dans la seconde édition de la Philomèle Séraphique, se concentrant sur des adaptations d’airs de cour de François Richard (c.1580-1650), luthiste à la cour de France, « musicien et vallet de chambre ordinaire du Roy » en 1629, auteur de deux livres d’airs publiés chez Ballard en 1637, qui reprennent en fait le même répertoire, à quatre parties dans l’un et avec tablature de luth dans l’autre. Il s’agit d’une musique de grande qualité, qu’on aimerait d’ailleurs découvrir dans sa version originale, et dont on comprend mal que Georgie Durosoir ait classé, même en l’y distinguant, son auteur dans la catégorie des « petits maîtres » (L’air de cour en France 1571-1655, Liège, Mardaga, 1991, p. 294).

jean luc impePlusieurs enregistrements ont exploré l’univers des parodies spirituelles, dont le très réussi mais hélas difficile à trouver Manuscrit des Ursulines de la Nouvelle-Orléans du Concert Lorrain sous la direction d’Anne-Catherine Bucher (K617, 2002) et La semaine mystique de l’ensemble Faenza de Marco Horvat (Alpha, 2006), attachant en dépit de quelques inégalités vocales. Le disque Parodies spirituelles et spiritualité en parodies des Menus-Plaisirs du Roy (photo de Jean-Luc Impe ci-dessus), par la variété des pièces qu’il propose et la splendide qualité de sa réalisation, s’impose comme le choix prioritaire pour aborder un répertoire d’une étonnante richesse, car, outre d’indéniables vertus pédagogiques – on ne saluera jamais assez les musiciens qui osent aborder des répertoires peu fréquentés et les éditeurs qui ont le courage de diffuser leur travail –, cette anthologie est une source intarissable de plaisirs tout à tour recueillis ou polissons, mais toujours d’un goût absolument exquis.

celine scheenTout, dans cet enregistrement, concourt à en faire une incontestable réussite. Admirons, tout d’abord, les superbes couleurs de l’ensemble instrumental, mises en valeur par la prise de son charnue et précise de Manuel Mohino, qu’il s’agisse de la flûte traversière virtuose et rêveuse de Catherine Daron (magique Furstenberg, qui fait jeu égal avec celle, au violon, d’Odile Edouard avec le Poème Harmonique – Alpha, 2004), très sollicitée, des diaprures chaleureuses tissées par les violes ou de l’impeccable appui rythmique, mais aussi poétique, insufflé par l’archiluth de Jean-Luc Impe. On est ici face à un groupe de musiciens qui semble soudé par une solide complicité et dont l’écoute mutuelle est sans failles. Applaudissons ensuite la prestation de la soprano Céline Scheen (photo ci-dessus), voix épanouie, incarnation aussi convaincante dans les pièces spirituelles que dans les gaudrioles, ces dernières, grâce à une distinction bien comprise, restant diablement évocatrices sans jamais tomber dans le travers de la vulgarité. Aucune affectation chez cette remarquable interprète, mais une jeunesse radieuse, une vitalité insatiable née du simple bonheur de chanter, soutenu néanmoins par une science très sûre de cet art, qui touchent directement le cœur de l’auditeur. Louons enfin l’esprit qui préside à cette réalisation. L’équilibre obtenu par Jean-Luc Impe résulte sans nul doute, en effet, d’une familiarité poussée avec les œuvres et leur contexte, ainsi que d’un travail attentif sur les sources et sur la façon de les rendre les plus parlantes possibles. Plus encore que dans les précédents discographiques mentionnés ci-dessus, on perçoit, sous le repeint des textes spirituels, les couleurs et la respiration des airs de cour dont ces parodies sont issues et dont le chef a conservé l’état d’origine, ce qui confère une vraie dimension artistique à ces simples adaptations et rend compte avec beaucoup de justesse de la frontière extrêmement ténue qui séparait, dans les arts de cette époque, sacré et profane.

Parodies spirituelles et spiritualité en parodies s’impose donc comme un projet aussi intelligemment conçu que merveilleusement réalisé qui documente, avec une érudition qui ne néglige jamais le plaisir, un pan du répertoire encore méconnu mais passionnant. Quand celui du Veau d’or semble devenu l’unique culte d’ensembles réputés dont les produits n’appartiennent plus que de nom au monde de la musique ancienne, ce bijou de disque, que l’on devine longuement et amoureusement ciselé, est un remède souverain contre les nourritures frelatées qu’ils imposent à grand renfort de marketing. Je ne peux qu’espérer que les amateurs feront mentir les lois du marché en réservant à cette anthologie l’accueil chaleureux qu’elle mérite.

 

Parodies spirituelles et spiritualités en parodie, œuvres de Jean l’Évangéliste d’Arras (XVIIe siècle), Michel Corrette (1707-1795), et anonymes.

 

Céline Scheen, soprano
Les Menus-Plaisirs du Roy
Jean-Luc Impe, archiluth & direction

 

parodies spirituelles spiritualite parodies scheen impe1 CD [durée totale : 58’33”] Musica Ficta MF8010. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Jean l’Évangéliste d’Arras, Surprise, ô Dieu, de Vos lumières, parodie spirituelle sur l’air Angélique dont les merveilles (1637) de François Richard (La Philomèle séraphique, 2e édition, 1640)

2. Une jeune nonnette, vaudeville anonyme (Manuscrit Weckerlin, première moitié du XVIIIe siècle)

3. Michel Corrette, Variations sur La Furstenberg (La belle vielleuse, 1783)

4. Au jardin de mon père, un nid d’oiseau y a, vaudeville anonyme (Manuscrit Weckerlin, première moitié du XVIIIe siècle)

 

Illustrations complémentaires :

Francis HAYMAN (Exeter, 1708-Londres, 1776), Le moine entreprenant, sans date. Huile sur toile, 60 x 51 cm, Dijon, Musée Magnin.

Les photographies de Jean-Luc Impe et Céline Scheen sont tirées du site de Musica Ficta.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gallicismes
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commentaires

laurentp 16/04/2010 19:33



La parodie même spirituelle n'empêche pas la ferveur.


Je découvre enfin ce disque, si longuement attendu (il n'était pas distribué en Suisse) grâce à vous cher Jean-Christophe. 


Quelques secondes suffisent à se laisser charmer. Superbe équilibre entre la voix (magnifique et quelle diction !) de Céline Scheen et les instruments qui l'accompagnent. Quelle fraîcheur et
quelle élégance dans les textes, notre époque coincée et de plus en plus rustique (incivilisée plutôt) devrait en prendre de la graine. La qualité de l'enregistrement me parait excellente.


Une mention toute particulière pour le rondeau (n°13) interprété à la viole de gambe. Quelques instants, mon coeur s'est arreté de battre, ouf, pas trop longuement !


Bref, tout comme La Soeur Luce (n°16), mais sans effort ni grattage ...je me pâme.


 


Merci pour ce bonheur de disque, où la beauté est présente de bout en bout !


laurent



Jean-Christophe Pucek 16/04/2010 20:03



Si vous saviez, cher Laurent, comme votre appréciation me fait plaisir ! Vous avez raison de souligner les qualités de fraîcheur et d'équilibre qui signent cet enregistrement, qui fait tellement
de bien dans une époque que le raffinement et la capacité à rire vraiment de ses propres codes semblent avoir déserté. Il faudrait citer chaque moment du disque, car tous ont, à mon
sens, une magie qui leur est propre (outre le Rondeau à la viole, j'ai beaucoup aimé les variations sur Greensleeves), rêveuse ou mutine, comme cette piquante Soeur
Luce qui termine le disque. Saluons donc bien bas Céline Scheen, Jean-Luc Impe et ses Menus-Plaisirs du Roy, sans oublier le sorcier Manuel Mohino pour la prise de son.


Un grand merci à vous, cher Laurent, d'avoir pris le temps de faire connaître ici votre avis avec l'enthousiasme et la finesse qui caractérisent l'approche que vous avez de la musique.


Amitiés.



myriam 13/04/2010 16:17



Etonnant ce portrait de Mlle de Charolais ! Délicieuses parodies légères !


A la décharge de ce pauvre moine, beaucoup se retrouvaient dans les ordres et n'avaient pas vraiment la vocation !



Jean-Christophe Pucek 14/04/2010 19:49



En fait, chère Myriam, ce tableau, où les symboles érotiques abondent (le chat, la tasse de chocolat), décrit une des habitudes de Melle de Charolais qui, dit-on, avait coutume de recevoir ses
(nombreux) amants dans ce costume religieux, non par provocation, mais parce qu'elle le jugeait plus facile à retirer que les habits de cour Quant au pauvre moine, la chair est faible et ses désordres imprévisibles



Sigismond 10/04/2010 10:38



Mademoiselle de Charolais avait-elle un lien avec le boeuf du même nom ?



Jean-Christophe Pucek 10/04/2010 12:05



Bonjour Sigismond,


La princesse par elle-même, non, mais les territoires qu'elle avait reçus, oui, puisque cette demoiselle, qui le resta d'ailleurs afin de vivre selon ses désirs notoirement fougueux, était
également désignée comme mademoiselle de Sens (si j'en crois les témoignages contemporains, "mademoiselles des sens" eut été plus approprié ).


Bien à vous.



Frédéric Degroote 09/04/2010 18:24



Merveilleux article! Je me sens maintenant tout petit pour aborder cet enregistrement sur mon blog :p



Jean-Christophe Pucek 09/04/2010 19:39



Je suis certain, Frédéric, que, tout au contraire, vous trouverez sans problème votre voie/voix pour parler de ce disque, et j'ai d'ailleurs hâte de vous lire.


Merci pour ce commentaire, le premier, sauf erreur de ma part, que vous déposez sur ce site.


Bien cordialement.



Henri-Pierre 09/04/2010 00:02



On ne peut rien te cacher ;-p



Jean-Christophe Pucek 09/04/2010 19:37



Oh mais si, on peut me cacher plein de trucs, et je suis quelquefois bien lent à la comprenette, mon ami Mais avec
Hayman, si clairement influencé par la manière française, c'était (presque) facile



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