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1 août 2013 4 01 /08 /août /2013 08:18

 

Rosa e Orticha, Ensemble Syntagma 

Mundus et Musica, Qualia

 

 

La rose et l'ortie, le monde et la musique, deux titres comme autant de visages d'une musique ancienne que l'on découvre toujours plus multiforme. D'un côté, l'évocation des senteurs d'un jardin médiéval que l'on découvre italien en en franchissant le seuil, de l'autre celle de l'atmosphère du cabinet d'un savant au début de la Renaissance dans la pénombre duquel s'élaboreraient les compositions les plus fantasques. J'ai souhaité vous présenter conjointement ces disques publiés par Carpe Diem, un label indépendant dont le nom teinté d'hédonisme ne doit pas faire oublier le courage qu'il faut aujourd'hui pour enregistrer ces répertoires réputés si peu vendeurs, car si tout semble les opposer, ils sont indiscutablement unis par un raffinement commun mais aussi par leur dette évidente envers le travail mené par Pedro Memelsdorff à la tête de son ensemble Mala Punica, dont on s'aperçoit, au fil des années, à quel point il a profondément bouleversé l'approche de ces musiques.

Andrea di Bonaiuto da Firenze Exaltation oeuvre DominicainsAndrea di Bonaiuto, dit Andrea da Firenze (Florence, fl. 1346-1379),
L'Exaltation de l’œuvre des Dominicains
(détail), c.1366-68
Fresque, Florence, Basilique Santa Maria Novella, salle capitulaire

 

Le nom de l'ensemble Syntagma n'est pas inconnu à ceux qui s'intéressent à la musique du Moyen Âge dont ils ont exploré, souvent avec une belle réussite, des pans septentrionaux assez négligés, comme les trouvères lorrains, en particulier Gautier d'Épinal, ou de plus méridionaux, aujourd'hui mieux connus, tels la seconde moitié du Trecento italien à laquelle est consacré Rosa e Orticha, quatrième disque des musiciens réunis autour d'Alexandre Danilevski. Cette fort belle anthologie, semée de ces gemmes brillants signés par des compositeurs actifs dans le dernier quart du XIVe siècle et aujourd'hui obscurs, nous entraîne dans les cours ultramontaines où l'on déployait alors des trésors d'inventivité pour offrir des œuvres conjuguant à la fois complexité d'écriture et fluidité mélodique, une synthèse qui, s'il elle regarde parfois vers la subtilitas française contemporaine, en tempère les folles et quelquefois arides spéculations en adoptant des rythmes de danse et en faisant place à un certain lyrisme, tous deux garants d'un réel pouvoir de séduction. Une des formes les plus en vogue de cette époque et largement représentée dans Rosa e Orticha est la ballata, une chanson aux origines chorégraphiques qui devint polyphonique à partir des années 1360 et jouit d'une grande popularité jusqu'au début du siècle suivant. Je ne serais d'ailleurs pas totalement surpris qu'Andrea da Firenze ou le commanditaire des fresques de la salle capitulaire de Santa Maria Novella, lorsqu'ils décidèrent d'y faire figurer des groupes de musiciens, chanteurs et danseurs, aient eu à l'esprit ce type de pièce, dont on sait qu'il était très goûté dans les cercles lettrés florentins.

SyntagmaUne des grandes vertus de l'enregistrement de l'Ensemble Syntagma est de ne perdre de vue aucune des caractéristiques de ces musiques et d'en proposer une lecture d'une grande beauté sonore, bien mise en valeur par une prise de son réverbérée mais sans excès, servie par de très bons chanteurs et instrumentistes dont on sent qu'ils ont pris le temps de travailler leur sujet. Si elle cède parfois à la mode de ces improvisations instrumentales, plus ou moins développées, avec flûte et à des couleurs un rien orientalisantes, éléments dont il est permis de douter de l'absolue rectitude historique, il faut louer cette interprétation de s'en tenir à un usage raisonnable des percussions et de faire la part belle à des textures à la fois bien maîtrisées et sensuelles, toujours d'une grande limpidité et d'un naturel qui fait oublier que ce répertoire abonde, au sens propre ce mot, en artifices. J'ai particulièrement apprécié le fait que rien, dans cette réalisation, ne soit jamais univoque et que l'on sente, sous les ondulations de la danse, pointer parfois un rien de mélancolie dans les pièces qui semblent l'exiger. Il me semble donc que ses qualités et son équilibre rendent cette anthologie parfaitement recommandable pour les amateurs de musique italienne de ce Trecento si fourmillant de trouvailles dans toutes les disciplines artistiques.

Anonyme Bruges 1479 Simon de Hesdin dans son cabinetMaître anonyme, Bruges, XVe siècle,
Simon de Hesdin au travail dans son cabinet
, 1479
Enluminure sur parchemin extraite des Facta et Dicta memorabilia de Valère Maxime traduits par Simon de Hesdin et Nicholas de Gonesse, 48 x 34 cm, Ms Royal 18 E III, Londres, British Library

 

Le disque du tout jeune ensemble Qualia, réunissant trois musiciens à l'expertise reconnue dans leur domaine – Anna Danilevskaia à la vièle, Christophe Deslignes à l'organetto et Lambert Colson, qui le dirige, aux flûtes et cornets –, nous entraîne un bon siècle plus tard, dans les dernières années du XVe siècle durant lesquelles nos vieux manuels d'histoire voulaient situer la transition entre Moyen Âge et Renaissance, périodisation largement (et justement) contestée depuis quelques décennies. Ils font partie de ces musiciens qui, fort heureusement pour nous, tentent aujourd'hui de ressusciter une des parties du répertoire médiéval ou primo-renaissant qui a longtemps été regardée avec le plus de circonspection : la musique instrumentale ; leur Mundus et Musica s'inscrit dans une série de réussites signées par La Morra (Von edler Art, I dilettosi fiori), le Leones Ensemble (Josquin, Agricola) et Tasto Solo (Meyster ob allen Meystern) qui toutes ont contribué à remettre en questions quelques certitudes. C'est également ce que fait Qualia en s'emparant du Codex Segovia, un manuscrit réalisé à la toute fin du XVe siècle, très probablement dans l'entourage de la cour d'Espagne, par un copiste parfaitement imprégné de culture flamande, un fait qui constitue une preuve supplémentaire des liens qui unissaient alors ces deux cultures. Que trouve-t-on dans cette précieuse source ? Rien de moins que des œuvres composées par une partie du gratin des compositeurs septentrionaux de l'époque – Obrecht, Agricola, Tinctoris, Compère, Hayne van Ghizeghem, on peut trouver générique moins flatteur – qui, outre des pièces récentes de leur crû, proposent également, selon l'habitude d'un temps où faire ce que nous appellerions aujourd’hui une reprise était à la fois signe d'hommage et acte d'émulation, des élaborations nouvelles de certaines chansons du passé couronnées par le succès (Comme femme desconfortée de Binchois, D'ung aultre amer d'Ockeghem, entre autres). Ces musiques, souvent d'une grande complexité héritée de la manière d'une préciosité chantournée typique de l'Ars subtilior qui fleurissait en France un petit siècle plus tôt, ont longtemps été considérées comme de purs exercices spéculatifs non destinés, donc, à être exécutés.

QualiaQualia apporte à cette hypothèse un cinglant démenti en proposant une lecture d'une vitalité revigorante d'une sélection de pièces tirées du Codex Segovia et d'autres sources proches. Les trois musiciens abordent ces pièces souvent brèves (leur durée moyenne se situe autour de 2 minutes 30) avec une franchise, une finesse de touche, un souci de la couleur et une inventivité qui font plaisir à entendre et montrent qu'il existe une véritable relève en marche dans le domaine de la musique ancienne. Les diminutions les plus périlleuses, les détours mélodiques les plus inattendus sont affrontés avec l'aplomb que permet une excellente connaissance des secrets de ce répertoire assez peu fréquenté et une virtuosité révélatrice d'un travail préparatoire exigeant visant à dépasser la technique pour laisser le champ libre à l'expression et à la liberté. Il ne manque, à mon goût, à cette anthologie superbement maîtrisée qu'un rien de variété supplémentaire pour séduire complètement au delà du public familier de ces musiques que ses propositions ne manqueront pas de passionner durablement. Les premiers pas de Qualia au disque sont néanmoins extrêmement prometteurs et l'on se réjouit de retrouver, dans un avenir que l'on espère pas trop lointain, Lambert Colson et ses amis dans les nouvelles explorations que leur enthousiasme et leur intelligence ne manqueront pas de leur autoriser.

 

Rosa e Orticha Ensemble SyntagmaRosa e Orticha, musique du Trecento

 

Ensemble Syntagma
Alexandre Danilevski, luths & direction

 

1 CD Carpe Diem [durée totale : 60'23"] CD-16287. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

 

1. Egidius de Francia (XIVe siècle), Donna s'amor, ballata

 

3. Andrea Stefani (fl. c.1400), Con tutta gentilezza, ballata

 

Un extrait de chaque plage du disque peut être écouté ci-dessous grâce à Qobuz.com :

 

Mundus et Musica QualiaMundus et Musica, musique instrumentale en Espagne et en Flandres autour de 1500

 

Qualia
Lambert Colson, flûtes à bec, cornets & direction

 

1 CD Carpe Diem [durée totale : 53'18"] CD-16294. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

 

2. Magister Gulielmus (Guglielmo Ebreo da Pesaro, c.1420-après 1484), La Spagna/Falla con misuras

 

4. Fray Benito (XVe siècle ?), Gloria

 

Un extrait de chaque plage du disque peut être écouté ci-dessous grâce à Qobuz.com :

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Contrepoints
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commentaires

Tiffen 24/02/2014 08:03


Merci pour votre gentillesse .


Oui cher Jean-Christophe je suis ouverte à d'autres musiques que celles du médiéval . Je joue avec un groupe de jazz, je vais faire le 15 mars une batucada et je suis émue (parfois aux larmes)
quand j'écoute de la musique classique. Ma première découverte lorsque j'étais jeune fille (il n'y a pas si longtemps) ce fut à l'église où un orchestre jouait  Dvořák la la célébre
symphonie du nouveau monde, cela m'a donné l'envie d'écouter d'autres auteurs et grâce à vous j'en découvre ....  . Alors oui vous m'y verrez souvent et longtemps . C'est un plaisir sans
cesse renouvelé dont je ne pourrais plus me passer ....... 


Je vous souhaite une excellente journée cher Jean-Christophe .


 

Jean-Christophe Pucek 25/02/2014 07:44



Je me doutais bien que vos goûts étaient multiples, chère Tiffen, et vous avez raison de ne vous fermer à aucun univers : c'est la meilleure solution pour ne pas se laisser envahir par la routine
et la sclérose.


Le monde de la musique dite classique est infini et on y va de surprise en suprise, y compris quand on a l'habitude de l'arpenter, ce qui est mon cas depuis maintenant plus de 20 ans : il y a
toujours une œuvre qu'on ne connaissait pas ou un regard nouveau sur ce que l'on croyait connaître qui suscite la curiosité et retient l'attention.


Merci pour vos encouragements, qui me touchent, et bien belle journée à vous.



Tiffen 23/02/2014 20:50


Toujours autant de plaisir à venir sur votre blog .  J'aime beaucoup cette musique médiévale et l'enluminure sur le parchemin est magnifique .


Vos commentaires, cher Jean-Christophe sont passionnants . J'apprends, j'écoute, oui vraiment un blog des plus délicieux .


Je vous redis mon amitié et mon admiration .


Tiffen

Jean-Christophe Pucek 24/02/2014 07:37



Puisse ce plaisir se prolonger longtemps, chère Tiffen, qu'il s'agisse du répertoire médiéval ou d'un autre, car je vous imagine ouverte sur d'autres univers que celui ci. En tout cas, il s'agit
d'un domaine que je compte bien continuer à proposer, car non seulement j'aime la musique de ce temps, mais écrire à son sujet me permet aussi de donner à voir quelques beaux trésors de
l'enluminure, un art qui a récemment été à l'honneur dans quelques expositions proposées par des musées français (Lille, Angers et Toulouse).


Je vous souhaite une belle journée et vous adresse de bien amicales pensées.



Alba 04/08/2013 09:57


Bonjour Passée,


Je me rends compte que ces temps-ci j´ai délaissé un peu ma présence sur votre blog. Une des raisons aussi, je n´ai pas reçu votre newsletter. Peut-être dois-je me réinscrire ?


Cette musique espagnole m´intéresse beaucoup, j´achèterai le CD à mon prochain voyage, elle m´accompagnera dans mes recherches sur l´histoire de la Castille, mes recherches sur l´art roman
castillan.


Merci Passée.


 

Jean-Christophe Pucek 08/08/2013 17:21



Bonjour Alba,


Il arrive hélas assez souvent que les notifications de publication soient rejetées dans le dossier « courrier indésirable », particulièrement lorsque l'adresse est localisée sur gmail,
dysfonctionnement que je ne suis jamais parvenu à m'expliquer.


Le disque de Qualia est très réussi, mais il ne correspond guère à la période romane. Il faudrait que vous tentiez de trouver Campus stellæ de Discantus (Opus 111 OPS 30-102, 1994), un
enregistrement qui cadre mieux avec vos recherches et qui est d'une grande beauté.


Merc pour votre mot et belle fin de journée.



Christine FILIOD-BRES 03/08/2013 18:25


Point de pierres en ce jardin pour moi Jean-Christophe, où je me suis laissée guider, à ma grande surprise, avec beaucoup de plaisir ; car je ne suis pas familière de ce genre musical, avec
lequel j'ai parfois du mal. Voilà deux disques remarquables et j'ai peine à choisir, d'ailleurs faut-il choisir ? non, pas vraiment, mais peut-être une légère inclination tout de même, pour Rosa
et orticha, sans doute parce qu'on y entend les cloches :), ce n'est peut-être pas une bonne raison me direz-vous, mais moi, voyez-vous, j'aime entendre les cloches, toutes les cloches, c'est
toujours un bonheur pour moi. Sinon, le dialogue des voix est magnifique de subtilité. Une réussite, vraiment. Merci de cette belle découverte. A très bientôt et toutes mes bonnes pensées.


Christine 

Jean-Christophe Pucek 08/08/2013 17:54



Vous avez raison, Christine, ne choisissons pas entre ces deux disques qui ont chacun leur charme et qui, d'une certaine façon, se prolongent. Il y a, dans Rosa e Orticha, une pièce qui
vous plairait sans doute particulièrement, car elle est entièrement interprétée sur un carillon (Nel mio bel orto). Confidences pour confidences, j'aime également beaucoup les cloches
qui ont fait partie de mon univers auditif dès ma plus tendre enfance (j'habitais dans un village, juste en face de l'église) et qui manquent aujourd'hui dans mon univers citadin.


J'espère que d'autres chroniques à venir sauront vous convaincre de la beauté des musiques médiévales, qui me semble vraiment inépuisable.


Merci pour votre commentaire et plein de bonnes pensées à vous.



AnnickAmiens 01/08/2013 22:02


J'attendais la soirée pour écouter tous ces extraits en revenant au tout premier qui me fait penser aux danses celtiques. Musique et danse que j'aime beaucoup. Mais avec ce côté un peu oriental,
baroque, mais je m'arrête là, je ne sais évidemment pas parler musique comme tu sais si bien le faire.


Je me contente d'écouter, de découvrir, de vibrer ... la musique s'écoute mais se ressent surtout dans tout son être.


Merci beaucoup


Bien amicalement


AnnickAmiens

Jean-Christophe Pucek 03/08/2013 06:45



Avec la musique, l'essentiel n'est-il pas de vibrer, Annick ? Je peux te le dire par expérience, une des leçons que l'on prend à chaque fois que l'on prend la plume (ou le clavier) pour écrire
sur elle, est que les mots sont bien faibles dès qu'il s'agit de rendre compte de ses différentes dimensions.


Je te remercie infiniment d'avoir pris de ton temps pour t'arrêter ici, lire, écouter et déposer ce mot.


Bien amicalement à toi.



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