Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
15 septembre 2014 1 15 /09 /septembre /2014 07:28

 

Achille-Etna Michallon Une cascade au Mont-Dore

Achille-Etna Michallon (Paris, 1796-1822),
Une cascade au Mont-Dore, 1818
Huile sur toile, 41,3 x 56,2 cm, New-York, Metropolitan Museum

 

Il semble bien que la réhabilitation de George Onslow soit aujourd'hui une chose acquise si l'on en juge par les parutions discographiques qui lui sont assez régulièrement consacrées et par le festival en forme de consécration que lui dédiera le Palazzetto Bru Zane du 11 avril au 21 mai 2015. L'institution vénitienne vouée à la musique romantique française, qui a joué un rôle majeur dans ce retour en grâce d'un compositeur dont la redécouverte remonte aux années 1970, a apporté son soutien au disque documentant, sous les doigts d'Emmanuel Jacques et de Maude Gratton, ses Sonates opus 16 dans leur distribution originale pour violoncelle et piano.

 

Les grandes lignes de la biographie de ce fils d'un immigré anglais fixé en Auvergne au début des années 1780, ayant pris à Hambourg des cours de piano auprès de Jan Ladislav Dussek, puis de composition auprès d'Anton Reicha à Paris, sont maintenant bien connues. George Onslow fit une carrière originale, partageant son temps entre ses terres clermontoises à la belle saison et la capitale l'hiver, et se vouant presque exclusivement à la musique instrumentale, en particulier de chambre dont il laisse un catalogue conséquent, à une époque où l'opéra monopolisait l'attention des compositeurs, un succès dans le genre lyrique étant le seul à pouvoir adouber une carrière. Le fait qu'Onslow n'avait pas à composer pour assurer sa subsistance joua, bien entendu, un rôle déterminant dans l'orientation qu'il donna à sa production, mais il ne faudrait pas sous-estimer le goût qu'il pouvait avoir pour les domaines qu'il privilégia. N'apprit-il pas le violoncelle pour pouvoir pratiquer plus aisément la musique de chambre ?

Publiées par Pleyel en 1820, les Sonates pour violoncelle – cette partie pouvant également se jouer à l'alto – et piano opus 16 furent, comme bien des œuvres de leur auteur, accueillies avec beaucoup d'enthousiasme... en Allemagne, faisant même l'objet d'un élogieux compte rendu sur quatre colonnes dans l'Allgemeine musikalische Zeitung du 21 mars 1821 henri grevedon george onslowqui proclame en Onslow le digne héritier du classicisme et le désigne « parmi les maîtres de la musique instrumentale contemporaine vers lesquels se tourne la plus grande attention » comme celui à qui « doit revenir le premier et le plus haut rang. » De fait, c'est bien vers l'univers de Haydn et parfois de Mozart que semblent regarder la Sonate n°1 en fa majeur et la n°3 en la majeur, avec leur écriture transparente, leur netteté de trait et leur souci d'équilibre dans l'expression des passions, mais aussi un humour que n'aurait pas renié le maître d'Esterháza. L'ambitieuse Sonate n°2 en ut mineur choisit, pour sa part, de mettre résolument ses pas dans ceux de Beethoven, ne serait-ce que par le choix d'une tonalité dont on sait qu'elle était dotée pour ce dernier d'une énergie et d'une portée particulières, mais aussi par l'élan passionné, authentiquement romantique, qui la traverse en s'exprimant avec force dès les premières mesures abruptes qui ouvrent son Allegro espressivo liminaire, sans doute la page la plus impressionnante de tout le recueil par sa fougue, ses assombrissements et ses foucades. L'effusion n'est pas en reste dans ce trio d'œuvres et c'est peut-être, de manière assez inattendue, dans les deux sonates les plus « classiques » qu'elle est la plus perceptible. Les échappées rêveuses qui font volontiers songer à l'univers de Schubert dont l'ombre semble planer sur le magnifique Andante central en ré mineur de la Sonate n°1, subtilement chaloupé et à l'atmosphère toute de demi-teintes troublantes, ou le lyrisme contenu (mais pas corseté) qui baigne le bref Adagio de la Sonate n°3 sont deux très belles inspirations dans lesquelles s'exprime « un cœur qui éprouve de profonds sentiments » pour citer une nouvelle fois l'article de l'Allgemeine musikalische Zeitung, tandis que le tendre Adagio cantabile de la Sonate n°2 nous rappelle la capacité qu'avait Onslow à trouver des mélodies à la simplicité et à la fluidité immédiatement évocatrices.

Première, sauf erreur de ma part, sur instruments anciens, la lecture que livrent Emmanuel Jacques et Maude Gratton de l'opus 16 original est une indiscutable réussite, et ce à plus d'un titre. Le point le plus immédiatement perceptible est la maîtrise technique dont font preuve ces deux musiciens de la jeune génération des interprètes rodés à la pratique historique ; ils ont les moyens d'affronter sans frémir les exigences des partitions, en particulier la virtuosité de la Sonate n°2, et cette confiance justifiée en leurs capacités leur permet de se libérer complètement d'un point de vue expressif. Vous pensiez encore que la musique d'Onslow est une aimable bluette d'un classicisme un peu délavé et pas très intéressant ? Laissez donc ces deux interprètes qui en ont pris la pleine mesure vous démontrer à quel point ce n'est pas le cas. Ils vous feront entendre tout ce qu'elle a de palpitant, tout en n'oubliant pas de rendre justice à la qualité de sa constructionEmmanuel Jacques et Maude Gratton – rendez-vous, pour ceux qui en douteraient, à l'Allegro espressivo de la Sonate n°2, tendu et mené de main de maître de la première à la dernière note –, et vous démontreront qu'elle n'est pas digne de la routine ennuyeuse dans laquelle certains ensembles qui, en dépit de leur talent, n'ont rien à y dire (le Quatuor Diotima, par exemple), parviennent à l'enfermer. Rien de tout ceci dans ce disque souvent enthousiasmant où les deux protagonistes, unis dans un véritable esprit chambriste fait d'écoute et de complicité et touchant des instruments aussi somptueux que parfaitement captés par Hugues Deschaux, avancent avec conviction, soufflant sur les braises des moments passionnés, n'hésitant pas à s'abandonner dans ceux de tendresse, soulignant chaque nuance avec précision et raffinement. Le violoncelle d'Emmanuel Jacques chante avec naturel et sensibilité, le pianoforte de Maude Gratton déploie autorité et ardeur, et tous deux s'entendent pour livrer une vision pleine de lyrisme, d'audace mais aussi d'intelligence de ces sonates d'Onslow qui y gagnent une telle allure qu'on se surprend à se demander pourquoi elles ne figurent pas plus régulièrement au programme des concerts.

 

En attendant qu'elles y gagnent la place qu'elles méritent, je vous recommande sans hésitation de leur faire bon accueil dans votre discothèque et je suis prêt à parier qu'elles s'imposeront rapidement dans vos écoutes et votre cœur. Puisse maintenant le duo formé par Emmanuel Jacques et Maude Gratton continuer à travailler ensemble pour nous offrir d'autre joyaux du répertoire romantique français — les sonates d'Alkan, de Chopin, de Lalo ou de Saint-Saëns n'attendent que lui.

 

George Onslow Sonates pour violoncelle et pianoforte op 16George Onslow (1784-1853), Sonates pour violoncelle et piano opus 16, n°1 en fa majeur, n°2 en ut mineur, n°3 en la majeur

 

Emmanuel Jacques, violoncelle Jacques Boquay 1726
Maude Gratton, pianoforte John Broadwood & sons 1822

 

incontournable passee des arts1 CD [durée totale : 62'47"] Mirare MIR 192. Incontournable de Passée des arts. Ce disque peut être acheté sous forme physique en suivant ce lien et au format numérique sur Qobuz.com.

 

Extraits proposés :

 

1. Sonate opus 16 n°1 : [II] Andante

 

2. Sonate opus 16 n°2 : [IV] Finale : Allegretto

 

Un extrait de chaque plage du disque peut être écouté ci-dessous grâce à Qobuz.com :

 

Illustrations complémentaires :

 

Pierre Louis Henri Grévedon (Paris, 1776-1860), George Onslow, 1830. Lithographie, 32 x 24 cm, Paris, Bibliothèque Nationale de France

 

La photographie d'Emmanuel Jacques et Maude Gratton (août 2010) est de Guillaume Mousson (http://gmbook.canalblog.com/)

Partager cet article

Repost 0
Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gallicismes
commenter cet article

commentaires

Jean-Luc Lamouché 11/11/2014 16:55


Bonjour cher Jean-Christophe,


En tant qu'originaire de la région Auvergne, il y a déjà un certain nombre d'années que j'avais entendu certaines pages - essentiellement en musique de chambre,
bien sûr - de ce compositeur français (dont le père était d'origine britannique et vint s'installer en France - précisément à Clermont-Ferrand). Je dois dire que j'ai été conquis à la fois par
les extraits et les commentaires que vous nous présentez ici, ainsi que par la qualité de l'interprétation.

Jean-Christophe Pucek 11/11/2014 21:19



Bonsoir cher Jean-Luc,


J'ai effectivement cru comprendre qu'on était resté plus fidèle au souvenir d'Onslow en Auvergne qu'ailleurs, où le pauvre George est bien vite tombé dans l'oubli, hélas. Ce disque de sonates est
excellent, peut-être un des meilleurs de sa catégorie, et le succès critique qu'il rencontre fait qu'il participe pleinement au retour d'Onslow sur la scène musicale. Qui aurait dit, il y a
encore quelques années, que sa Première Symphonie serait jouée au sein de la prestigieuse Philharmonie de Berlin, comme ce fut le cas il y a quelques jours ?


Merci pour votre mot et bien cordialement.



cathie 21/09/2014 09:34


Georges for two comme tu l'as si bien nommé sur un réseau social bien connu. Talentueux duo que celui formé par Emmanuel Jacques et Maude Gratton, je suis réellement séduite par l'interprétation
de ces Sonates pour violoncelles et pianos et après de nombreuses lectures-écoutes de ta chronique je l'insère dans ma liste de souhaits. Merci également de m'avoir fait découvrir par le choix de
ton illustration cette cascade au Mont-Doré par Achille-Etna Michallon, peintre dont j'ignorais tout. Je te souhaite un très beau dimanche. Je vois qu'une nouvelle Passée vient d'arriver dans ma
boite mail. Je t'embrasse bien affectueusement.



Jean-Christophe Pucek 21/09/2014 11:43



Finalement, chère Cathie, j'ai été bien désolé de ne trouver ce titre George for two qu'après la publication de cette chronique, car je crois bien que je le lui aurais donné. Tant pis, «
simple et ardent » convient également à ce disque, dont je ne peux que te conseiller l'acquisition, car je gage que si les deux extraits t'ont plu, ce sera le cas aussi du reste.


Achille-Etna Michallon n'est plus très connu aujourd'hui, ce qui est bien dommage car il s'agit d'un peintre dont on perçoit le souffle authentiquement romantique sous les dehors néoclassiques,
exactement comme Onslow en musique — quel dommage qu'il soit mort si jeune.


Je te remercie pour ton commentaire et t'embrasse en te souhaitant un heureux dimanche.



Michèle 21/09/2014 07:11


Les instruments anciens permettent vraiment d'apprécier cette musique romantique, qui vient à point ! le week-end du patrimoine a permis d'ouvrir au public la très belle demeure d'un
armateur anglais, et son beau salon de musique ouvrant sur la nature, et qui sait si ces sonates n'y ont pas fait vibrer les coeurs des dames (et peut-être des messieurs, ceux qui ne jouaient pas
au billard voisin, en buvant du whisky et fumant leurs cigares et causant de leur chasse au renard ...!)


Je ne connaissais pas ce compositeur ! Une lacune qui va être comblée as soon as possible !

Jean-Christophe Pucek 21/09/2014 17:41



L'utilisation d'instruments anciens est vraiment un plus dans ce répertoire, Michèle, car elle permet généralement d'alléger le son en le débarrassant de pas mal des dégoulinades qu'on lui a
longtemps ajouté pour, pensait-on, le rendre plus romantique, comme s'il avait besoin d'être plus ce qu'il est déjà.


J'imagine assez bien le lieu que vous avez visité et il est effectivement tout à fait probable que ces sonates ou d'autres œuvres du même genre y aient été jouées, même si la musique d'Onslow
était regardée avec un peu de circonspection en France. Concernant ce dernier, je l'ai déjà évoqué à plusieurs reprises, notamment dans cette chronique d'un enregistrement du Quatuor
Ruggieri dont le violoncelle n'est autre, justement, qu'Emmanuel Jacques. Bonnes découvertes à vous 


Merci pour votre commentaire et belle fin de dimanche.



Marie 17/09/2014 08:08


reconstitution ....


SON et LUMIERE.  Obscur ? j'étoffe : à la chambre la Musique éclate, illumine ce que Passée rayonne sans artifice et que chacun peut prendre pour soi. Naturel et j'aime le
violoncelle

Jean-Christophe Pucek 21/09/2014 17:51



J'espère bien, très chère Marie, que chacun peut prendre pour son usage propre ce qui se publie ici, ce serait vraiment sans grand intérêt de n'écrire que pour soi. Et, en toute confidence,
j'aime aussi le violoncelle et les pianos anciens, j'ai donc une double raison de me réjouir de l'existence de ce disque, sans parler de celle de
retrouver Onslow, bien entendu 



Tiffen 17/09/2014 07:49


Cher Jean-Christophe, c'est une belle découverte effectivement !


Ta chronique est très belle et transpire d'émotion . Tu rends bien honneur à ces jeunes et talentueux mucisiens .


Merci infiniment même si à cause ou grâce à toi , mon banquier va me faire les gros yeux ;)


Belle journée et bise du mercredi ;)

Jean-Christophe Pucek 21/09/2014 17:56



Chère Tiffen,


Il faudrait enfermer les banquiers ou, à tout le moins, leur bander yeux et bouche pour qu'ils ne puissent trouver aucun moyen de nous réprimander quand nous contribuons, chacun selon nos moyens,
à faire vivre musiciens et éditeurs en achetant des disques. J'ai beaucooup aimé celui-ci et je suis heureux que ça se sente dans ma chronique.


Merci pour ton mot et une bise de fin d'après-midi dominical.



Présentation

  • : Passée des arts
  • Passée des arts
  • : Un parcours à travers les expressions artistiques, du Moyen-Âge à la première moitié du XXe siècle.
  • Contact

Recherche