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8 août 2012 3 08 /08 /août /2012 20:36

 

quatuor ruggieri

Quatuor Ruggieri, Église d’Onzain (Loir-et-Cher), 5 août 2012

 

centre musique romantique francaise palazzetto bru zaneIl pleuvait. Le concert du Quatuor Ruggieri, programmé dans le cadre de l’Été musical des Douves d’Onzain en partenariat avec le Palazzetto Bru Zane, n’a donc pas eu lieu, comme il est de coutume lors de cette manifestation, sur la terrasse que hante le souvenir de l’ancien château dont presque rien ne subsiste, mais sous les voûtes de la toute proche église. La curiosité aiguillonnée par quelques extraits diffusés sur Internet et par la confiance accordée par l’institution vénitienne à un jeune ensemble, bien que constitué de musiciens expérimentés, on avait hâte de le découvrir en direct, d’autant que le programme qu’il proposait sortait très heureusement des sentiers battus.

 

Si on connaît généralement bien Die Zauberflöte (La Flûte enchantée), avant-dernier opéra de Mozart créé à Vienne le 30 septembre 1791, soit deux mois avant sa mort, on ignore généralement qu’il ne fut connu en France jusqu’en 1827 que sous la forme d’une adaptation d’Étienne Morel de Chefdeville (1747-1814) pour le livret et Ludwig Wenzel (alias Louis-Wenceslas, ce Praguois de naissance s’étant installé en France dans les années 1780) Lachnith (1746-1820) pour la musique, intitulée Les Mystères d’Isis et décriée pour son infidélité à l’original jusqu’à être affublée du titre Les Misères d’ici et qualifiée par Berlioz, dans ses Mémoires, d’« assassinat ». Créée à Paris le 20 août 1801, cette version connut immédiatement un éclatant succès et fut donc fort logiquement transcrite, conformément aux usages du temps, pour des effectifs moins importants qui lui permettaient de franchir les portes des salons. C’est une réduction anonyme pour quatuor à cordes que les Ruggieri ont choisi pour la première partie de leur concert, puisant quinze morceaux dans la petite vingtaine qu’elle contient afin d’offrir 45 minutes durant lesquelles, comme on peut s’en douter, aucun des grands succès de la Flûte n’est laissé de côté, qu’il s’agisse, entre autres, de l’air de Papageno « Der Vogelfänger bin ich ja », de celui de la Reine de la Nuit « Der Hölle Rache kocht in meinem Herzen », du « O Isis und Osiris » de Sarastro ou du duo « Bei Männern, welche Liebe fühlen » de Pamina et Papageno. Dès les premières mesures de l’Ouverture, les musiciens impriment à la musique une tension qui ne connaîtra aucune baisse jusqu’aux ultimes notes du Finale. Leur capacité à se servir des rebonds entre pupitres pour faire avancer le discours, à creuser les contrastes, à varier les éclairages se ressent nettement de leur expérience au sein d’orchestres habitués aux fosses d’opéra – trois des membres du Quatuor sont chefs de pupitre au sein des Talens Lyriques de Christophe Rousset – et permet de ne jamais avoir la moindre sensation de maigreur ou de manque de souffle, tout en conservant un véritable esprit chambriste. Très soudés autour de Gilone Gaubert-Jacques, premier violon très exposé car ayant souvent la charge d’assumer la transposition de la ligne vocale, mais heureusement tenu par une musicienne à la technique impeccable et à l’autorité naturelle évidente, possédant également tout ce qu’il faut de finesse pour ne pas créer de déséquilibre avec ses partenaires, les Ruggieri font vivre chaque épisode avec toute la théâtralité attendue, entraînant à leur suite un auditoire conquis.

Toute différente était la seconde partie du programme, consacrée au Quatuor opus 21 n°3 du compositeur auvergnat d’origine britannique George Onslow (1784-1853), le « Beethoven français », pour reprendre l’expression en grande partie publicitaire trouvée en 1830 par son éditeur, Camille Pleyel, qui commence à sortir de plus en plus de l’ombre grâce au travail acharné de l’association qui porte son nom et du Palazzetto Bru Zane. S’il faut chercher des parallèles entre les deux compositeurs, on les trouvera avec le plus d’évidence dans le mouvement lent de l’œuvre, un audacieux Larghetto en sol mineur dans lequel Onslow semble se plaire à distendre et à suspendre le temps, tandis que le caractère de marche obstinée de l’Allegro maestoso liminaire se souvient de la manière de Haydn tout comme le Finale, qui porte bien son nom d’Allegro scherzo, quasi Allegretto tant il affiche une humeur volontiers badine et insouciante, finalement très française, avec ses motifs qui lorgnent du côté de la chanson et de la danse. L’interprétation des Ruggieri, qui ont enregistré cette œuvre pour leur premier et courageux disque à paraître dans quelques semaines chez le jeune et décidément passionnant label agOgique, rend parfaitement justice à une musique qu’à force de travail et de conviction, ils sentent comme bien peu d’autres. Tout est parfaitement en place dans la lecture qu’ils délivrent : les pupitres dialoguent avec beaucoup de naturel et chaque instant semble aller de soi, déployant un charme immédiatement séduisant tout en faisant sentir l’intelligence qui préside à la construction. Dominant une acoustique d’église peu flatteuse, les quatre musiciens se montrent d’une parfaite précision dans les attaques, très soucieux de varier les climats et les couleurs, mais également suffisamment humbles pour faire confiance à la musique qu’ils jouent sans jamais la forcer, respectant les souhaits du compositeur ; les risques qu’ils prennent dans le Larghetto, joué aussi avec aussi peu d’effets que possible dans sa première partie, presque immobile, sont payants car assumés avec panache et intelligence : ce morceau qui serait probablement fade sous des archets moins affûtés acquiert ainsi une profondeur bouleversante.

Les Ruggieri pousseront même l’élégance, passées les salves d’applaudissements et les bravos qui saluèrent l’excellence de leur prestation, à offrir en bis le Scherzo du Quatuor en ré majeur opus 56 n°1 d’un autre compositeur français injustement négligé, Théodore Gouvy. Bien leur en a pris ; leur exécution parfaitement maîtrisée et scintillante d’esprit montre tout ce qu’ils ont à dire sur l’univers de ce musicien qu’on espère les voir rapidement rejouer plus complètement et enregistrer. Le public ne s’y est pas trompé et les a gratifiés d’une nouvelle et ultime ovation.

 

En sortant de ce magnifique moment de musique, une certitude s’imposait à l’esprit, celle d’avoir assisté à l’éclosion d’un nouveau et indiscutable talent du quatuor français, animé par le très louable désir de mettre sa déjà belle maturité au service d’œuvres et de compositeurs méconnus. On souhaite donc aux Ruggieri de trouver auprès des auditeurs et des institutions le soutien qu’ils méritent afin de pouvoir accomplir un parcours que l’on espère jalonné de réussites. Comme un signe du ciel, c’est le soleil qui les attendait à la sortie de l’église.

 

les douves d onzain les arts d'hélionÉté musical des Douves d’Onzain (site ici), 5 août 2012

 

Les Mystères d’Isis, transcription anonyme pour quatuor à cordes (1801) de l’adaptation française de Die Zauberflöte KV 620 (La Flûte enchantée, 1791) de Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)

George Onslow (1784-1853), Quatuor en mi bémol majeur opus 21 n°3 (1822)

Théodore Gouvy (1819-1898), Quatuor en ré majeur opus 56 n°1 : Scherzo (1872)

 

Quatuor Ruggieri
Gilone Gaubert-Jacques, violon I, Charlotte Grattard, violon II, Delphine Grimbert, alto, Emmanuel Jacques, violoncelle

 

Accompagnement musical :

 

Grâce à Alessandra Galleron, directrice du label agOgique, vous avez pu entendre, en avant-première, un extrait du disque consacré à George Onslow par le Quatuor Ruggieri, à paraître le 28 août prochain. Au nom des lecteurs de Passée des arts, je l’en remercie sincèrement.

 

Quatuor en ré mineur, opus 10 n°2 : [I] Allegro maestoso ed espressivo

 

george onslow quatuors quatuor ruggieriTrois Quatuors. 1 CD agOgique AGO 006. Ce disque peut être précommandé en suivant ce lien.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Sur le motif
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commentaires

Jeanne Orient 15/08/2012 18:22


J'ai écouté avec le vieux monsieur et rien qu'à le voir sourire les yeux fermés, j'ai compris combien il était heureux. Combien il aurait aimé assister à ce concert, combien "c'est magique".
Merci cher Jean-Christophe d'avoir partagé avec nous ce grand moment. Merci à ces musiciens si talentueux, si contagieux comme disait un de vos hôtes. Grand merci à vous qui faites "venir" la
musique vers nous. Le vieux monsieur me charge de vous transmettre sa gratitude. Il a passé un après-midi merveilleux. Nous avons tout écouté ensemble. Grand merci encore.

Jean-Christophe Pucek 16/08/2012 09:04



Je suis très heureux de savoir que vous avez partagé la musique de ce billet et des autres avec le vieux Monsieur, chère Jeanne, car vous savez à quel point me touche chacun des petits bonheurs
que mes chroniques peuvent lui apporter. Puissent ces moments magiques se prolonger très longtemps encore et merci à vous d'avoir passé du temps ici, vous savez à quel point cette nouvelle preuve
de fidélité me touche.


Très belle journée et mille affectueuses pensées et bises à partager.



cyrille 13/08/2012 14:18


En premier lieu, je me joints à toi en remerciant tout autant Alessandra Galleron pour nous avoir généreusement offert cette avant première de l'opus 10, n°2 de Onslow. Une chose est certaine, le
disque (le 6ème du Label) devant paraître maintenant dans quinze jours, j'en ferai évidemment l'acquisition ! D'abord pour entendre le travail du Ruggieri et m'imprégner davantage encore de
l'oeuvre de Onslow, mais aussi parce que tu sais combien j'ai un amour particulier pour le genre Quatuor en général. Ce genre étant, pour ce qui me concerne, le nec plus ultra de la Musique.
Dépassant même la Symphonie.


Par ailleurs, je rebondi sur ton commentaire en réponse à celui de DavidLeMarrec, concernant le Mosaïques dans leur Jadin (Hyacinthe et Louis-Emmanuel). Tout comme toi, je ne trouve pas du tout
leur interprétation sèche et grinçante. Bien au contraire ! "Mouelleux" est davantage, en l'espèce, le terme vers lequel je souscris également. 


Des bises, mon ami, en ce lundi lorientais pluvieux. Mais ô combien espéré finalement, après la touffeur de ce week end.  

Jean-Christophe Pucek 15/08/2012 19:51



Il est important de remercier Alessandra Galleron, mon ami, car sans sa gentillesse, ce billet n'aurait pas eu la même saveur; je suis heureux qu'en retour ceux qui, comme toi, apprécient ce type
d'œuvres songent à faire l'acquisition d'un disque qui, à mon avis, promet d'être beau. La jeune école du quatuor français a de beaux jours devant elle et comme c'est un genre que, comme toi, je
goûte particulièrement - la musique de chambre me parle beaucoup, en règle générale -, je ne peux que m'en réjouir.


Tu fais bien de rappeler ici le superbe disque Jadin des Mosaïques, qui bénéficie en plus d'une prise de son chaleureuse qui met bien en valeur le travail et la sonorité des musiciens. Je te
conseille, si tu ne le connais pas encore, d'aller faire un tour sur Carnets sur sol, le blog de David Le Marrec, qui est une mine de belles et bonnes choses.


Merci pour ton commentaire, mon ami, et des bises aussi.



Henri-Pierre 12/08/2012 22:40


Un enthousiasme contagieux.
On te sent vibrer au rythme des cordes et c'est communicatif.

Jean-Christophe Pucek 14/08/2012 07:04



Si mes quelques mots ont pu transmettre ne serait-ce qu'un peu de l'enchantement de ce concert, j'en suis ravi, mon ami.



DavidLeMarrec 12/08/2012 16:43


Entendons-nous bien, ce n'est pas un jugement de valeur sur ces ensembles (même si je les trouve modérément séduisants si on ne considère que le timbre), je tâchais plus de décrire l'écart entre
les pionniers et ceux qui font la synthèse aujourd'hui : j'aime beaucoup le quatuor Kuijken (du moins ses enregistrements, parce qu'il paraît qu'en salle, la justesse était un peu rude), mais là
aussi les sons étaient très francs, disons sans apprêt.


 


Bonne soirée !

Jean-Christophe Pucek 14/08/2012 17:24



Je comprends mieux ce que vous vouliez dire avec cette précision, David, et je partage votre avis. Je songe également, en vous répondant, au travail du Cuarteto Casals qui se montre très réceptif
aux avancées musicologiques et les intègre à son jeu en ne commettant toutefois pas l'erreur de les plaquer artificiellement. Finalement, nous vivons, malgré la crise, une époque formidable où
l'on peut avoir le luxe de choisir entre des ensembles « tout boyaux », d'autres « tout métal » et un point moyen plus ou moins vibré et léger. Les mélomanes des années 1950 n'avaient pas cette
chance.


Belle soirée à vous aussi.



Marie 12/08/2012 14:00


Et merci pour la photo du quatuor ...

Jean-Christophe Pucek 14/08/2012 07:05



Il faudrait que je te raconte les contorsions que j'ai dû faire pour la prendre, chère Marie, c'était cocasse, tu peux me croire



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