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14 octobre 2012 7 14 /10 /octobre /2012 11:14

 

suiveur rembrandt homme lisant a une table

Suiveur de Rembrandt, Leyde, 2e quart du XVIIe siècle,
Homme lisant assis à une table
, c.1628-30 ?

Huile sur panneau de chêne, 55,1 x 46,5 cm, Londres, National Gallery

 

Mon cher Matthieu,

 

Voici donc revenue, alors que ta lettre me parvient, la saison des ciels gris et de la pluie qui nervure les vitres, cet automne que nos romantiques à l’eau de rose ont voulu souffreteux, vaguement poitrinaire et déjà hanté par les lueurs du sépulcre, quand il fut longtemps un temps d’abondance et de ripailles, durant lequel les seuls qui pouvaient réellement craindre pour leur vie étaient le gibier et les cochons dont la substance, transformée de mille façons, allait aider les Hommes à traverser le rude hiver.

 

Tu m’avoues être tenté, toi aussi, de faire des réserves, puisque tu envisages d’acquérir un de ces gadgets qui permettent d’emmagasiner d’importantes quantités de musique. Soit, mon ami, et comme tu me le demandes, je vais te confier mon opinion là-dessus. Bien sûr, il ne me viendrait pas à l’idée de nier que ces avancées technologiques sont une excellente chose et qu’outre gagner de la place, elles permettent de préserver la mémoire avec une efficacité inconnue des siècles passés ; imagine un instant que si ces moyens avaient existé jadis, nous pourrions aujourd’hui écouter le Requiem de Monteverdi ou le Stabat Mater de Mozart mentionnés dans les documents mais qui se sont volatilisés depuis. Je ne nie en rien non plus le côté pratique que peut avoir le fait de transporter avec soi tout ou partie de sa bibliothèque ou de sa discothèque et de trouver, sur une page électronique, un lien qui conduit vers une autre susceptible de l’éclairer. Mais, vois-tu, ce que j’observe aujourd’hui dans le processus de dématérialisation à l’œuvre dans nos sociétés prétendument modernes ne cesse de me ramener des années en arrière. Ceux qui se vantent, généralement bien haut, de pouvoir stocker mille recueils ou disques sur leur merveilleuses machines me font songer à ces gens que je visitais, enfant, en compagnie de mes parents et dont les bibliothèques bien remplies me faisaient rêver, moi qui avais peu de livres ; parfois, quand les adultes étaient occupés ailleurs, je m’enhardissais à en ouvrir quelques-uns et j’étais étonné de trouver des pages non coupées voire des volumes factices. C’est à l’image de ces intérieurs dans lesquels l’objet de culture est exposé pour impressionner mais n’est, au fond, qu’un marqueur social vaguement décoratif, que me renvoient ces jouets technologiques gavés de fichiers dont les trois quarts ne sont peut-être jamais ouverts mais que l’on détient pour épater son voisin, tu sais, un peu comme ces jeunes garçons qui s’escriment à pisser plus loin que leurs camarades pour leur en imposer. Que nous le reconnaissions ou non, l’usage majoritairement fait de ces gadgets nous rappelle que nous sommes en plein dans l’ère du papillonnage et de son complément naturel, la surconsommation, du vite acheté, vite remplacé, vite oublié, de la dictature de l’instant et du devoir jouir, de l’incapacité à assumer la lacune, le manque et, par là-même, le choix. Vois-tu, lorsque je voyage, un de mes soucis est justement de choisir la musique et les livres qui vont m’accompagner, comme on élit de véritables compagnons de route ; ces instruments de stockage éliminent de facto ce processus et contribuent à détruire également le rapport personnel à l’objet de culture. Finalement, à pouvoir être avec tout, on finit par n’être plus avec quoi que ce soit.

Ces réflexions m’incitent à te raconter quelque chose qui m’est arrivé récemment. Comme tu le sais, je me rends de temps à autre dans une boutique de disques d’occasion afin d’y dénicher ceux qui nourriront peut-être un jour mes Jalons. Lors de ma dernière visite, le vendeur, après m’avoir laissé chercher dans les rayons, m’indique, lorsque je pose près de sa caisse mon maigre butin, une dizaine de cartons entassés dans un coin, en me disant que j’y trouverai peut-être mon bonheur. Il m’explique, pendant que mes doigts vont fébrilement de tranche en tranche – Astrée, Harmonia Mundi, Arcana, chapelet de noms chers – qu’il a racheté cet ensemble à un quidam qui, en ayant hérité à la mort d’un parent mais n’aimant pas le « classique », souhaitait s’en défaire. Mon regard a changé au fur et à mesure qu’il me parlait, ma hâte s’est calmée pour se faire respect devant la conscience que j’étais en train de passer en revue les fragments d’une collection représentant autant de moments d’une vie aujourd’hui abolie. L’homme avait-il aimé Froberger joué par Blandine Verlet sur le clavecin Rückers du musée d’Unterlinden ? S’était-il ému aux Fantaisies de Jenkins dessinées par les archets d’Hespèrion XX ? Son exemplaire des Sonates et Partitas pour violon de Bach par Amandine Beyer est resté emballé, il n’a sans doute pas eu le temps de l’écouter avant de mourir ; m’est alors revenue en mémoire cette phrase d’André Tubeuf, que je trouve aussi belle que juste, « la musique vous réconcilie avec le fait d’être seul au monde – on dirait qu’elle a été faite pour cela. »

Lorsque je suis sorti de la boutique, je me suis dit que, d’une certaine façon, je prolongeais un peu cette existence en en emportant avec moi quelques traces qui vivraient au-delà d’elle le temps qui me serait alloué et que j’étais, sans rien en avoir décidé au départ, au cœur même d’un passage de témoin, comme il y en avait tant autrefois dans les familles où les livres se transmettaient d’une génération à l’autre. Tu vois, c’est encore une des choses que la dématérialisation risque de faire disparaître car, en niant l’objet, elle oublie qu’il possède une dimension qui dépasse son caractère matériel, ce caractère de symbole si bien senti et restitué, tout au long des XVIIe et XVIIIe siècles, par les peintres de ces natures si stupidement appelées mortes en France quand tous nos voisins européens ont bien compris qu’elles sont silencieuses. Pourquoi crois-tu que notre époque qui a fait du jetable une religion afflue en masse, dans le même temps, au moindre vide-grenier, à la plus petite brocante pour y chiner les témoignages d’un passé qu’elle a auparavant si orgueilleusement jetés par-dessus bord ? Pour en finir sur ce sujet, je t’avoue qu’un de mes soucis presque quotidiens est de savoir ce que va devenir ma collection à ma mort, puisque je n’ai et n’aurai pas d’héritier ; je ne suis pas bien certain qu’un jour quelqu’un se penchera à son tour sur elle et l’emportera comme un trésor.

 

Mais tu vas me trouver bien sombre, mon cher Matthieu, et aussi bien long, et tu te plaindrais à raison de ce que j’abuse de ta bienveillance et de ton temps. Je fais bien volontiers amende honorable, mais à qui d’autre qu’à un ami pourrais-je m’ouvrir de tout ceci ? Puissent ces quelques lignes te redire mon affection et ma joie de te lire bientôt.

 

Tuus quatenus suus,
Jean-Christophe

 

Accompagnement musical :

 

1. Johann Jakob Froberger (1616-1667), Toccata II en ré mineur

 

Blandine Verlet, clavecin de Hans Rückers II, 1624, Colmar, Musée d’Unterlinden

 

froberger pieces de clavecin blandine verlet 1989Pièces de clavecin. 1 CD Astrée E 8716. Indisponible

 

2. John Jenkins (1592-1678), The bell Pavan

 

Hespèrion XX
Jordi Savall, dessus de viole & direction

 

john jenkins consort music hesperion xx savallConsort music for viols in six parts. 1 CD Astrée E 8724. Indisponible

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Entre nous
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commentaires

Danièle 22/10/2012 16:27





C’est devant « la pluie qui nervure les vitres » que j’ai lu votre merveilleuse lettre, Jean-Christophe. Elle traite d’un sujet qui me touche profondément, et peut-être accepterez-vous
que je laisse passer dans ce commentaire un peu de moi-même.


Comme je suis d’accord avec vous ! Le bonheur n’est pas dans la quantité mais dans la qualité. En période d’abondance, il est malheureusement facile d’avancer sans vraiment tenir compte de
ce qui est au bord du chemin, que ce soit  - automne oblige – un marron éclaboussé de lumière qui roule sous les chaussures, une feuille rougie qui
vous effleure le visage en tombant, un craquement de bûche dans la cheminée, le sourire d’un cousin que l’on retrouve, une partition griffonnée qui nous ramène dans un passé heureux, et même un
horizon qui peut être reconstruit. Et puis un jour, c’est brusquement le grand nettoyage, et ce sont ces valeurs–là qui prennent une tout autre dimension.


Dans les œuvres musicales qui nous touchent, tant d’émotions sont passées à travers les âges avant qu’elles ne nous arrivent ! A notre tour, de les habiter et de les transmettre, dans le
doute ou la sérénité. Un presto doit être endiablé, un  adagio ne se joue pas à toute allure ; dans nos vies aussi, il y a des tempos différents,
il faut savoir les respecter pour profiter au maximum du « chagrin qui se repose » comme dit Léo Ferré en parlant du bonheur.


Que reste-t-il de nous une fois la dernière porte franchie ? et bien oui, certainement quelque chose d’immatériel, mais c’est justement parce que c’est immatériel que c’est à l’abri du
temps.


On voit percer un peu de mélancolie personnelle dans l’anecdote que vous évoquez. Puissiez-vous trouver du réconfort dans le fait que votre collection, vous l’avez déjà distillée à beaucoup de
personnes qui l’ont reçue comme un cadeau, d’autant que vous avez le talent de l’envelopper « d’or et de lumière ».


Bien à vous,


Danièle.

Jean-Christophe Pucek 23/10/2012 15:58



Je pense, Danièle, que cette lettre est, bien plus que les chroniques que je publie habituellement, l'occasion pour les lecteurs qui le souhaitent d'exprimer leur vérité, comme je l'ai fait
moi-même sous le voile de la fable. Je ne vous cacherai pas que votre commentaire m'a touché, car il rejoint sur bien des points ma propre expérience, celle du bonheur que l'on reconnaît souvent
au bruit qu'il fait en claquant la porte, pour reprendre un mot de poète.


Un des piliers de mon existence est indiscutablement la notion de transmission et plus j'avance en âge, plus je trouve que thésauriser les choses pour soi seul est une attitude indécente; nous
qui savons déjà si peu, aurions-nous dépassé le stade du cloporte si nous n'avions croisé que des gens qui gardent leurs connaissances pour eux ? Bien sûr, nous ne savons pas si ce que nous
offrons sera reçu mais il faut garder suffisamment de (fol ?) espoir pour se dire que, tôt ou tard, la germination aura lieu.


Bien sûr, l'idée que ce que l'on a pu réunir reste lettre morte rend toujours un peu mélancolique et pas seulement pour soi; en effet, tout ouvrage de l'esprit et du cœur qu'est un livre ou un
disque représente une telle somme d'expériences humaines allant de ceux qui l'ont conçu à ceux qui l'ont aimé que songer qu'elle puisse s'évanouir fait frémir. Ce qui rassure est de savoir que
tant de choses nous échappent et que, peut-être, quelque Grand architecte s'est arrangé pour qu'il n'y ait pas solution de continuité.


Grand merci pour la justesse et la sensibilité de vos mots.


Avec mes meilleures pensées,


Jean-Christophe



christiane la rebelle 16/10/2012 17:48


Cher Jean-CHristophe ,


Comme vous ans descendance directe, puis-je vous suggérer e faire don de votre précieuse collection à ceux qui sauront l'apprécier : Conservatoires y compris de Province ou tout autre institution
du même ordre . Quoi qu'il en soit, si j'en juge par ma propre expérience, une passion est un héritage qui n'attire pas les "jeunes générations" zapping.Par ailleurs, mon expérience de prof de
Lettres m'a appris que chaque parcours initiatique est personnel, intime et que l'élitisme n'est plus de mode et rebute.Cela ne veut pas dire qu'il faut renoncer à ses rêves mais les adoucir ,
les faire passer en fraude en acceptant des voies non royales. Merci pour ce que vous nous donnezde si précieux mais restons modestes pour être entendus . Bien à vous en toute amitié.


 

Jean-Christophe Pucek 17/10/2012 08:55



Chère Christiane,


Figurez-vous que j'y ai déjà songé et que les deux contacts que j'ai pris avec deux bibliothèques-médiathèques ont été vraiment décevants, tant tout semblait y être pensé pour décourager le legs.


Je suis résolument contre toute forme d'élitisme qui n'est, bien souvent, que de la mondanité déguisée et j'ai pu observer, au rebours de ce que vous écrivez, que certaines personnes de la jeune
génération pouvaient, contre toute attente, se prendre de passion pour la musique et les arts, même si je tombe d'accord avec vous pour dire qu'ils sont malheureusement l'exception plus que la
règle. Tout est souvent affaire de manière dont les choses sont proposées, d'accompagnement aussi.


Je vous remercie pour votre commentaire et vous souhaite une belle journée.



cyrille 16/10/2012 13:52


L'excès en toutes choses est une bien mauvaise chose. La profusion, inutile... Celui qui sait se contenter de l'essentiel - de son essentiel - et pondérer ses besoins de façon réfléchi, celui-là
connaît sans doute la véritable force qui nourrit sainement l'existence comme l'esprit.


Tout ce qui est factice et poudre aux yeux, est mensonge.


Quant à ce qu'on laissera après l'inéluctable, y penser laisse songeur...


Je t'embrasse, mon ami.

Jean-Christophe Pucek 17/10/2012 08:37



Les Dieux ne punissaient-ils pas l'hubris en perdant ceux qui se laissaient gagner par elle, mon ami ? Je crois, pour ma part, que tout chemin de sagesse passe effectivement par la
limitation à ce dont nous avons vraiment besoin, sans que celle-ci soit vécue comme une contrainte. C'est le chemin que je suis autant que je le peux. Et pour ce qui est du devenir de ce qui a
été réuni, s'il m'appartient d'y penser, il ne m'appartient pas d'en décider.


Merci pour ton commentaire et belle journée.



Bruno 16/10/2012 08:59


Jean-Christpophe ,


 


Je te suis dans " Mais, vois-tu, ce que j’observe aujourd’hui dans le processus de dématérialisation à l’œuvre dans nos sociétés
prétendument modernes ne cesse de me ramener des années en arrière. Ceux qui se vantent, généralement bien haut, de pouvoir stocker mille recueils ou disques sur leur merveilleuses machines me
font songer à ces gens que je visitais, enfant, en compagnie de mes parents et dont les bibliothèques bien remplies me faisaient rêver, moi qui avais peu de livres


Amitiés


Bruno

Jean-Christophe Pucek 16/10/2012 09:17



Quelque chose me dit donc, Bruno, que nous avons sans doute vécu des choses similaires quand nous étions jeunes. Merci pour ton commentaire et amitiés à toi.


Jean-Christophe



Kaïkan 16/10/2012 07:56


Il est des confidences qui glissent à l'âme comme des perles précieuses, chaque mot en recueil, chaque pensée en respect ... Quand l'attention se veut vénération, le sacré rejoint le quotidien à
l'instar de ce tableau et s'illumune la noblesse du coeur ... Merci pour ce texte, Jean-Christophe, tout simplement merci ...

Jean-Christophe Pucek 16/10/2012 09:24



Merci, Kaïkan, d'avoir honoré ces quelques lignes de votre précieuse présence et de mots si bien choisis qui montrent que vous l'avez parfaitement entendu, dans tous les sens que peut avoir ce
verbe.


Très belle journée à vous, mes meilleures pensées vous accompagnent.



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