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19 mai 2011 4 19 /05 /mai /2011 10:01

 

maitre allemand anonyme vanite cadran solaire poche rat-de-

Maître allemand anonyme,
Vanité au cadran solaire de poche et au rat-de-cave
, c.1620 ?

Huile sur bois, 27,5 x 40,5 cm, Francfort, Städel Museum.

 

Depuis que Lionel Meunier, le directeur artistique de Vox Luminis, avait annoncé, dans un entretien publié ici-même, que le troisième disque de son ensemble serait consacré à des œuvres d’Heinrich Schütz (1585-1672), dont ses fameuses Musikalische Exequien, on guettait avec impatience la parution, chez Ricercar, de cet enregistrement qui verrait se confronter ces jeunes musiciens à quelques-uns de leurs glorieux aînés ayant gravé, eux aussi, ces pièces exigeantes.

 

Les Musikalische Exequien (« Funérailles musicales », dont cette réalisation reprend l’épellation originale Musicalische) constituent sans aucun doute un des plus hauts chefs-d’œuvre de la musique baroque septentrionale et, comme le rappelle opportunément le livret très complet signé par Jérôme Lejeune, une des probables sources d’inspiration d’un des piliers du répertoire romantique, le Deutsches Requiem de Johannes Brahms, créé en 1868. L’œuvre, composée de trois parties de dimensions différentes entre lesquelles prenaient place les rites propres à la liturgie, a été écrite pour les obsèques d’Heinrich Posthumus von Reuss, mort à Gera le 3 décembre 1635. Il est impossible de déterminer avec certitude si ce prince, qui avait minutieusement organisé ses funérailles, poussant le scrupule jusqu’à veiller à la confection de son cercueil (reproduit sur la jaquette et dans le livret du disque) comme aux choix des textes destinés à accompagner la cérémonie, en avait passé commande à Schütz avant sa mort ou si c’est sa veuve qui se tourna vers un compositeur que son époux avait eu maintes fois l’occasion de côtoyer. Heinrich Posthumus von ReussToujours est-il que le 4 février 1636, le corps embaumé de Posthumus von Reuss rejoignit sa dernière demeure au son de cette musique dont la première partie, la plus étendue, intitulée « Concert en forme d’une messe de funérailles allemande », avait été composée sur mesure par le Sagittarius sur les mots choisis par son commanditaire, les deux autres textes appartenant à la tradition, qu’il s’agisse du motet Herr, wenn ich nur dich habe (« Seigneur, pour peu que je t’aie »), dont le thème central de la consolation du croyant était développé dans la prédication qui en précédait sans doute l’exécution, ou du Cantique de Siméon, Herr, nun lässest Du deinen Diener in Friede fahren (« Seigneur, laisse maintenant aller ton serviteur en paix »), fréquemment associé au deuil, chanté, suivant une mise en espace particulière, par deux chœurs distincts dont un à trois voix, identifiées comme « l’âme heureuse » et deux séraphins, se tenait près du cercueil, matérialisant vraisemblablement l’accueil du défunt au Ciel.

La discographie récente des Musikalische Exequien a été marquée par un renouvellement de l’approche d’une œuvre que deux des réalisations majeures des années 1980, celles de Philippe Herreweghe (Harmonia Mundi, 1987) et de John Eliot Gardiner (Archiv, 1988), avaient inscrite dans une perspective chorale assez solennelle malgré des effectifs n’excédant pas une vingtaine de chanteurs pour les tutti, soutenus par un instrumentarium limité à quelques cordes frottées (violoncelle ou viole de gambe, violone) ou pincées (théorbe et, éventuellement, harpe) avec l’orgue, une notable exception à cette esthétique étant constituée par la version très « vénitienne », à mon sens peu recevable malgré la beauté des voix, de l’ensemble Akadêmia (Pierre Verany, 1999) renforcé par les cornets virtuoses de La Fenice. En 2007, Benoît Haller, à la tête d’une Chapelle Rhénane réduite à dix chanteurs mais dotée d’un continuo foisonnant (K617), imposait une urgence théâtrale qui rompait avec cet héritage, avant que Manfred Cordes et Weser-Renaissance (CPO, 2010), avec un effectif vocal similaire mais très peu d’instruments (harpe, chitarrone, orgue) livre sans doute une des versions les plus épurées jamais enregistrées. L’interprétation de Vox Luminis suit les prescriptions de Schütz en matière de distribution vocale en utilisant douze voix ainsi qu’un continuo se résumant à l’orgue et à une basse d’archet, de viole en l’occurrence. Ce qui pourrait passer pour une concession à la mode des textures allégées en vogue dans la musique baroque depuis une quinzaine d’années est, en fait, d’une parfaite cohérence avec le contexte historique de la création des Musikalische Exequien, contemporaines des Kleine geistliche Konzerte publiés en deux parties, la première en 1636, la seconde en 1639, et partageant sans aucun doute avec eux le même minimalisme né des restrictions imposées par la guerre de Trente Ans, que le compositeur est le premier à déplorer dans les textes qu’il rédige alors. rembrandt van rijn portrait musicien schutzStylistiquement, l’œuvre se présente comme une fascinante synthèse entre un italianisme décanté, expurgé de toute velléité de dramatisme tapageur, et l’intériorité concentrée propre à la musique luthérienne. La texture musicale, usant largement de l’homophonie, allie sobriété et fluidité tout en étant également très fortement imprégnée par l’expérience vénitienne de Schütz, perceptible dans l’usage d’alternances entre groupes de chanteurs (Capella) entre eux et avec les solistes, mais également dans le souci d’illustrer, au moyen d’effets discrets comme, par exemple, de subtils ralentissements, des mots importants du texte. Le programme du disque propose également d’entendre, avant les Musikalische Exequien, une sélection de motets funèbres de la plus belle facture, présentant des caractéristiques stylistiques similaires malgré leur disparité temporelle, ainsi qu’une magnifique mise en musique, par Martin Luther lui-même, de Mit Fried und Freud ich fahr dahin (« Je pars en joie et en paix ») et une splendide pièce pour orgue de Samuel Scheidt, Wir glauben all an einen Gott (« Nous croyons tous en un seul Dieu »), souverainement interprétée par Bernard Foccroulle. Même s’il ne saurait être question d’une tentative de reconstitution d’un office dont on ignore presque tout, le choix et la disposition éclairés des morceaux conduit aux Musikalische Exequien le plus naturellement du monde.

Après son très beau disque Scheidt (Incontournable Passée des arts 2010) et sa contribution remarquée au coffret Réforme et Contre-Réforme, on attendait beaucoup de la prestation de l’ensemble Vox Luminis (photographie ci-dessous). Elle est, je pèse mes mots, exceptionnelle. Elle s’inscrit au confluent des deux courants interprétatifs que j’ai mentionnés plus haut, dont elle ne retient que le meilleur ; elle possède la ferveur de la version d’Herreweghe et la tenue de celle de Gardiner sans leur épaisseur ou leur raideur (écoutez les trois enregistrements à la suite, vous comprendrez), l’exigence expressive de celle de La Chapelle Rhénane sans son caractère trop démonstratif, la luminosité de celle d’Akadêmia sans son italianisme déplacé, l’intériorité de celle de Weser-Renaissance avec de meilleurs chanteurs. Lionel Meunier et son ensemble trouvent d’emblée le ton juste, la pulsation idéale, la hauteur de vue idoine pour faire vivre des pièces qui n’ont peut-être jamais sonné avec un sentiment d’évidence aussi frappant. Forts de l’exploration qu’ils ont commencé à effectuer sur le répertoire de la Renaissance, les musiciens, en s’appuyant sur un tactus qui, sans précipitation ni lenteur excessives, dynamise la musique en usant de très subtiles fluctuations, offrent une lecture d’une lisibilité exemplaire, d’un naturel confondant et d’une sensibilité bouleversante. vox luminisLes voix sont magnifiques, peu vibrées mais techniquement assurées et portées par un ample souffle, la richesse de leur timbre étant splendidement mise en valeur par la prise de son. Il faut d’ailleurs saluer Jérôme Lejeune pour la qualité de sa réalisation artistique qui fait ici tellement corps avec l’interprétation que l’empathie née d’une confiance mutuelle entre le preneur de son et les artistes irradie littéralement de chaque minute de l’enregistrement. Certains reprocheront probablement à cette version de manquer de ce théâtre qui, on le sait, marquait les cérémonies funèbres de l’âge baroque ; c’est, à mon avis, une erreur. Le théâtre est, tout au contraire, au cœur même de cette vision, mais il se développe en suivant les mêmes codes que les œuvres, contemporaines des Musikalische Exequien, d’Andreas Gryphius (Die Tränen des Vaterlandes – Les larmes de la patrie – date également de 1636) ou de Sebastian Stoskopff, bannissant toute gesticulation ou surlignement superflus au profit d’une parfaite imbrication de multiples détails qui permettent au discours de se tendre, de palpiter, de respirer et d’exhaler ainsi une incroyable poésie. C’est en ancrant son propos dans cette parfaite compréhension du contexte dans lequel l’œuvre a été conçue, cette guerre de Trente Ans dont le cortège d’horreurs, rappelons-le, a remis la méditation sur la mort au centre des préoccupations quotidiennes, que cette version de Vox Luminis, comme, à mon avis, aucune autre avant elle, s’impose, avec une rayonnante humilité, par l’intelligence de son propos et son élévation spirituelle. La contemplation des fins dernières n’y entraîne pas vers les abîmes suggérés par d’autres lectures, elle se nimbe progressivement d’une lumière consolatrice dont la douceur presque irréelle fait s’embuer le regard.

 

incontournable passee des artsCet époustouflant disque Schütz s’impose donc, à mes yeux, comme une absolue réussite qui apporte une nouvelle confirmation du niveau d’excellence atteint, enregistrement après enregistrement, par Vox Luminis. Outre de superbes compléments, le jeune ensemble ne nous offre rien de moins que ce qui est, à mes yeux, la version de référence des Musikalische Exequien, à l’aune de laquelle il faudra désormais mesurer toutes celles à venir. Est-il vraiment besoin de préciser que je vous recommande de vous procurer ce joyau sans perdre un instant ?

 

heinrich schutz musikalische exequien vox luminis lionel meHeinrich Schütz (1585-1672), Musikalische Exequien, SWV 279-281. Motets Herr nun lässest Du deinen Diener in Friede Fahren, SWV 432 & 433, Ich bin die Auferstehung, SWV 464, Das ist ja gewißlich wahr, SWV 277. Martin Luther (1483-1546), Mit Fried und Freud ich fahr dahin. Samuel Scheidt (1587-1654), Wir glauben all an einen Gott*.

 

Vox Luminis
* Bernard Foccroulle, orgue
Lionel Meunier, basse & direction

 

1 CD [durée totale : 55’09”] Ricercar RIC 311. Incontournable Passée des arts. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Ich bin die Auferstehung und das Leben, SWV 464

2. Martin Luther : Mit Fried und Freud ich fahr dahin

3. Musikalische Exequien : Concert in Form einer teutschen Begräbnis-Missa, SWV 279 : Nacket bin ich jusqu’à Herr Gott, heiliger Geist

 

Illustrations complémentaires :

Maître anonyme XVIIe siècle, Portrait d’Heinrich Posthumus von Reuss, sans date. Huile sur toile, Gera, Stadtmuseum.

Rembrandt Harmenszoon van Rijn (Leyde, 1606-Amsterdam, 1669), Portrait d’un musicien, autrefois considéré comme celui de Schütz, 1633. Huile sur bois, Washington, Corcoran Gallery of Art.

La photographie de l’ensemble Vox Luminis, extraite de son site, est d’Ola Renska.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

Pierre Benveniste 11/01/2014 21:37


J'ai écouté en boucle ces Musikalische Exequien et je vous remercie de me les avoir révélés. Cette musique me touche au plus profond de moi. 


Permettez-moi, Jean Christophe, de faire une remarque. En lisant votre réponse à Pancrace Royer, j'ai été étonné par votre critique des instrumentistes qui "baroquisent" un violon moderne. C'est
exactement le cas avec mon alto auquel mon luthier a installé des cordes en boyau, un chevalet baroque, un cordier adapté et d'autres modifications. Cette solution a permis, à mon humble avis,
d'améliorer le son de mon instrument et de prendre bien plus de plaisir à jouer avec mes amis musiciens la musique de Telemann que j'aime par dessus tout. C'est une première étape qui me donne le
temps d'envisager pour l'avenir la solution la plus adaptée.


Merci encore pour ce disque admirable. 


Piero

Jean-Christophe Pucek 11/01/2014 21:54



Je comprends d'autant plus que cette interprétation des Musikalische Exequien vous ait touché au cœur, Piero, que ce disque est, depuis sa parution, une vraie source de joie pour moi et
que j'y reviens souvent et toujours avec le même bonheur. Les multiples récompenses sous lesquelles cet enregistrement a littéralement croulé sont, à mes yeux, totalement justifiées.


Pour ce qui est de ma critique sur les musiciens qui « baroquisent » des instruments modernes, il faut la lire jusqu'au bout pour bien savoir qui elle vise : il ne s'agit certainement pas des
amateurs qui n'ayant souvent pas les moyens de s'offrir une copie d'instrument ancien et encore moins un original, font avec les moyens du bord, mais de professionnels qui osent vendre du «
violon baroque » sur la pochette de leurs disques, alors qu'ils ont juste fait poser des cordes en boyau sur leur violon moderne qu'ils jouent d'ailleurs avec une mentonnière. Vous, au moins,
avez l'honnêteté de dire qu'il s'agit d'une solution de compromis quand rien ne vous oblige à le mentionner, tandis qu'eux, qui s'en affranchissent, devraient se faire un point d'honneur de ne
pas tricher.


Belle soirée à vous et bien cordialement.



Alexis 04/08/2012 21:56


L'ensemble Vox Luminis est actuellement en tournée avec les Musikalische Exequien , ce qui m'a permis d'aller les entendre pas trop loin de chez moi ce mardi, à Bruxelles plus
précisément. Je suis un fidèle de cette oeuvre depuis une vingtaine d'années (depuis la parution des versions Gardiner et Herreweghe qui me l'ont révélée, en fait) mais c'était la première fois
que je l'entendais en concert. Malgré l'acoustique un peu sèche de la grande salle du conservatoire, l'émotion était palpable dans l'assistance. Merci donc d'avoir signalé à notre attention ces
interprètes, je suivrai avec un peu de retard vos conseils discographiques heureusement inspirés.

Jean-Christophe Pucek 06/08/2012 08:33



J'avais été informé de ces Musikalische Exequien bruxelloises de Vox Luminis, cher Alexis, et je suis heureux qu'elles aient été un vrai moment d'émotion. Le lieu choisi me semble
effectivement peu approprié à ce type de musique, mais il est heureux que ça n'ait pas nui au projet global défendu par l'ensemble dans cette œuvre, que je trouve particulièrement pertinent et
qui a donné un certain coup de vieux aux versions de Gardiner et d'Herreweghe, avec lesquelles j'ai grandi.


Je vous souhaite beaucoup de bonheur à l'écoute du disque, j'espère que vous vous y attacherez autant que tous ceux qui en ont fait l'acquisition après avoir lu cette chronique.


Merci pour votre commentaire et bien amicalement.



Henri-Pierre 15/05/2012 14:58


On s'attendrait presque, dans cette sobre vanité, voir le crâne se réincarner et sourire tant il y a de promesses sous-jacentes, on ne sait depuis combien de temps le rat-de-cave se consume, mais
compte tenu de la volumineuse pelote restant intacte elle n'en a pas fini d'éclairer des traversées de ténébres, et, pour aussi maigre qu'elle soit, la couronne d'épis peut encore, de la
profondeur de la terre, préparer d'autres germinations. Je vois là une vanité fin de cycle et donc sans désespoir, prélude à des renaissances. D'autres yeux viendront habiter les orbites qui
regarderont d'autres nords ou d'autres suds et des ponants succédant aux levants.
Magnifique musique pour un Henri Posthumus qui me fait regretter de ne pas connaître de Schütz qui bercera l'Henri postume que je serais.

Jean-Christophe Pucek 19/05/2012 15:25



Effectivement, il est possible de lire cette Vanité comme tu le fais et je pense qu'au moins les épis peuvent être lus comme des promesses de résurrection (Si le grain ne meurt...), atténuant le
Quod sum eris péremptoire du cartel placé sous le crâne. Par là, elle rejoint le message de la musique de Schütz, dont tu ne seras pas surpris de savoir qu'elle a constitué une des
sources d'inspiration du Deutsches Requiem de Brahms, dans lequel l'effroi cède la place à la consolation.


Merci pour ton commentaire.



Jack Duff 02/06/2011 10:56



Lu, dégusté et siroté jusqu'à la dernière goutte !! .................... 


Et monsieur fait le modeste, lorsqu'il a l'extrême bonté de trouver une ombre d'intérêt à mes chroniques de concerts... pourtant anecdotiques (par nature même) et balayées par le vent de
l'urgence !!


Ici, rien de tel... Le temps, la réflexion, la maturation, voilà les maîtres mots ! Ta tenue littéraire, cher Jean-Christophe, ne cesse de se bonifier, à mon sens, avec l'adolescence radieuse de
ton blog - et Dieu sait qu'on démarrait de haut, pourtant... Et puis, quitte à ressasser, le fonds documentaire, riche sans pédantisme, détaillé sans fatuité, illustré sans complaisance, c'est
vraiment Musicopédia (Baroccopédia en l'occurrence) - avec autrement plus d'agrément que le modèle ! 


Tant de didactisme me laisse coi, face à ma relative inculture schützienne ; laquelle, toutefois, vient de décliner un tantinet, grâce aux petites graines que tu as semées ...................
Surtout ne te lasse jamais ! Amitié musicale & amitié tout court *** Jacques



Jean-Christophe Pucek 02/06/2011 15:22



Je rougis devant tant de compliments, cher Jacques, que j'ai le sentiment de bien peu mériter, tant ce sont surtout les défauts de mon travail que je vois, de ce côté-ci du clavier.


Ne déprécie pas la qualité de tes chroniques, qui révèlent une érudition et une exigence que certains ne manquent sans doute pas de t'envier et dont ils seraient, en tout cas, fort avisés de
s'inspirer. Tu as une capacité à aller à l'essentiel et à le faire saillir en peu de mots que je ne possèderai jamais (même en m'entraînant beaucoup ) et qui me serait pourtant souvent bien utile, sans parler de l'infatigable enthousiasme que tu déploies pour servir au
mieux les musiciens.


Je suis heureux que tu aies pris plaisir à parcourir ce billet consacré à Schütz au travers d'un disque dont je pense que nous n'avons pas fini d'entendre parler, tant ses qualités le désignent,
à mon avis, comme un des meilleurs de sa catégorie pour cette année 2011. Vox Luminis est un très bel ensemble, Ricercar enchaîne, depuis quelques mois, des enregistrements dont la réussite
constante est un baume à un moment où l'avenir du disque et de la musique "classique" est chaque jour un peu plus incertain, voici des gens que nous ne serons pas trop à soutenir.


Je te remercie pour le temps que tu as consacré à me lire ainsi que pour tes encouragements et t'assure de ma fidèle amitié.


Jean-Christophe



Pancrace Royer 25/05/2011 11:38


Désolé… Mon deuxième commentaire est apparu lui aussi sous la forme d’un bloc indigeste. J’essaie avec celui-ci d’inclure des retours chariot avec le code HTML. En plus, j’ai dû atteindre la limite
du nombre de signes autorisés. Je suis un incorrigible bavard. Suite et fin de mon commentaire précédent.

Vous écrivez qu’« aujourd’hui, un enregistrement imparfait n’aurait aucune chance de se vendre ». Je n’en suis pas si sûr. Un ami disquaire m’a assuré l’an dernier que le Stabat Mater et les
pièces de Schütz enregistrés par le soprano Sebastian Hennig et René Jacobs continuent à bien se vendre (même si le prix de la collection Musique d’abord n’y est bien sûr pas étranger). Pourtant,
même si Sebastian Hennig fut un garçon chanteur très doué et particulièrement émouvant (la cantate BWV 127 !), on ne peut pas dire que sa prestation soit techniquement impeccable dans l’un et
l’autre enregistrement. Je pourrais citer de nombreux garçons chanteurs qui furent meilleurs que lui.

Vous évoquez la tradition un peu comme le dernier rempart à la disparition des garçons chanteurs. Il est vrai que cette tradition a permis à de nombreuses maîtrises anglaises de haut niveau de
subsister. Mais elle est aussi parfois un poids, que j’évoquais dans mon message précédent : figé dans des effectifs et un type de fonctionnement datant du dix-neuvième siècle, les maîtrises
allemandes du Dresdner Kreuzchor ou du Thomanerchor Leipzig n’ont plus rien à voir avec les chanteurs de Schütz ou Bach. Même s’ils sont évidemment les héritiers de la Wiener Hofkapelle fondée en
1498, les Wiener Sängerknaben dans leur organisation actuelle n’ont même pas cent ans — ils semblent hélas définitivement perdus pour la musique ancienne, voire la musique classique tout court. Les
meilleurs chœurs d’hommes et de garçons allemands pour la musique ancienne sont à l’heure actuelle le Tölzer Knabenchor, fondé en 1956, et le Knabenchor der Chorakademie Dortmund, fondé en 2002 et
repris en 2006 par Jost Salm (qui fut sans doute le meilleur formateur vocal du Tölzer Knabenchor). Le cas extraordinaire de l’académie chorale de Dortmund, fondée en 2002, montre ce qu’il est
possible d’accomplir avec de la volonté et de l’argent public.
http://www.chorakademie.de/

En France, la création des Pages de la Chapelle a pu laisser entrevoir ce qu’il serait possible d’obtenir avec un peu d’argent public. Malheureusement, le manque de rigueur et le politiquement
correct œuvré au naufrage musicologique de cette formation : si on en juge par leur dernier enregistrement du Requiem d’André Campra, il y a désormais plus de filles que de garçons chez les Pages
(sept contre cinq dans ce disque) ; si on ajoute les quatre jeunes femmes des Chantres, on peut dire que les garçons ne font plus désormais que de la figuration. Histoire de sauver les meubles, les
interventions solistes de dessus ont été réparties entre deux filles et deux garçons (dont un assez mauvais, hélas). Globalement, il s’agit d’une bonne interprétation, là n’est pas la question.
J’imagine que les musiciens du C.M.B.V. sont obligés de composer avec les exigences absurdes des instances administratives, qui n’ont pas compris que ce qui avait motivé la création des Pages était
un souci musicologique. Or les voix de filles et celles des garçons ont généralement des qualités différentes (les filles muent plus tôt, leur larynx est plus petit, leur tonus musculaire est
moindre) : pour des voix bien formées techniquement, il est généralement impossible de confondre vocalement un garçon et une fille de treize ans, même pour une oreille peu exercée. On peut les
mêler, pourquoi pas ? Mais on n’a alors aucune chance d’obtenir une sonorité « historique ». La présence des femmes parmi les Chantres était déjà discutable. L’idée première était de remplacer les
quelques castrats de la Chapelle royale qui au dix-huitième siècle chantaient dans les pupitres de dessus aux côtés de garçons et de falsettistes. C’était déjà un compromis. L’introduction de
filles au sein des Pages, surtout devenues majoritaires, fait perdre tout sens musicologique à cette formation, devenue aujourd’hui une véritable imposture musicologique. Quel gâchis !

Quand j’aborde cette question, je passe souvent pour un horrible misogyne. Je n’ai pourtant rien contre les voix féminines : dans des styles parfois très différents, j’adore Barbara Bonney,
Bernarda Fink, Hilary Summers, Catherine Greuillet, Isabelle Desrochers, Ann Monoyios, Emma Kirkby, Barbara Schlick — et même Françoise Pollet (dans certains airs). J’aime la maîtrise de Radio
France (qui ne compte pratiquement que des filles) ou encore l’Adolf Fredriks Flickkör (chœur d’adolescentes). Simplement, je considère que les voix de garçons dans la musique sacrée ancienne sont
irremplaçables.

Bien sûr, l’interdit fait aux femmes de chanter à l’église (sinon, au moins chez les protestants, pour entonner les chants de l’assemblée) était humainement scandaleux. Il n’empêche que c’est pour
des voix masculines qu’a été écrite l’immense majorité de la musique sacrée ancienne. Sur le fumier de la misogynie a éclos la rose magnifique des chœurs de garçons (sunt bona mixta malis).
Schütz et Bach auraient peut-être préféré que leur musique fût chantée par des femmes — sans qu’on puisse en être certain, d’ailleurs (qui sommes-nous pour le présupposer ?). Ce qui est
certain, c’est qu’ils auraient écrit une musique différente si celle-ci avait été destinée à des voix féminines. Bach aurait peut-être préféré nos modernes pianos au clavecin et au clavicorde,
l’orgue romantique à l’orgue baroque ; il aurait alors tiré parti de leurs ressources et composé une autre musique que celle que nous connaissons. Les pianistes ou les orchestres jouant sur
instruments modernes peuvent jouer Bach, cela ne me dérange évidemment pas. Mais cela ne m’intéresse pas non plus. S’agissant des voix féminines dans la majeure partie de la musique sacrée
ancienne, je ne peux m’empêcher de les ressentir comme déplacées, un peu, toutes proportions gardées, comme le piano dans la musique de Couperin ou un violon moderne dans les sonates et partitas de
Bach. Je comprends tout à fait l’envie et le besoin pour les chanteuses d’aborder ce répertoire. Rien ni personne ne devrait interdire à quiconque de jouer ou de chanter aucune musique que ce soit.
Je ne pense pas être un ayatollah de la musique ancienne. Ce que je déplore et critique, c’est qu’il y ait si peu de musiciens pour faire appel aux « voix originales », qui à mon sens
sont celles qui servent le mieux cette musique. Les voix de garçons, en particulier, sont précieuses et ont une beauté propre, à laquelle je reproche en somme aux modernes baroqueux d’être
sourds.

Mais je suis trop long. Merci de m’avoir lu, et merci encore d’avoir attiré mon attention sur ce nouvel enregistrement d’une œuvre maîtresse de Heinrich Schütz.

Musicalement,

Pancrace


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