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4 avril 2010 7 04 /04 /avril /2010 16:31

 

annonce aux bergersAnonyme français, XVIIIe siècle.
L’annonce aux bergers
, c.1740-1750 ?
Pierre noire, sanguine et rehauts de craie blanche
sur papier, 45 x 33,8 cm. Dijon, Musée Magnin.
[cliquez sur l'image pour l'agrandir]
 

 

Qui connaît aujourd’hui le nom de Gottfried Heinrich Stölzel, en dehors des amateurs qui s’intéressent aux contemporains de Johann Sebastian Bach dont la stature, rendue immense par une certaine postérité, les a rejetés dans l’ombre ? Pour se donner une bonne excuse de ne pas s’y intéresser, on les affuble de l’épouvantable étiquette de « petit maître », alors qu’une étude un tant soit peu attentive des témoignages d’époque nous démontrent régulièrement la haute estime dont ils jouissaient, quelquefois supérieure, souvent au moins égale, à celle de ceux que nous considérons aujourd’hui comme des « grands ».

 

annonce aux bergers detailMaître de chapelle de la cour de Gotha de 1719 à sa mort, le 17 novembre 1749, originaire de Grünstädtel, en Saxe, où il était né le 13 janvier 1690, d’un père organiste, Gottfried Heinrich Stölzel fit ses études de théologie et de composition à l’université de Leipzig de 1707 à 1710, avant d’entreprendre un voyage d’apprentissage qui le conduisit à Breslau, Halle, Venise, Rome, Florence, Prague, Bayreuth et Gera, lui gagnant une solide réputation de compositeur au fait des dernières nouveautés musicales, notamment du fait de son séjour en Italie (1713-1715) où il côtoya, entre autres, Vivaldi. Malheureusement, de celui que Lorenz Mizler (1711-1778), fondateur, en 1738, de la Société des sciences musicales, considérait comme l’égal de Bach, une large partie de l’œuvre a été perdue ; de ses quelques 80 Ouvertures, aucune n’a survécu, ses opéras ont tous disparu, et environ un tiers seulement de ses plus de mille cantates sacrées nous est parvenu. C’est à la découverte de l’une d’entre elles que je vous convie aujourd’hui. Composée en 1732 (retenez cette date) sur un texte de Benjamin Schmolck (1672-1737), elle était destinée au dimanche de Quasimodo, le premier après Pâques, qui tient son nom de l’introït « quasi modo geniti infantes » (« comme des enfants nouveaux-nés ») de la messe chantée en ce jour précis.


Coro à 4

Er heisset Friedefürst, auf dass seine Herrschaft gross werde und des Friedens kein Ende.

« On l’appelle Prince de Paix, car son empire grandira et sa paix n’aura pas de fin. »

 

Dès les premières mesures, le compositeur, avec une absolue économie de moyens, réussit à baigner l’auditeur dans une musique proche de l’immobilité, dont se dégage une atmosphère de sérénité à la fois chaude et presque irréelle. Puis, tout à coup, le discours s’anime pour illustrer, avec une jubilation sobre mais tangible, le royaume en perpétuelle expansion, avant de revenir à l’atmosphère pacifiée du début. Honnêtement, connaissez-vous beaucoup de compositeurs capables, à l’époque, de dépeindre en si peu de notes et avec autant de justesse la paix ainsi que le bonheur qu’elle apporte ?

Accompagnato à 4

Die ganze Welt ist voller Krieg und Streiten ; auf allen Seiten sind Feinde, die auf uns bestellt, des Friedens Kleinod uns zu rauben ; wer steht uns bei, wer stärket unsern Glauben ? Wer machet uns von den Verfolgern frei ?

« Le monde entier est plein de guerre et de combats, de tous côtés se trouvent des ennemis dont le but est de nous voler le joyau de la paix. Qui se tient à nos côtés, qui fortifie notre foi ? Qui nous libère de nos persécuteurs ? »

 

Mais voici que fait irruption le fracas de la guerre, dont le bloc des voix et le tranchant de l’orchestre clament l’effroi (notez la mise en valeur de « Feinde », les ennemis) avant que les lignes de chant, cette fois-ci plus ornées et un peu moins agitées, se muent en supplique.

Duetto (Soprano, Alto) & Coro à 4 

[D] Du bist in Jesu lauter Frieden, du bist auch unser Friede-Fürst.  Wir sind nicht mehr von Gott geschieden, indem Du unser Mittler wirst. [C] Lass uns auch deinen Geist nur treiben, dass wir des Friedens Kinder bleiben.

« Tu es la pure paix en Jésus, tu es aussi notre Prince de Paix. Nous ne sommes plus séparés de Dieu, auprès duquel tu es notre médiateur. Que ton esprit fleurisse en nous, pour que nous restions enfants de la Paix. »

 

Les terreurs sont vaincues, et c’est sur un rythme dansant que soprano, voix incarnée, et alto, voix de l’âme, affirment leur confiance envers le médiateur terrestre (le mot « Mittler » est bien mis en valeur, il s’agit probablement d’une double révérence au duc de Gotha, l’employeur de Stölzel, et au pasteur) dans un duo conçu de façon presque opératique, qui fait d’autant plus regretter que toutes les œuvres scéniques de Stölzel aient été perdues. Puis ce sont les quatre voix qui s’unissent dans un chant où se mêlent, dans un élan d’une ferveur presque effervescente, marquée par l’accélération du tempo et le changement de carrure rythmique, l’espérance et la louange, comme en témoignent, entre autres, les figuralismes épanouis sur « treiben » (fleurir).

Choral

Grüsse mich mit deinem Munde, der in deinem Worte spricht, schliess mich aus dem Friedensbunde deiner lieben Jünger nicht. Trag, du reine Taube du, mir des Friedens Ölblatt zu.

« Salue-moi par ta bouche où s’exprime ta Parole, ne m’écarte pas du cercle de paix de tes chers disciples. Apporte-moi, pure colombe, le rameau d’olivier de la Paix. »

 

Un choral à quatre voix et à l’unisson, d’une grande simplicité, très recueilli et lumineux, dans lequel s’exprime, avec une humilité à laquelle s’associe l’orchestre qui se contente de doubler les chanteurs, la foi de toute la communauté des croyants : c’est dans une atmosphère d’une sobriété toute luthérienne qu’après le duetto d’esprit assez italianisant qui précédait s’achève l’œuvre.

 

Pensez-vous toujours que Stölzel mérite l’oubli dans lequel il est encore plongé aujourd’hui ? Laissez-moi vous faire entendre un petit extrait d’une œuvre d’un autre compositeur, un « grand » aux yeux de la postérité. Nous sommes en 1741, neuf ans, donc, après la cantate dont il a été précédemment question :

Vous avez sans doute reconnu le récitatif accompagné Comfort ye, my people (« Consolez mon peuple ») par lequel commence le Messie de Haendel. Si notre époque est suffisamment aveugle pour mépriser certains compositeurs qui n’ont pas eu, pour des raisons qui m’échappent, les honneurs de la postérité, la ressemblance trop frappante pour être une coïncidence, entre ce morceau et le chœur d’introduction de la cantate de Stölzel prouve, comme l’atteste également le fait que certaines des œuvres de ce dernier aient pu être attribuées à Johann Sebastian Bach, que les contemporains avaient, eux, une conscience parfaitement claire de l’étendue du talent du maître de chapelle de la cour de Gotha.

 

 

Gottfried Heinrich Stölzel (1690-1745), Er heisset Friedefürst, cantate pour le dimanche de Quasimodo 1732.

 

Dorothee Mields, soprano. Martin Wölfel, alto. Jan Kobow, ténor. Christian Immler, basse.

Telemannisches Collegium Michaelstein.

Ludger Rémy, direction.

 

gottfried heinrich stolzel pfingstkantaten remyCantates pour la Pentecôte (1737). 1 CD CPO 999 876-2. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Le récitatif accompagné Comfort ye, my people est interprété par le ténor Anthony Rolfe-Johnson et les English Baroque Soloists sous la direction de John Eliot Gardiner.

 

haendel messiah gardinerGeorg Friedrich Haendel, Le Messie, 2 CD Philips 434 297-2. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Contrepoints
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commentaires

Henri-Pierre 08/04/2010 19:50



j'aime, Jean-X quand tu "ressucites" les mal-aimés de l'histoire.
D'autant plus que cette musique est remarquable, tour à tour désincarnée (bravo pour l'illustration de la pochette avec un Greco) et presque sensuelle dans l'utilisation des voix.


Je partage la même horreur que toi pour cet épithète de "petit-maître", quand on pense que Vermeer, jusqu'après 1930, en était affublé...



Jean-Christophe Pucek 08/04/2010 20:54



Et moi, mon ami, j'aime faire entendre, dans la mesure où elles parviennent jusqu'à moi, ces voix que l'on fait si vite taire à coup d'étiquettes et de jugements de valeurs stériles. Rien ne
pousse à l'ombre des grands arbres ? Voire !



la trollette 07/04/2010 08:40



Billet très inspirant, ma foi...J'ai -religieusement! ;oP- écouté chaque extrait avant de lire le commentaire associé. 


Dans ma conception, il n'y a pas de maîtres, ni de grands et encore moins de petits. Il y a des oeuvres, qui me touchent ou pas, qui grattent la corde sensible ou la laissent irrémédiablement
muette. Je précise que je n'ai aucun problème à me laisser gratter à contre-poil. Ce que je crains plus que tout, c'est de ne ressentir aucune émotion devant une oeuvre, de ne pas trouver un seul
mot pour exprimer ce rien. Cela m'arrive parfois (pas plus tard que la semaine dernière) et cette sensation d'être une coquille vide est vraiment très désagréable, voire affolante. 

Rien de tel avec Stölzel dont l'écoute me laisse avec une sensation d'apaisement, de soulagement même, comme lorsqu'on passe d'une main douce et chaude (comme le ventre d'un chat dirait mon amie
écrivaine) un peu de baume sur un genou griffé...


Merci, donc, cher JC :o)


Des biz



Jean-Christophe Pucek 08/04/2010 18:35



Je te rejoins complètement sur le fait qu'il n'existe ni "grands" ni "petits", chère Trollette, il existe juste des façons différentes de traduire l'esprit d'un moment du temps. J'ai tellement
rencontré de hiérarchies durant mes études et elles m'ont toujours laissé si perplexe (parfois très agacé aussi) que je t'avoue être assez jubilant lorsque l'Histoire parvient à les gifler.


Je suis, en tout cas, ravi des sensations que la musique de Stölzel a provoquées en toi, et je n'aurais certainement pas trouvé d'images plus justes que celles que tu emploies pour la définir.
Poétesse, va (mais ça je le savais déjà !)



laurentp 06/04/2010 19:05



il est vrai que ce terme de "petit maître" est simplement épouvantable.


Je viens de découvrir un fort joli disque d'Andreas Hammerschmidt (un compositeur du 17e siècle que je ne connaissais pas) : Vier Suiten aus der Sammlund "Erster
Fleiß". Hesperion XX et Jordi Savall chez Ars Musici. Un disque de 1986 fort heureusement réédité.


Laurent



Jean-Christophe Pucek 06/04/2010 20:53



N'est-ce pas que ce terme est abominable, cher Laurent ? Comme je l'ai écrit aillleurs, il résulte d'une façon, que je n'approuve pas, de concevoir l'Histoire des Arts, double-décimètre (rarement
plus) en main, étiquettes dans la poche. Saviez-vous qu'au début du XXe siècle, certains tenaient encore Vermeer pour un "petit maître" ?


Je connais le disque dont vous parlez, je ne l'ai, en revanche, pas réécouté depuis longtemps, et la mention que vous en faites m'a donné l'envie d'y revenir. Vous me donnez une nouvelle
excellente raison d'affirmer que les échanges qui se nouent ici sont de véritables moteurs, merci.


Amitiés.



mmichel Giliberti 06/04/2010 15:34



J'ai écouté religieusement Jean-Christophe.


De toute évidence, je "sais", je "reconnais " le talent, la sensibilité, mais comme je vous l'ai dit, il
m'est difficile de rentrer dans cet espace musical dont je n'ai jamais été abreuvé. Je le regrette vraiment. J'essaie de rattraper le temps perdu, mais c'est extrêmement ardu. Ma culture
musicale, en tant que compositeur moi-même, a été celle de ma génération de jeune homme bohème, autodidacte en tout, faisant la manche avec sa guitare, crevant la faim et aimant la musique
anglo-saxonne. J'ai des amours installés pour Saint Saëns, Tchaïkovski, Mahler (surtout la symphonie n°5) Prokofiev, je ne parle pas du requiem de Mozart, Chopin, et puis dans un autre genre Éric
Sattie… Des classiques en quelque sorte… Mais vous voyez, j’ai marché un peu jusqu’ici, c’est un grand pas pour moi.


À bientôt cher Jean Christophe


Michel


 



Jean-Christophe Pucek 06/04/2010 20:45



Le plus important, cher Michel, est de se mettre en chemin, et vous n'imaginez pas à quel point le fait que vous l'ayez fait pour venir jusqu'à Stölzel me touche.


J'aime tout comme vous, la musique anglo-saxonne, et je puis vous dire qu'il y a eu, dans mon biberon, infiniment plus de Beatles et de Pink Floyd que de Mozart. Même si j'ai découvert, grâce à
une institutrice d'une école primaire de campagne comme je me plais à penser qu'il en existe encore, la musique que l'on dit "classique", mes premières amours ne m'ont pas déserté pour autant;
elles ont juste dû se pousser un peu pour faire une place afin que tout ce petit monde puisse cohabiter dans ce que j'appelle "moi" sans se marcher sur les pieds. Pour approivoiser la musique, il
faut simplement, je crois, la laisser venir à soi, sans se préoccuper d'autre chose que de l'accueillir. Quelquefois, comme dans toute histoire, ça ne "prend" pas, mais souvent, la rencontre qui
en résulte est inattendue et merveilleuse.


Alors n'hésitez pas à la laisser venir à vous, et si ce site, qui vous ouvre les bras en signe de bienvenue, peut, à son petit niveau, y contribuer et vous offrir un peu de plaisir, je serai le
plus heureux des hommes.


A bientôt, cher Michel.



Briesing 06/04/2010 09:44



Merci Jean-Christophe pour ton commentaire d'hier et ta réaction si rapide ! J'ai voulu te répondre dans la foulée mais ça ne marchait pas...
Je ne connaissais pas ce compositeur Stölzel. Je n'avais même jamais entendu son nom. J'ai été très touchée par son écriture, tout particulièrement pas le quatuor que je trouve très inspiré,
très intérieur. Tu es un passeur de merveilles...



Jean-Christophe Pucek 06/04/2010 20:11



Ca a été un tel plaisir de te retrouver chez toi autour, comme de coutume, d'une splendide photo que je ne pouvais attendre pour te manifester ma joie, chère Briesing.


Je suis heureux que la superbe musique de Stölzel ait trouvé le chemin de ton coeur, et je partage complètement ton ressenti quant à l'intériorité qui émane du choeur à 4, d'une ineffable
lumière.


Merci pour ta visite, pour les mots que tu as déposés ici, et, je l'espère, à bientôt.


Amitiés.



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