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14 février 2010 7 14 /02 /février /2010 14:26


emile friant les amoureux
Émile FRIANT (Dieuze, 1863-Paris, 1932),
Les amoureux (Soir d’automne), 1888.
Huile sur toile, 111 x 145 cm, Nancy, Musée des Beaux-Arts.
[cliquez sur l’image pour l’agrandir]

 

Jusque dans un passé récent (les années 1970), la musique de Gabriel Fauré avait été reléguée au purgatoire car jugée surannée et peu aventureuse à l’aune des compositions qui s'autoproclamaient alors modernes. Il s’est heureusement, depuis, trouvé des artistes, hélas pas assez nombreux en France, pour défendre un compositeur bien plus original que ce qu’on avait supposé, dont une des singularités est d’avoir réservé, à une époque où ce n’était pas à la mode, la plus large part de sa production, dont on connaît aujourd’hui surtout le Requiem et la Pavane, à la musique de chambre et à la mélodie. Témoin de ce regain d’intérêt, deux intégrales de ses Quatuors avec piano paraissent simultanément en ce début 2010, et c’est une belle occasion de nous arrêter un peu sur ces œuvres, en nous appuyant sur l’interprétation que le Trio Wanderer, auquel s’est joint pour l’occasion l’altiste Antoine Tamestit, vient de faire paraître chez Harmonia Mundi.

 

« Il n'y a pas encore bien longtemps, quinze ans peut-être, un compositeur français, qui avait l'audace de s'aventurer sur le terrain de la musique instrumentale n'avait d'autre moyen de faire exécuter ses œuvres que de donner lui-même un concert, d'y convier ses amis et les critiques. Quant au public, au vrai public, il n'y fallait pas songer ; le nom d'un compositeur, à la fois français et vivant, imprimé sur une affiche avait la propriété de mettre tout le monde en fuite. »

Camille Saint-Saëns, « La Société nationale de musique », dans Le Voltaire, 27 novembre 1880 [cliquez ici pour lire l’intégralité de l’article]

 

camille_saint-sa-ns.jpgDans la France du XIXe siècle, il était effectivement difficilement envisageable pour un compositeur d’espérer obtenir succès et reconnaissance en produisant des œuvres instrumentales, le public parisien ne jurant alors que par l’opéra, si possible italien. Pour autant, à l’instar de la symphonie, les créateurs n’ont jamais cessé, durant cette période, d’écrire de la musique de chambre, dont l’exécution trouvait alors sa place naturelle dans le milieu raffiné des salons. La création, le 25 février 1871, sous l’impulsion de deux proches de Fauré, Camille Saint-Saëns (photo ci-dessus) et Romain Bussine, de la Société nationale de musique allait changer la donne. Regroupant sous la bannière Ars gallica une poignée de musiciens, son but était de permettre aux jeunes compositeurs français de présenter leurs œuvres au public. En dépit de débuts difficiles, le rayonnement de la Société ne cessera de s’affirmer tout au long des années 1880, aboutissant à un véritable renouveau de la musique française.

gabriel_faur-_john_singer_sargent_1889.jpgLes deux Quatuors avec piano de Fauré (portrait ci-contre) ont été créés dans le cadre des concerts de la Société, le premier, en ut mineur, le 14 février 1880, le second, en sol mineur, le 22 janvier 1887, avec, à chaque fois, le compositeur au piano. Le Quatuor avec piano en ut mineur (opus 15) a été composé entre 1876 et 1879, mais son Finale fut entièrement réécrit à la suite de la première audition ; l’œuvre, telle que nous la connaissons aujourd’hui, a été donnée le 5 avril 1884. L’élaboration de ce quatuor a été lente et discontinue, notamment parce qu’elle a pris place dans une période troublée et douloureuse de la vie du compositeur, accaparé par ses charges à la Madeleine et meurtri par la rupture de ses fiançailles avec la fille de Pauline Viardot, Marianne, en octobre 1877. Sans vouloir à tout prix relier étroitement biographie et création, il semble néanmoins probable que le Quatuor en ut mineur porte témoignage, au travers du romantisme enflammé de son premier mouvement et du pathétique maîtrisé de son Adagio, des espoirs et des déchirements qui sous-tendent sa genèse. Celle du Quatuor avec piano en sol mineur (opus 45, et non 55 comme indiqué sur la pochette du disque), œuvre dans laquelle Jean-Michel Nectoux voit avec justesse un des actes inauguraux de la « seconde manière » fauréenne, marquée par une fermeté et une décantation grandissantes, est, en revanche, obscure. Sans doute composé entre 1885, année de la mort du père de Fauré, et 1886, on ne possède à son sujet qu’une indication tardive, donnée par le compositeur dans une lettre à sa femme datée du 11 septembre 1906 : « Ce n’est guère que dans l’Andante [en fait, un Adagio non troppo ; cette notation permet néanmoins de donner une idée du tempo souhaité par le compositeur] du Second Quatuor que je me souviens avoir traduit, et presque involontairement, le souvenir bien lointain d’une sonnerie de cloches qui, le soir, à Montgauzy [village où Fauré passa son enfance] nous arrivait d’un village appelé Cadirac lorsque le vent soufflait de l’ouest […] ». Ce mouvement paisiblement crépusculaire, dont les irisations annoncent Ravel et Debussy, prend place dans une œuvre où se côtoient fougue houleuse et plages de quiétude, mais dont l’impression d’ensemble fait surtout percevoir, certes canalisée par une admirable maîtrise formelle, l’agitation d’une âme profondément tendue et inquiète.

 

trio wandererLa discographie récente des deux Quatuors avec piano de Fauré était jusqu’ici dominée par la très belle version des Domus (Hyperion CDA66166, 1986), dont le choix de tempos est d’ailleurs identique, à une poignée de secondes près, à l’enregistrement qu’en proposent aujourd’hui le Trio Wanderer (photo ci-dessus) et Antoine Tamestit (photo ci-dessous). Autant le dire d’emblée, les qualités de ce dernier, sans occulter la réussite de la première, l’installent au même niveau, mais dans une optique assez différente. Les interprètes délivrent, en effet, une vision particulièrement engagée et sanguine, très « physique » de Fauré, à mille lieues de l’image de compositeur compassé qui s’attache encore trop souvent à lui. Il n’y a, en effet, rien de mièvre ou de « joli » dans cette interprétation où les traits fusent et claquent, sans que jamais ce côté bouillonnant devienne, pour autant, synonyme d’outrance ou d’agressivité. On perçoit ainsi aisément, par exemple, la manière dont le Quatuor en ut mineur, en particulier en son premier mouvement, se souvient des modèles hérités du romantisme germanique, comme le Quatuor avec piano en mi bémol majeur de Robert Schumann (opus 47, 1842), tandis que le caractère tendu et inquiet du Scherzo du Quatuor en sol mineur a rarement paru aussi palpable. Les choix interprétatifs adoptés permettent également aux Finales des deux quatuors de se déployer avec une implacable énergie, projetant sans cesse le discours en avant sans donner cependant le sentiment de presser importunément le pas.

antoine tamestitCeci voudrait-il dire que ce Fauré est univoquement vigoureux ? Assurément non et si cette version des Wanderer et de Tamestit est une réussite, c’est justement parce qu’elle sait talentueusement conjuguer un mordant à tort rarement osé dans ce répertoire avec la subtilité, la sensibilité et cette gravité sans lourdeur qui font le prix de la musique de Fauré. Le Scherzo du Quatuor en ut mineur virevolte facétieusement, la confidence, d’un lyrisme poignant, de son Adagio s’épanche sans jamais se répandre en sensiblerie déplacée, tandis que la mélancolie apaisée de l’Adagio non troppo, parfaitement restitué comme tel, du Quatuor en sol mineur fait voyager dans un paysage intérieur, loin de tout pittoresque, aux harmonies subtilement pré-debussystes. On aurait pu craindre que le fait d’intégrer un membre extérieur à un trio habitué à faire de la musique ensemble se soldât par une certaine hétérogénéité de son ou d’inspiration. Il n’en est heureusement rien et si chaque musicien a, à un moment ou à un autre, l’opportunité de briller individuellement, ce quatuor improvisé fait preuve d’une superbe écoute mutuelle, additionnant ses talents pour les mettre sans réserve au service des œuvres qu’il interprète.

À l’instar du récent enregistrement des Impromptus de Schubert par Alexei Lubimov que je chroniquais ici, un des grands mérites, à mes yeux, de cette interprétation des Quatuors avec piano de Fauré est sa spontanéité, son allant, la manière dont elle s’adresse, si j’ose dire, à l’auditeur les yeux dans les yeux, sans néanmoins céder en rien quant à l’excellence tant du jeu que de la conception. Grâce à ce remarquable disque, le Trio Wanderer et Antoine Tamestit apportent, à qui en doutait encore, une nouvelle preuve que, loin du cliché d’ennui poli dans lequel il s’est longtemps trouvé enfermé, Fauré est un compositeur aussi passionné que passionnant, sur lequel tout est loin d’avoir encore été dit.

 

Gabriel FAURÉ (1845-1924) : Quatuors avec piano, en ut mineur, opus 15, en sol mineur, opus 45.

 

Trio Wanderer (Jean-Marc Phillips-Varjabédian, violon, Raphaël Pidoux, violoncelle, Vincent Coq, piano) & Antoine Tamestit, alto.

 

faure quatuors avec piano trio wanderer tamestit1 CD [durée totale : 62’31”] Harmonia Mundi HMC 902032. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Quatuor avec piano en ut mineur, op.15 : 3e mouvement, Adagio.
2. Quatuor avec piano en sol mineur, op.45 : 4e mouvement, Finale. Allegro molto.

 

Illustrations complémentaires :

John Singer SARGENT (Florence, 1856-Londres, 1925) : Gabriel Fauré, c.1889. Huile sur toile, Paris, Musée de la musique.

La photographie du Trio Wanderer est de Marco Borggreve.

La photographie d’Antoine Tamestit est d’Éric Larrayadieu.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gallicismes
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commentaires

Marie 19/02/2010 20:43


Vite, il me presse, pavillon = oreille, ensuite clé : de sol, fa ou ut, semi-guitareuse, renchérissement en batterie à l'E et casserole, là je suis perdue, je n'ai rien compris de vos échanges ...
d'où ce sentiment d'être arrivée à un endroit autre que celui où je croyais être. Mais crois-moi, c'est sans importance !
vraiment !


Jean-Christophe Pucek 21/02/2010 07:55


C'est quand même beaucoup plus clair avec les sous-titres, chère Marie Je te retrouve hors ligne sous peu. Je t'embrasse
en attendant.


Continuum 17/02/2010 12:30


Cher Jean-Christophe, ce tableau de Friant est absolument splendide, et c'est un choix parfaitement adapté à lamusique de Fauré, si délicate et subtile. Si je peux faire partager mon
expérience sur la question du "j'aime / j'aime pas" la musique en fonction de l'époque ou du genre, c'est parfois plus complexe qu'il n'y paraît. Pour ma part, je ne peux pas dire par exemple
que j'aime la musique contemporaine. J'ai arpenté les concerts, j'ai écouté les disques, j'ai pratiqué occasionnellement ce répertoire, et il se trouve que certaines choses m'insupportent, quand
d'autres me comblent de joie. Il m'est arrivé d'entendre une oeuvre au concert et de m'ennuyer atrocement à l'écouter au disque, et inversement. Parfois un interprète peut faire jaillir mille
beautés dans une oeuvre insipide, ou au contraire anéantir une oeuvre magnifique. La musique est toujours une surprise, en somme. Pour ma part, mon Panthéon musical est assez déconnecté des
critères conventionnels, et je révère aussi bien Frescobaldi, Narvaez, Benda ou Fasch que Spontini, Salzedo, Chabrier ou Scriabine. Cette relation intime tissée avec certaines
figures est souvent liée à une émotion, un vécu, le sentiment d'être en bonne compagnie. Sentiment que provoque également votre blog, je vous assure. 


Jean-Christophe Pucek 19/02/2010 19:52


Cher Continuum,
Pardonnez ma réponse tardive, j'étais en plein XIIIe siècle... pas facile de revenir jusqu'ici
Je vous rejoins complètement dans ce que vous dîtes au sujet de la musique comme surprise perpétuelle, pour l'avoir expérimenté aussi. Certaines oeuvres, qui m'avaient paru insipides sous telle ou
telle direction, m'ont ainsi été révélées à la faveur d'un concert, tout simplement parce que le ou les interprètes ont su trouver, à ce moment précis, la juste médiation pour qu'elle me "parle"
enfin. Mes habitudes d'écoute se sont forgées presque intégralement par l'écoute de la musique baroque, alors inutile de vous dire qu'au départ, la musique romantique avait tendance, à quelques
exceptions près, à m'indisposer assez nettement. Et puis, petit à petit, l'oreille s'est formée et si j'ai toujours bien du mal avec certains tics interprétatifs des orchestres ou musiciens
"traditionnels", notamment pour ce qui est du vibrato, j'arrive suffisamment à les éliminer mentalement pour qu'ils ne m'empêchent plus de goûter des répertoires qui me passionnent (comme la
musique française des XIXe-XXe siècles - jusqu'à Poulenc inclus - par exemple).
Nous partageons visiblement le fait d'avoir un Panthéon un peu "marginal" où se côtoient des compositeurs que la postérité a quelque peu négligés. Je suis heureux de voir Fasch et Chabrier figurer
dans le vôtre.
N'hésitez jamais, surtout, à venir faire entendre ici votre voix et à partager vos émotions et réflexions. Vous êtes toujours le bienvenu sur ces pages.
Bien cordialement.


Marie 17/02/2010 10:19


Pardon ....
J'ai dû me tromper de porte ! Un problème de pavillon ou de clé.


Jean-Christophe Pucek 19/02/2010 19:33


Là, je ne te suis plus, chère Marie


Henri-Pierre 16/02/2010 01:25


Ravi d'avoir "fait la journée" de Trolette, mais vraiment désolé d'avoir oublié de citer dans les salons d'entre-deux siècles celui d'Anna de Noailles. La gaffe...


Ghislaine 15/02/2010 18:53


Je vois que j'arrive bien ! Rappelle-toi mon JC la batterie de cuisine de l'E., son petit faitout et sa grande
casserole... Aphone la casserole c'est encore mieux, HP !

Bon pour en revenir à mon tour à Fauré, euh... Tu sais bien mon JC... La musique de chambre romantique et post romantique, moi... J'insiste sur le "de chambre". Non vraiment là, je n'accroche pas. Je trouve ça rasoir, mais rasoir... Je n'aime pas. Ce verbe "aimer" voulant bien dire que c'est une perception des
choses qui m'est propre, toute personnelle et qui ne remet en cause ni l'interprétation ci-dessus, excellente et très lisible, ni surtout la très remarquable écriture de Fauré, compositeur pour
lequel j'ai une grande affection. Ma préférence va toujours, cependant, pour l'heure, à son Requiem, lumineux et apaisé, ou au Cantique de Jean Racine, pour ne citer, parmi d'autres pièces de
Fauré, que celles-ci.
Mais un concert tout entier constitué de sonates au clavecin ne sonne-t-il pas, lui, aux oreilles du non amateur, comme une... casserole grinçante et non aphone ? Ce que je comprends, du reste, parfaitement. Là aussi,
si l'on n'apprécie pas, rien n'est plus rasoir !
Je dois probablement avoir l'esprit encore trop "baroqueux" mais il va de soi que je ne demande qu'à être convaincue et que je compte sur toi pour me convertir !
Le tableau de Friant lui, en revanche, me touche et m'émeut profondément. Il me "parle".
Je t'embrasse fort mon JC, très fort.


Jean-Christophe Pucek 15/02/2010 20:18


Oui, Carissima, si casserole il y a - comme c'est présentement le cas - autant qu'elle soit aphone, ce sera moins douloureux aux oreilles sensibles
Pour ce qui est de ton absence d'appétence pour la musique de chambre romantique et postromantique, je la comprends d'autant mieux qu'il y a des répertoires que je trouve également "rasoir", car je
ne parviens pas à entrer dans l'univers qu'ils me proposent : c'est le cas, en particulier, de la musique contemporaine, que je dois être trop stupide pour comprendre et pas assez fin pour qu'elle
m'émeuve, quelque effort que j'aie, par ailleurs, pu faire pour tenter de me familiariser avec son langage. Peut-être qu'un jour... comme toi avec ces Quatuors de Fauré ?
Je te sais infiniment gré - mais comment en aurait-il été autrement avec toi ? -  d'avoir, même si tu n'as pas aimé la musique, su reconnaître le talent que déploie le Trio Wanderer pour la
servir, car vraiment, à mes yeux, leur interprétation mérite d'être saluée, et c'est d'ailleurs celle que je choisirais si je devais faire découvrir ces oeuvres à qui ne les connaît pas. Quant à
Friant, encore bien trop méconnu, il mériterait sans doute d'être un peu plus étudié et valorisé, tu ne trouves pas ?
Je t'embrasse très fort moi aussi.


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