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23 juin 2011 4 23 /06 /juin /2011 11:11

 

william dobson portrait homme thomas aylesbury

William Dobson (Londres, 1611-1646),
Portrait d’homme
(peut-être Sir Thomas Aylesbury), c.1642.

Huile sur toile, 125,5 x 99 cm, Londres, National Portrait Gallery.

 

La première apparition discographique de Bertrand Cuiller en qualité de soliste avait été un mémorable Pescodd Time (Alpha, 2006) regroupant des œuvres de Byrd, Bull et Philips interprétées au clavecin et au virginal. Après un détour, salué ici même, par l’Espagne de Scarlatti et Soler, le musicien revient, sur trois magnifiques instruments, vers son répertoire de prédilection dans une anthologie au titre quelque peu mystérieux, Mr Tomkins his Lessons of Worthe, que vient de publier le label Mirare.

 

La Bibliothèque Nationale de France conserve, sous la cote Réserve 1122, un manuscrit entièrement de la main de Thomas Tomkins, que le compositeur semble avoir compilé principalement à la fin de sa vie, entre novembre 1646 et septembre 1654, si l’on se fie aux dates portées sur certaines des pièces qui y figurent. Ces dernières se trouvent précédées par des feuillets comportant la liste d’une soixantaine de morceaux de différents compositeurs, les Lessons of Worthe (« leçons de valeur » ou « qui valent le détour », pour employer une formulation un peu plus moderne) dont ce disque offre une sélection.

Thomas Tomkins, lorsqu’il rassemble ce recueil, est un vieil homme qui a dépassé l’âge, très respectable pour l’époque, de 70 ans. Ce fils d’un maître de chœur de St David’s, au Pays de Galles, est, en effet, né dans cette petite ville en 1572 et y a vécu jusqu’aux alentours de 1586, date probable à laquelle son père rejoint la cathédrale de Gloucester en qualité de chanoine mineur. Même si les documents ne permettent pas d’être complètement affirmatif, on estime qu’il est presque certain que Tomkins a pu alors être l’élève de William Byrd (c.1539/40-1623), qu’il nomme « son vieux et révéré maître » dans la dédicace d’une de ses Songs publiées en 1622 et qui fut lui-même élève de Thomas Tallis (c.1505-1585), un autre compositeur représenté dans les Lessons of Worthe. Ce qui est, en revanche, certain, c’est qu’en 1596, Tomkins est organiste et maître de chœur à la cathédrale de Worcester, un poste qu’il conservera jusqu’en 1646. Marié en 1597 à Alice Patrick qui lui donne, en 1599, un fils unique prénommé Nathaniel, il reçoit le titre de Bachelor of Music à Oxford en 1607 avant d’être nommé gentilhomme ordinaire de la Chapel Royal en 1621, un titre honorifique qui l’oblige néanmoins à partager son temps entre Worcester et Londres. Requis, avec d’autres compositeurs, pour organiser la musique des cérémonies d’obsèques de Jacques Ier et du couronnement de Charles Ier en 1625, la qualité de ses réalisations lui vaut d’être remarqué par la cour et d’espérer, lorsque celui-ci devient vacant en 1628, le titre le plus convoité de tous, celui de compositeur ordinaire du roi, lequel échoit finalement à Alfonso Ferrabosco auquel il était réservé d’avance. william dobson portrait homme thomas aylesbury detailÀ partir des années 1639-40, Tomkins cesse ses visites à la capitale et mène à Worcester une vie bourgeoise et charitable. Cette tranquillité va être brisée net par deux événements tragiques en 1642, la mort de sa femme puis l’éclatement de la Guerre civile qui va plonger l’Angleterre dans de multiples turbulences jusqu’en 1651, avec, en point d’orgue, la décollation de Charles Ier le 29 janvier 1649, qui inspire au musicien sa pièce peut-être la plus célèbre, A sad paven – For these distracted Tymes, poignant Tombeau à la mémoire du monarque assassiné dont le manuscrit porte la date du 14 février 1649. Cette période sombre, faite de privations et de silence, s’achève pour Tomkins en 1654, année où son fils se marie et le recueille dans le manoir dont sa femme, une riche veuve, a hérité à Martin Hussingtree, au nord-est de Worcester. Après avoir passé ses dernières années à rassembler ses manuscrits, le compositeur y meurt au début du mois de juin 1656, à l’âge de 84 ans.

Outre les siennes, Tomkins a principalement retenu, dans le choix qui a présidé à l’établissement de la liste de ses Lessons of Worthe, des pièces signées par Byrd et Tallis, dont on a vu qu’ils constituaient son ascendance artistique, mais aussi du turbulent John Bull (c.1562-1628) qu’il a pu côtoyer à Oxford ou à Londres avant que ce dernier soit contraint de s’exiler aux Pays-Bas en 1613. Bull représente, en quelque sorte, le pont entre une tradition musicale fortement ancrée dans l’esthétique de la Renaissance, incarnée par Tallis, Byrd et, dans une certaine mesure Tomkins lui-même, dont les œuvres restent, dans l’esprit, assez largement tributaires de celles des maîtres du passé quand bien même la forme peut s’en émanciper, et une écriture plus « moderne » pour le clavier, très exigeante techniquement avec ses fusées et ses diminutions extrêmement rapides ainsi que ses incessants changements d’humeur. On peut dire que la remarquable longévité de Tomkins fait de lui le dernier représentant de la musique élisabéthaine et gager qu’il a sans doute eu obscurément conscience qu’un monde s’éteindrait avec lui : le panorama qu’il nous en offre, outre sa richesse documentaire, y gagne une dimension particulièrement émouvante, où point parfois, sous le foisonnement des ornements, la vitalité de la polyphonie et la rigueur du contrepoint, une mélancolie diffuse mais poignante.

Les attentes nées de ce retour de Bertrand Cuiller (photographie ci-dessous) au répertoire qui l’a fait connaître auprès du plus large public étaient importantes ; le moins que l’on puisse dire est qu’elles sont totalement comblées par ce récital de très haute volée. Ce qui frappera peut-être d’emblée, c’est la virtuosité du claveciniste dont les exceptionnels moyens digitaux semblent avoir encore gagné en vélocité et en délié pour atteindre une sorte d’époustouflante évidence. Chaque ligne des polyphonies instrumentales, parfois extrêmement complexes, des œuvres proposées dans cet enregistrement est dessinée avec précision et fermeté, mais sans jamais qu’apparaisse la moindre crispation, y compris dans les passages susceptibles de pousser l’interprète dans ses derniers retranchements, comme la Chromatic Galliard de Bull ou l’Offertory de Tomkins. bertrand cuillerS’il les aborde avec tout le respect et toute l’autorité nécessaires, le geste de Bertrand Cuiller demeure toujours d’une remarquable fluidité et ne néglige jamais d’insuffler à ces musiques ce qu’il faut de densité, mais aussi de chant (Felix namque de Tallis, avec ses cinq premières minutes débordantes d’ineffable nostalgie) ou d’humour (Ut, ré, mi, fa, sol, la de Tomkins) pour en faire autre chose que de savantes constructions, autant de qualités qui éloignent son interprétation de l’effroyable sécheresse avec laquelle elles sont parfois rendues. Toutes ces qualités techniques ne seraient rien si elles n’étaient mises au service d’une véritable vision des œuvres, à la fois très cohérente et pleine de diversité et de surprises. Ici, la maestria souvent explosive s’accompagne de la plus extrême concentration, ce que démontrent superbement les deux pièces les plus étendues de ce programme, parfaitement maîtrisées et tendues dans un seul élan de la première à la dernière note, mais que ne traverse aucune instabilité en dépit de notables variations de tempos et de climats. Enregistrée avec naturel par Hugues Deschaux dans une acoustique totalement adaptée au propos, cette anthologie construite et interprétée avec autant d’intelligence que de subtilité propose une plongée à la fois exigeante et très émouvante dans l’univers d’un vieil homme qui avait sans nul doute la conviction d’avoir été le témoin privilégié et d’être l’ultime dépositaire d’un âge d’or dont il tenait à préserver la mémoire. Ce n’est pas la moindre qualité de Bertrand Cuiller d’avoir réussi, par la seule force de la conviction et de l’humilité qui nourrissent son talent, à donner chair et à faire danser, rire ou soupirer les fantômes rieurs ou pensifs qui hantent ces pages.

 

incontournable passee des artsJe vous recommande donc tout particulièrement ces Lessons of Worthe offertes avec autant de brio que de sensibilité par Bertrand Cuiller qui confirme, disque après disque, qu’il est un claveciniste majeur de notre temps, un de ceux qui, par la cohérence de leur démarche et le soin qu’ils apportent à leurs réalisations, réussissent à être de parfaits ambassadeurs de leur instrument. On attend avec confiance et enthousiasme les prochaines leçons que voudra bien nous délivrer cet artiste dont plus personne aujourd’hui ne doute de la valeur.

 

mr thomas tomkins his lessons of worthe byrd bull tallis beMr Tomkins his Lessons of Worthe, pièces pour clavier de William Byrd (c.1539/40-1623), John Bull (c.1562-1628), Thomas Tomkins (1572-1656) et Thomas Tallis (c.1505-1585).

 

Bertrand Cuiller, clavecins (Philippe Humeau d’après des modèles italiens, pour les pièces en la *, et Malcolm Rose d’après Lodewijk Theeuwes, 1579, pour les pièces en sol **) et claviorganum (Philippe Humeau et Étienne Fouss, pour les pièces en ré ***)

 

1 CD [durée totale : 58’18”] Mirare MIR 137. Incontournable Passée des Arts. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. John Bull : Chromatic Galliard *

2. William Byrd : Pavan Sir William Petre **

3. Thomas Tomkins : Ground (Musica Britannica, 40) ***

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

Marie 16/12/2011 17:24

Comment se fait-il que j'ai laissé passer alors que le clavecin est un instrument enchanteur ? Le vieil homme n'intériorise pas, il souffre de la cataracte (bien que ce ne soit pas douloureux mais
brouille la vue). Tu me pardonneras ce retard, dis.

Jean-Christophe Pucek 17/12/2011 06:49



Peut-être ce billet a-t-il paru à un moment où tu étais moins disponible, très chère Marie ? Ne t'en fais pas, il n'y a aucun retard : comme je le dis souvent, des musiques qui existent depuis
trois ou quatre siècles ne sont pas à quelques jours ou semaines près



Henri-Pierre 06/07/2011 09:15



"cada loco con su tema" expression espagnole disant à peu près " a chacun sa folie"


(littéralement : chaque fou avec son propos)



Jean-Christophe Pucek 06/07/2011 09:26



C'est une expression que tu m'as apprise et que je me plais à retrouver



Henri-Pierre 05/07/2011 17:55



Tiens, en revenant me promener sur ce billet que j'avais particulièrement goûté je me rends compte que le commentaire que j'avais publié n'est pas parvenu.
Bon sang de technique... Bon je me rappelle m'être attardé sur la vue du personnage du tableau fixant le spectateur et le regard du buste du philosophe perdu dans la contemplation ; comme un
chiasme où humain et divin se croisent.
Je disais aussi et surtout la joie d'avoir des nouvelles de notre Guislaine bien aimée à laquelle, tu le sais bien, je pense bien souvent.



Jean-Christophe Pucek 05/07/2011 20:06



Effectivement, je n'ai trace d'aucun autre commentaire de ta part sur ce billet, mon ami, que celui auquel je suis en train de répondre. Après vérification, tu as laissé quelques mots au sujet du
tableau sur Facebook, dans lesquels tu soulignais le regard qui fixe intensément en même temps qu'il est ailleurs, peut-être y a-t-il confusion ? Quoi qu'il en soit, la technique c'est sans doute
très bien, mais ça ne demeure jamais que de la technique Je ne sais pas si j'irais jusqu'à invoquer ici le divin,
je reçois, pour ma part, ce tableau comme l'affirmation d'une autorité en même temps qu'une profonde réflexion sur soi, mais je ne dis pas que ma lecture est la seule possible bien entendu




laurentp 29/06/2011 20:45



en commande ! Je me réjouis d'écouter ce disque évènement.


Merci Jean-Christophe,


amitiés,


Laurent



Jean-Christophe Pucek 30/06/2011 17:45



Je pense que tu ne seras pas déçu, Laurent, et, comme toujours, tes impressions d'écoute m'intéressent au plus haut point.


Merci de ta fidélité et à bientôt.


Amitiés,


Jean-Christophe



cyrille 26/06/2011 15:24



Un vrai bonheur ! Ces trois mots suffisent. Et pourtant, je ne m' arrêterais pas là. Si les deux premiers extraits, diamétralement différents dans la sensation qu' ils engendrent chez moi, sont
de toute beauté, c' est le troisième qui me comble le plus. Et qu' elle sonorité que ce Claviorganum ( instrument que je ne connaissais pas jusqu' ici ) ! Bertrand Cuiller charme, et pour cela,
qu' il en soit remercié. C' est devenu tellement rare ... J' espère qu' il aura permis à Dame Clairette de mieux apprécier à l' avenir, au-travers de ce répertoire, toutes les subtilités sonores
du Clavecin que nous sommes, ici, quelques-un(es) à goûter. Merci de ce partage, J-Ch.


Tu excuseras, mon ami, que je" profite " de ton billet, pour m' adresser directement à Ghislaine.


Ghislaine, c' est avec émotion que j' ai lu tes lignes. Les raisons de ton absence me peine. A l' instar de J-Ch, de Pierrot et de quelques autres, je ne te ferais pas un long discours. Juste t'
écrire que tu me manques. Nos trop rares depuis quelques temps, mais ô combien éclairantes discussions me manquent. Je respect ton silence, mais espère profondément qu' il s' obombre rapidement
pour laisser place à la lumière éclatante de ta voix, de ta présence qui manquent cruellement. Mille baisers. 



Jean-Christophe Pucek 27/06/2011 17:36



Ce disque est plus qu'un disque, cher Cyrille, c'est un univers, celui d'un homme qui, au soir de sa vie, se retourne sur presque un siècle de musique dont je crois qu'il sent obscurément qu'il
est l'ultime dépositaire. Bertrand Cuiller a su capturer cet esprit d'une façon que je trouve magistrale, au vrai et plein sens que peut avoir cet adjectif, et il ne fait guère de doute, à mes
yeux, que son enregistrement sera un de ceux qui marqueront cette année. Je suis heureux que, bien qu'il se situe loin de tes références musicales habituelles, il ait su te charmer.


Bises et puisse ton message parvenir jusqu'à sa destinataire.



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