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13 novembre 2012 2 13 /11 /novembre /2012 08:38

 

Bach, sources, affluents, estuaires – 3

 

La chronique précédente est disponible ici.

 


franz joachim beich paysage montagneux avec lac

Franz Joachim Beich (Ravensburg, 1665-Munich, 1748),
Paysage montagneux avec lac
, sans date

Huile sur toile, 70 x 89 cm, Munich, Bayerische Staatsgemäldesammlungen
(cliché © BPK Berlin)

 

Une fois n’est pas coutume, je vais débuter cette chronique en vous faisant une confidence un peu honteuse. Moi qui goûte généralement beaucoup la musique de Bach, je n’ai jamais été grand amateur de ses trois Sonates pour clavecin et viole de gambe, alors qu’elles mettent pourtant en présence deux instruments dont je raffole. Des interprètes pourtant fameux, Ton Koopman et Jordi Savall (EMI puis Alia Vox) ou Paolo Pandolfo et Rinaldo Alessandrini (Harmonia Mundi), pour n’en citer que deux, avaient pourtant tenté de me convaincre que j’avais tort, en vain. Si je vous parle aujourd’hui du disque que Lucile Boulanger et Arnaud De Pasquale leur ont consacré au printemps dernier, c’est qu’il a forcément fait bouger les lignes.

 

On ignore quand furent précisément composées ces trois œuvres qui, bien qu’elles soient généralement enregistrées ensemble et regroupées dans le catalogue des œuvres de Bach à la suite l’une de l’autre (BWV 1027-1029), ne font pas partie d’un ensemble constitué comme, par exemple, leurs consœurs pour violon et clavecin (BWV 1014-1019). On a longtemps pensé qu’elles remontaient à la période de Köthen (1717-1723), où le compositeur avait côtoyé deux gambistes d’importance, l’un professionnel en la personne de Christian Ferdinand Abel (1682-1761) qui jouait alors de la viole au sein du Collegium musicum et est le père du célèbre Carl Friedrich qui fit à Londres une brillante carrière, en partie en association avec le dernier des fils du Cantor, Johann Christian, l’autre amateur, mais d’excellent niveau, qui n’était autre que le prince Léopold d’Anhalt-Köthen, employeur des deux musiciens. Il semble cependant que cette hypothèse ne tienne pas et que l’on doive plutôt placer ces trois œuvres durant la période de Leipzig, dans les années 1730 voire au début des années 1740, et que toutes trois, peut-être destinées à être exécutées lors des concerts hebdomadaires organisés au café Zimmerman, sont sans doute des transcriptions d’œuvres antérieures, à l’instar de la Sonate en sol majeur BWV 1027 adaptée de la Sonate pour deux flûtes et basse continue BWV 1039 dans la même tonalité.

Tout comme la Sonate en ré majeur BWV 1028, la Sonate en sol majeur BWV 1027 adopte la structure lent-vif-lent-vif typique de la sonata da chiesa, mais un esprit assez différent souffle sur les deux œuvres. BWV 1027 est une page concentrée dont les tempos modérés disent le caractère plutôt tourné vers la demi-teinte, voire la contemplation (Adagio liminaire) ou un sérieux souriant comme celui qui préside à sa fugue finale, tandis que BWV 1028 semble tracée d’un trait moins net, ce qui lui vaut généralement mauvaise réputation ; néanmoins, son Andante en si mineur, tonalité chargée de douleur dont l’emploi n’est jamais innocent chez Bach (c’est, entre autres, celle du célèbre air « Erbarme dich » de la Passion selon Saint Matthieu que certaines inflexions de ce mouvement ne sont d’ailleurs pas sans évoquer), dégage un intense sentiment de mélancolie, tandis que son trépidant Allegro final n’est pas avare en traits virtuoses. Toute différente est la Sonate en sol mineur BWV 1029 qui adopte, elle, la forme tripartite vif-lent-vif du concerto « moderne » et avoue, dès les premières mesures de son vigoureux et volubile Vivace liminaire, dans lequel passe le souvenir de l’univers des Concertos Brandebourgeois qui le rend immédiatement familier, tout ce qu’elle doit à l’Italie, une impression que ne feront que renforcer les deuxième et troisième mouvements, un Adagio et un Allegro qui explorent les ressources du cantabile, l’un sur un mode rêveur et quelque peu nostalgique, l’autre de façon joueuse, voire une rien capricieuse.

lucile boulanger arnaud di pasqualeEn complément de programme a été adjointe une transcription en ré mineur de la Sonate pour violon et basse continue en mi mineur BWV 1023, œuvre construite sur le modèle vif-lent-vif-lent de la sonata da camera et d’un réel intérêt puisqu’elle juxtapose deux premiers mouvements conçus de façon très libre, un Prélude déclamatoire faisant place à un Adagio non tanto assez méditatif, à deux nettement plus formels puisqu’il s’agit de danses, une Allemande pleine de noblesse et une Gigue sautillante, mais sans excès. Enfin, on trouvera la Toccata pour clavecin en ut mineur BWV 911, une pièce datant de la période de Weimar (1708-1717) qui, après un prélude en style libre suivi par un Adagio archaïsant déploie une longue fugue à trois voix qui ancre encore plus nettement la composition dans une manière accordant à l’austérité d’une polyphonie savamment élaborée et maîtrisée la précellence sur les ébrouements de la virtuosité.

La gambiste Lucile Boulanger et le claveciniste Arnaud De Pasquale (photographie ci-dessus) sont de jeunes musiciens qui prennent part aux productions d’ensembles comme Les Musiciens de Saint-Julien pour l’une ou Pygmalion pour l’autre ; ils signent ici un premier disque mieux que prometteur, déjà très maîtrisé et pleinement abouti. La qualité qui signale le plus immédiatement leur prestation, au demeurant enregistrée avec beaucoup de présence et de précision, est l’investissement de tous les instants dont ils font preuve, s’emparant de la musique sans faire plus de façons mais sans pour autant se montrer brutaux ou hâtifs ; ce mélange de simplicité et de délicatesse permet à leur lecture de donner un vrai sentiment de naturel et de proximité chaleureuse que d’autres, à l’affiche pourtant prestigieuse, ne procurent pas à ce point. Un autre des points les plus frappants de cette réalisation est sans doute la sensation d’équilibre qui s’en dégage : nous sommes, en effet, bel et bien à l’écoute d’un duo formé par deux partenaires complices dialoguant sur un pied d’égalité qui s’écoutent, se répondent, se sourient ou se taquinent, mais jamais ne cherchent à prendre le dessus l’un sur l’autre. Lucile Boulanger développe un jeu très délié et fluide, jouant parfaitement de la raucité comme de la douceur de sa viole, tandis qu’Arnaud De Pasquale montre un vrai sens de la conduite du discours et un toucher d’une grande finesse, qui lui permettent d’ailleurs de délivrer une version de la Toccata BWV 911 de fort bon aloi. Leur interprétation chante magnifiquement (écoutez l’Adagio de BWV 1029) et si elle déborde d’une sève vigoureuse, elle sait également prendre son temps pour permettre à la musique de s’épanouir pleinement et de développer des parfums souvent capiteux, loin de la chair triste des visions émaciées ou précautionneuses. incontournable passee des artsSans rien retrancher à la renommée des lectures qui ont, jusqu’ici, marqué la discographie de ces Sonates pour clavecin et viole de gambe de Bach, la spontanéité raffinée et l’intelligence pleine de fraîcheur de ces nouveaux venus font, à mes yeux, pencher la balance en leur faveur et m’enjoignent à vous recommander de ne surtout pas manquer ce disque dont vous avez compris qu’il m’a enfin réconcilié avec ces œuvres.

 

johann sebastian bach sonates viole gambe clavecin boulangeJohann Sebastian Bach (1685-1750), Sonates pour clavecin et viole de gambe BWV 1027-1029, Sonate pour viole de gambe et clavecin en ré mineur, d’après la Sonate pour violon et basse continue en mi mineur BWV 1023, Toccata pour clavecin en ut mineur BWV 911

 

Lucile Boulanger, basse de viole François Bodart (2006) d’après Joachim Tielke (Hambourg, 1699)
Arnaud De Pasquale, clavecin Philippe Humeau (1979) d’après Jean Henry Silbermann (seconde moitié du XVIIIe siècle)

 

1 CD [durée totale : 69’02”] Alpha 161. Incontournable de Passée des arts. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Sonate pour clavecin et viole de gambe en sol mineur BWV 1029 :
[I] Vivace

2. Sonate pour clavecin et viole de gambe en ré majeur BWV 1028 :
[III] Andante (en si mineur)

 

Un extrait de chaque plage du disque peut être écouté ci-dessous grâce à Qobuz.com :

 

La photographie de Lucile Boulanger et Arnaud De Pasquale appartient à Outhere.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

Henri-Pierre 21/11/2012 11:35


J'emprunte les diverses allées de cet opus consacré à Bach, qui, tu le sais, est depuis mon adolescence un de mes compositeurs préférés.
Bien sûr je ne dirai rien au plan strictement musical de cette version des sonates pour viole et clavecin que tu nous offres sinon que ces extraits éveillent  en moi un écho très
 intense.
En revanche, je ne te cacherai pas ma joie quant à cette "réconciliation" avec ces oeuvres, redécouvrir dans un sens positif est parmi les plus belles choses qui puissent nous arriver. 

Jean-Christophe Pucek 21/11/2012 14:35



Ce sont plus des canaux que des allées, compte tenu de la thématique retenue pour cette série, cher Henri-Pierre. Pour le reste, je suis bien d'accord avec toi et ça va même un peu plus loin, car
aujourd'hui, je peux écouter ces sonates juste pour le plaisir et non uniquement pour des raisons documentaires : un régal.



cyrille 13/11/2012 10:51


Je dois bien avouer que ton troisième opus J.S.Bach m'aura, outre tes lignes instructives, totalement séduit musicalement.


Reprenant ainsi depuis peu contact avec le Cantor, ces deux admirables extraits, restitués ici par ces deux jeunes musiciens (à qui nous souhaitons le meilleur), m'ont comblé.


La toile de F.J. Beich est superbe !


Hâte de découvrir dans quelques jours la suite de ces belles promenades-découvertes...


Des bises, mon ami.

Jean-Christophe Pucek 13/11/2012 14:09



Je ne suis pas surpris que, des trois proposés jusqu'ici, ce soit ce disque qui ait le plus durablement retenu ton attention, mon ami, et je crois même que, sauf surprise, cette étape demeurera
ta préférée. Comme tu l'as compris, j'aime énormément cet enregistrement qui m'a vraiment séduit car, comme je l'écrivais ailleurs, le fait que ces deux jeunes interprètes n'aient rien d'autre à
prouver que leur amour pour cette musique prévient toute tentative de débordement égocentrique et remet les œuvres au centre de leur propos.


Excellente journée à toi et merci de ton écoute.



Marie 13/11/2012 10:00


Bach en cascades, ça coule de source.


D’une intention cachée faire la dédicace, est-il plus beau langage que celui d’amitié ?

Jean-Christophe Pucek 13/11/2012 13:48



J'ai trouvé que l'image des cascades allait bien avec la musique, très chère Marie, tu me diras ce que tu en penses, si tu veux bien ? Et non, il n'est pas de plus beau langage.



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