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7 novembre 2012 3 07 /11 /novembre /2012 09:11

 

Bach, sources, affluents, estuaires – 1

 


 

En guise de préambule :

 

L’année dernière, à la même époque, j’avais publié un billet regroupant des chroniques relatives à quelques parutions consacrées à Johann Sebastian Bach dignes, à mes yeux, d’être signalées à votre attention. Il semble bien que celui que je qualifiais alors de « valeur refuge pour un temps de crise » ait conservé ce statut pour les interprètes, quelle que soit la génération à laquelle ils appartiennent, et j’en viens même à me demander s’il s’est trouvé en 2012 une semaine sans disque qui lui soit consacré. Je me suis fait l’écho de quelques-uns d’entre eux, comme le très beau récital de Violaine Cochard (agOgique, Incontournable de Passée des arts), la troisième version de la Messe en si livrée par Philippe Herreweghe (Phi) ou la récente et polémique Missa 1733 de Pygmalion (Alpha), mais il est certains autres qu’il serait, selon moi, dommage de passer sous silence. Les cinq enregistrements que vous allez retrouver à intervalles réguliers durant les prochains jours représentent une sélection effectuée parmi ceux que j’ai eu la possibilité d’écouter de façon approfondie ; manquent cependant à l’appel au moins deux réalisations qui méritent mention. La première est Bach Dramma, un coffret proposant trois cantates profanes (BWV 201, 205 et 213) par Leonardo García Alarcón (Ambronay Éditions) qui aurait sans nul doute figuré parmi mes plus chaleureuses recommandations si une prise de son nautique n’était pas venue en abîmer sérieusement le message musical d’une réelle intelligence, la deuxième est le second et dernier volet de l’intégrale des Sonates et partitas pour violon seul gravée par Isabelle Faust qui égale, sur violon moderne joué de façon parfaitement « historiquement informée », la version d’Amandine Beyer parue l’année dernière chez Zig-Zag territoires et couronnée d’une multitude de récompenses, dont un Incontournable de Passée des arts ; Harmonia Mundi ne jugeant pas opportun de traiter la majorité des blogs parlant de musique dite « classique », dont celui que vous me faites l’honneur de lire, autrement que par le mépris, je ne reçois pas les disques de ce label qui m’est pourtant cher.

Ces mises au point étant faites, je vous convie à découvrir, à raison d’un tous les deux jours environ, ces enregistrements qui nous permettent de suivre un peu du trajet de l’inépuisable rivière que fut Bach, mais aussi de ses sources, affluents et estuaires.

jan griffier paysage fluvial avec fete

Jan Griffier l’Ancien (Amsterdam, c.1652/56 ?-Londres, 1718),
Paysage fluvial avec une fête
, sans date

Huile sur cuivre, 52,5 x 66,5 cm, Dresde, Staatliche Kunstsammlungen
(cliché © BPK Berlin/Elke Estel - Hans-Peter Kluth)

 

Leonardo García Alarcón ne s’en cache pas, Bach est un compositeur central aux yeux du claveciniste qu’il est et il était donc tout naturel qu’il finît par consacrer un peu de son impressionnante activité discographique à ses œuvres. Il a choisi de les aborder dans un disque au programme passionnant conçu autour de musiques issues de sa plume, mais également de celles d’autres musiciens en rapport direct avec lui, dont le point commun est de célébrer des moments festifs, en particulier des mariages.

Organiste de l’église Saint-Jean de Lüneburg de 1698 à sa mort, on connaît surtout aujourd’hui de Georg Böhm (1661-1733) son œuvre pour clavier qui nous a été mieux transmise que la partie vocale de sa production, probablement en grande partie perdue et dont ne subsiste qu’une douzaine de cantates et de motets. Même s’il est assez négligé de nos jours, Böhm, dont le style s’était forgé auprès de son père, organiste dans sa ville natale de Hohenkirchen, puis lors de ses séjours à Gotha, Iéna et Hambourg, eut une influence certaine sur Bach qui travailla sous sa direction de 1700 à 1703 environ et maintint ensuite avec lui des liens d’amitié. Sa cantate Mein Freund ist mein est une composition strophique dans l’esprit des concerts spirituels de Schütz, unifiée par la répétition de la phrase qui lui donne son titre (Mon bien-aimé est à moi et je suis à lui) mais réussissant à conserver une véritable variété d’inspiration d’une strophe à l’autre et dans les chœurs qui ouvrent et closent la pièce, grâce à l’imagination déployée par le compositeur dans leur mise en musique.

On s’accorde à reconnaître aujourd’hui en Johann Christoph Bach (1642-1703), originaire d’Arnstadt mais ayant fait l’essentiel de sa carrière comme claveciniste de la chapelle ducale et organiste de l’église Saint-Georges d’Eisenach de 1665 à sa mort, le prédécesseur le mieux doué de Johann Sebastian qui l’entendit probablement jouer dans son enfance et avait parfaitement conscience de la valeur de ses œuvres qu’il se soucia de préserver et de faire exécuter lorsqu’il fut en mesure de le faire. Les musicologues estiment que sa cantate Meine Freundin, du bist schön fut probablement écrite pour le mariage, le 5 avril 1679, d’un Johann Christoph Bach (notre compositeur s’était, lui, marié en 1667), musicien homonyme actif à Arnstadt, avec Martha Elisabeth Eisentraut. Conçue comme une véritable scène dont le point culminant est constitué par une imposante chaconne avec violon solo, cette pièce qui puise essentiellement dans le Cantique des Cantiques pour dépeindre deux amoureux à la recherche d’un endroit où ils puissent se retrouver dans l’intimité, offre une parfaite illustration des capacités de celui que la famille Bach s’accordait à reconnaître comme un « profond compositeur » à écrire une musique à la polyphonie ouvragée et à l’expressivité constante.

leonardo garcia alarconMême si aucune preuve documentaire ne vient l’attester de façon définitive, on pense que la cantate Der Herr denket an uns (Le Seigneur pense à nous) BWV 196 a très probablement vu le jour à l’occasion du remariage, le 5 juin 1708, du pasteur Strauber avec Regina Wedemann, qu’il avait rencontrée le 17 octobre 1707 lorsqu’il avait uni Johann Sebastian et Maria Barbara, dont Regina était la tante. Écrite pour un effectif modeste (quatre chanteurs, cordes et basse continue), sans doute lacunaire, cette partition de jeunesse, souvent tenue en piètre estime, est néanmoins séduisante par ses textures transparentes, son atmosphère pleine de tendresse et son mélange d’éléments stylistiques nouveaux (aria de soprano avec violons à l’unisson et da capo) et anciens (duetto archaïsant entre le ténor et la basse faisant alterner voix et instruments). Tout différent est le Quodlibet BWV 524, lui aussi fragmentaire, conçu probablement vers la même époque à l’occasion d’une noce non identifiée ; il s’agit d’une œuvre truculente pensée pour la détente, truffée de références à des airs populaires, dont toute tristesse est bannie au profit d’un rire qui en dit long sur ce que devaient être les joutes musicales qui avaient couramment cours au sein de la famille Bach.

Cette incursion de Leonardo García Alarcón (photographie ci-dessus) accompagné, pour la circonstance, de musiciens qu’il connaît bien est à la fois passionnante et inaboutie. Il semble évident que le chef a soigneusement pensé son interprétation tant il soigne les équilibres et la mise en scène de chaque pièce, insufflant à ces musiques une indéniable animation, avec le sens inné du théâtre qu’on lui connaît. Il dispose, pour ceci, d’un atout majeur avec les instrumentistes de Clematis, un ensemble qui ne cesse, disque après disque, de hausser son niveau de jeu et fait ici des prodiges de transparence, de réactivité et de couleurs, se montrant aussi à l’aise dans les textures diaphanes de la Cantate BWV 196, que dans la sensualité de Meine Freundin, du bist schön où le violon de Stéphanie de Failly, plein de rondeur et de maîtrise, ne pâlit pas un instant face aux références qui l’ont précédé (Reinhard Goebel pour Archiv en 1986, par exemple), ou la pochade débridée du Quodlibet BWV 524. Le principal problème vient, à mes yeux, des chanteurs, non pas de leurs capacités techniques (bien que les deux contre-ténors ne semblent pas dans leur meilleur jour), car ils savent être séducteurs en diable, mais de leur maîtrise insuffisante de la langue allemande qui rend souvent difficilement compréhensible ce qu’ils chantent sans le recours au livret et bride leur expressivité, l’énergie qu’ils dépensent pour se concentrer sur le maintien d’un minimum de lisibilité aboutissant, en outre, à des durcissements de timbre que l’on n’observe pas lorsqu’ils chantent dans des langues latines (les « krank » de Mariana Flores dans Meine Freundin en sont un excellent exemple). Malgré cette réserve, à laquelle on ajoutera le tempo un peu trop alangui appliqué à la cantate de Johann Christoph Bach (4 minutes de plus que Goebel, 3 de plus que Junghänel), le résultat d’ensemble se défend fort bien, en particulier dans les deux pièces de Bach, car on sent bien qu’il procède d’une véritable vision de la part d’un chef dont l’intelligence et la volonté de servir aux mieux les répertoires qu’il choisit ne fait aucun doute. On espère donc que cet essai sera suivi de beaucoup d’autres car il y a fort à parier qu’ils nous réserveront de fort belles surprises.

 

bohm johann christoph bach johann sebastian bach clematis gJohann Christoph Bach (1642-1703), Meine Freundin, du bist schön, cantate. Georg Böhm (1661-1733), Mein Freund ist mein*, cantate. Johann Sebastian Bach (1685-1750), Der Herr denket an uns, cantate BWV 196*, Quodlibet BWV 524

 

Mariana Flores, soprano, Paulin Bündgen* et Steve Dugardin, contre-ténors, Fernando Guimarães, ténor, Christian Immler* et Philippe Favette, basses
Clematis
Stéphanie de Failly, violon solo
Leonardo García Alarcón, clavecin & direction

 

1 CD [durée totale : 68’07”] Ricercar RIC 323. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. J.S. Bach : Cantate BWV 196 : Sinfonia

2. J.S. Bach : Cantate BWV 196 : Duetto (ténor, basse) : « Der Herr segnet euch »

3. G. Böhm : Cantate Mein Freund ist mein : Coro (final) « Mein Freund ist mein »

 

Un extrait de chaque plage du disque peut être écouté ci-dessous grâce à Qobuz.com :

 

La photographie de Leonardo García Alarcón est de Jean-Baptiste Millot pour Qobuz.com.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

aliane fabrice 09/11/2012 12:27


Cher Jean-Christophe,


Vous partagez très généreusement votre science,votre érudition,vos découvertes,vos émotions,vos passions et vous comblez les mélomanes:Mille mercis à vous.

Jean-Christophe Pucek 09/11/2012 14:14



Cher Fabrice,


C'est moi qui vous remercie pour l'attention dont vous honorez mes publications et pour vos encouragements; soyez certain qu'ils sont un moteur essentiel pour trouver l'énergie nécessaire aux
partages sur ce blog.


Grand merci à vous et bel après-midi.



Marie 07/11/2012 17:30


Puisque Christine voulait t'éclairer sur mon propos, je me dois de rectifier ; je faisais référence à la présence de Charlotte en Chine et aux enregistrements de JMJ pollués par les déclics
incessants de son appareil (effet désastreux .... ) c'est vieux tout ça !

Jean-Christophe Pucek 07/11/2012 17:34



Me voici doublement éclairé, très chère Marie, mais, pour filer la métaphore photographique, mon objectif dans ce billet était plutôt Bach que JMJ



Christine 07/11/2012 16:08


Je pense que votre amie Marie fait référence au livre de photographies qu'a publié Charlotte RAMPLING et à l'exposition qui a eu lieu à la Maison de la Photographie à Paris dans le courant de
l'année 2012. Il se trouve que j'ai eu l'occasion de croiser Charlotte RAMPLING, il y a quelques années. Elle était seule, dans son coin, elle observait tout et tout le monde de son oeil
scrutateur, la voix très grave, petite, assez mal fagottée d'ailleurs ... très peu star en apparence, mais ça ne l'a pas empêchée d'exiger une limousine pour se rendre à l'aéroport ! Voilà,
c'était un clin d'oeil en passant sur Passée des Arts.

Jean-Christophe Pucek 07/11/2012 16:48



Merci, Christine, pour avoir laissé une trace de votre passage sur Passée (la première, si je ne m'abuse) et m'avoir éclairé dans le même temps par ce souvenir personnel — quand je vous disais
que j'étais plein de lacunes, sorti de mes sujets d'élection (et même dans ceux-ci, d'ailleurs).


Je vous souhaite une très belle fin de journée.



Marie 07/11/2012 09:40


Prises de son intempestives ... sans aucun rapport sauf ce qui gêne l'écoute, ça me fait penser à Charlotte Rampling et son appareil photographique ... Le son pur est complexe à re-trouver.

Jean-Christophe Pucek 07/11/2012 10:01



Je ne te suis pas trop sur Charlotte et son appareil photo, très chère Marie, car je ne possède pas les éléments nécessaires pour bien comprendre ce que tu veux dire. Mais je te confirme, en
revanche, qu'une prise de son mal maîtrisée peut « ruiner » complètement le propos d'un disque



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