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20 juin 2010 7 20 /06 /juin /2010 15:32

 

theo van rysselberghe fontaine parc sanssouci

Théo VAN RYSSELBERGHE
(Gand, 1862-Saint-Clair, Var, 1926),
Fontaine dans le parc de Sanssouci
, 1903.
Huile sur toile, 105 x 81,8 cm, Munich, Neue Pinakothek.
[cliquez sur l’image pour l’agrandir]

 

Doucement mais, espère-t-on, sûrement, les artistes français réinvestissent la musique de Gabriel Fauré (1845-1924). Après de remarquables Quatuors avec piano par le Trio Wanderer et Antoine Tamestit il y a quelques mois (Harmonia Mundi, cliquez ici), voici que paraît, chez Alpha, une magnifique intégrale des Barcarolles interprétée par la jeune et talentueuse pianiste Delphine Bardin. Avant de nous pencher plus précisément sur cet enregistrement, peut-être n’est-il pas inutile de nous attarder un instant sur la forme musicale qu’il documente.


claude monet gondoles veniseLe mot barcarolle, calqué sur l’italien barcaruola désignant le chant des bateliers vénitiens, apparaît en France en 1767, sous la plume de Voltaire, mais c’est Rousseau qui assure la promotion de cette forme, en s’appuyant sur son caractère naturel et populaire, ainsi que sur le rêve d’une Venise fantasmée qu’elle contient. C’est tout d’abord dans les œuvres lyriques que l’on trouve des barcarolles, la plus célèbre étant sans doute celle, tardive, des Contes d’Hoffmann (1881) d’Offenbach, « Belle nuit, ô nuit d’amour », quand des exemples plus anciens se rencontrent, par exemple, chez Daniel-François-Esprit Auber (1782-1871) dans La muette de Portici (1828), puis dans l’Acte II de Fra Diavolo (1830) :

Le succès et la diffusion précoce, en France, des Lieder ohne Wörte de Mendelssohn, où le sous-titre Venetianisches Gondellied qualifie la sixième pièce du premier recueil publié (opus 19, 1832), va insensiblement faire basculer la barcarolle de l’univers de la scène vers celui des salons en la confiant au piano :

Tournant décisif dans l’évolution du genre, la Barcarolle en fa dièse majeur de Chopin (opus 60, 1846), tant par ses dimensions que par sa complexité, détache cette forme de toute velléité descriptive ou anecdotique pour n’en conserver que le balancement et les miroitements aquatiques souvent teintés par l’insaisissable mélancolie qui naît à l’ombre des heures ensoleillées.

 

gabriel_faur-_john_singer_sargent_1889.jpgLes treize Barcarolles de Gabriel Fauré dont l’étalement de la composition sur une quarantaine d’années, d’environ 1881 à 1921, permet de suivre l’évolution du musicien avec beaucoup de précision, reprennent, prolongent, et transcendent cet héritage. Les quatre premières (c.1881, 1885 – nos 2 et 3 –, 1886) sont sans doute les plus immédiatement séduisantes, pleines de douceur et d’une lumière qu’une nostalgie aussi vague que prégnante rend diffuse. Après une interruption de huit ans durant laquelle il se rend à Venise et s’éprend d’Emma Bardac pour laquelle il compose le cycle de mélodies La Bonne Chanson (1892-1894), Fauré renoue avec la barcarolle en livrant les nos 5 et 6 (1894 et c.1895), la première où l’indécision alterne avec une farouche détermination, la seconde qu’illumine de bout en bout un sourire confiant et tendre. Encore un nouveau silence, cette fois de dix ans, et le compositeur écrit, de façon chronologiquement plus serrée, six nouvelles barcarolles, en 1905 (n°7), 1906 (n°8), 1908-09 (n°9), 1913 (nos 10 et 11), 1915 (n°12), puis, enfin, l’ultime 13e en 1921. Sans revenir dans le détail sur chacune d’elles, notons que les 7e et 8e peuvent être comprises comme un couple où se tisse, en miroir, un jeu complexe de clairs-obscurs, tandis que des teintes plus sombres dominent les trois suivantes en mode mineur, avant qu’une sorte de délivrance, légère, diaphane, toute de lignes fuyantes, signe l’humeur des deux dernières.

delphine bardinCouronnée, au CNSM de Paris, par des premiers prix de piano et de musique de chambre, mais également d’accompagnement au piano et vocal, élève de Pierre-Laurent Aimard et de Christian Ivaldi, Delphine Bardin (photo ci-contre) a obtenu, en 1997, le Prix Clara Haskil, et se produit depuis sur de nombreuses scènes, tant en Europe qu’aux États-Unis. Elle offre des Barcarolles de Fauré une vision lumineuse, dans toutes les acceptions que peut revêtir cet adjectif. Qu’il s’agisse du romantisme palpitant des premières, auquel elle insuffle une tenue qui les préserve de toute mièvrerie tout en magnifiant les frémissements dont sont parcourues ces quatre pièces hantées par le chant, de l’ampleur presque déclamatoire de la 5e, du caractère insaisissable, voire capricieux (8e), des suivantes, puis de la touche de plus en plus décantée à mesure que l’on avance vers les dernières pièces, la pianiste semble se mouvoir dans l’univers fauréen, dont l’art de l’allusion peut pourtant se révéler un véritable piège pour les interprètes, y compris les plus aguerris, avec une fascinante aisance. Guidée par une compréhension très aiguë des enjeux des Barcarolles, l’interprétation de Delphine Bardin apparaît aussi intensément réfléchie que véritablement instinctive, la musique semblant tomber tout naturellement sous ses doigts. Le toucher est aussi ferme et précis qu’il est raffiné et subtil (écoutez attentivement les dernières mesures de la 7e Barcarolle pour vous en convaincre), l’agogique admirablement gérée, tout est ici d’une fluidité et d’une limpidité dont la transparence gorgée de sensibilité étreint le cœur. Loin de l’image salonarde qui s’attache malheureusement encore à lui, cette intégrale de très haut vol des Barcarolles nous livre, au fil du voyage intime qu’elle dessine, un Fauré intensément vivant et vibrant, dont fulgurances et déchirures affleurent sous le masque.

 Delphine Bardin note, dans son introduction à cet enregistrement, que « ce qui nous touche dans cette musique si secrète et pourtant si humaine, c’est son élan, son aspiration vers quelque chose de vaste (…), en même temps que sa poésie tout intérieure. » On ne saurait mieux définir la vision qu’elle nous offre des Barcarolles de Fauré et qui s’impose comme une référence avec laquelle il conviendra désormais de compter.


Gabriel FAURÉ (1845-1924), Barcarolles.


Delphine Bardin, piano Steinway


gabriel faure barcarolles delphine bardin1 CD [durée totale : 59’12”] Alpha 162. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.


Extraits proposés :

1. Barcarolle n°1 en la mineur, opus 26 (c.1881)

4. Barcarolle n°6 en mi bémol majeur, opus 70 (c.1895)

5. Barcarolle n°13 en ut majeur, opus 116 (1921)


Compléments musicaux :

2. Daniel-François-Esprit AUBER (1782-1871), Fra Diavolo, opéra-comique en trois actes sur un livret d’Eugène Scribe :

[N°9] Barcarolle : « Agnès la jouvencelle » (Diavolo)


Nicolaï Gedda, Fra Diavolo
Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo
Marc Soustrot, direction


auber fra diavolo geddaFra Diavolo. 2 CD EMI 7243 5 75251 2 1. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.


3. Felix MENDELSSOHN-BARTHOLDY (1809-1847), Lied ohne Wörte en sol mineur, opus 19 n°6 « Venetianisches Gondellied ».


Olga Tverskaya, pianoforte David Winston, d’après Joseph Brodmann, Vienne, 1823


mendelssohn lieder ohne worte tverskayaLieder ohne Wörte (anthologie). 1 CD Opus 111 OPS 30-183. Indisponible.


Illustrations complémentaires :

Claude MONET (Paris, 1840-Giverny, 1926), Gondoles à Venise, 1908. Huile sur toile, 81 x 65 cm, Nantes, Musée des Beaux-Arts.

John Singer SARGENT (Florence, 1856-Londres, 1925), Gabriel Fauré, c.1889. Huile sur toile, Paris, Musée de la musique.

La photographie de Delphine Bardin est de Caroline Doutre, utilisée avec permission.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gallicismes
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commentaires

sylvie calmel 07/02/2014 10:26


J'aime beaucoup la musique de Fauré,mais là,j'ai trouvé unen interprétation absolument remarquable de ses Barcarolles.Le jeu de Delphine Bardin est parfaitement adapté:rien ne manque,les
nuances,la légèreté et elle a un toucher de clavier que je n'avais pas entendu depuis longtemps(Claudio Arrau).Vraiment une grande artiste dans ce répertoire.

Jean-Christophe Pucek 08/02/2014 08:15



Comme tu le sais, chère Sylvie, Fauré est un compositeur qui m'est particulièrement cher et je suis toujours de près les publications qui sont consacrées à sa musique. La parution de ce disque a
été une très belle surprise et il fallait à Delphine Bardin un sacré courage pour se lancer dans l'exploration de pièces aussi complexes, sous leurs dehors charmants, que les Barcarolles
pour ce qui était, sauf erreur, son premier enregistrement. Je trouve, tout comme toi, le résultat absolument convaincant et je goûte ce Fauré fluide et sans fioritures inutiles qui conjugue
fraîcheur du regard et maîtrise.


Merci pour ton commentaire.



Danièle 17/05/2012 20:49


J'avais, bien sûr, remarqué que la majorité de vos chroniques évoquent plus volontiers la musique sacrée de la renaissance que la démesure wagnérienne, mais tant de chroniqueurs parlent des
"musiques anciennes" sans connaître le reste que c'est un plaisir de découvrir votre perception des oeuvres qui vous semblent méritoires, nourrie de toutes vos connaissances musicales et
picturales. Continuez donc votre chemin pour notre plus grand plaisir. Et j'ajouterai que j'écoute beaucoup plus souvent cette musique depuis mon arrivée sur Passée des Arts et que, par voie de
conséquence, ma discothèque s'est enrichie de quelques joyaux !


Bon week-end, Jean-Christophe, et à bientôt.


 

Jean-Christophe Pucek 19/05/2012 14:52



Pour reprendre le titre d'une feue émission de France Musique, Danièle, je suis un « enfant du baroque » qui n'a acquis ce qu'il sait de ce qu'il est convenu d'appeler le « grand répertoire »
qu'après s'être frotté à Monteverdi (entre autres) et aux instruments dits « d'époque » : les choix du blog se ressentent forcément de mon parcours. Je déplore que certains ne fassent pas preuve
de la même curiosité que vous et rejettent tout ce qui est venu après le XVIIIe siècle, alors qu'il y a mille choses passionnantes à découvrir pour qui sait prendre le temps de chercher et d'être
attentif - un exemple parmi cent autres, je m'en serais voulu d'être passé à côté d'un compositeur comme Théodore Dubois.


Très belle fin de week-end à vous et, une nouvelle fois, merci pour votre fidélité.



Danièle 12/05/2012 21:29





Personne n'étant passé par là entre-temps, je continue sur ma lancée pour approuver totalement
votre enthousiasme, Jean-Christophe, à propos de l'enregistrement des nocturnes par Stefan Irmer. En fan de musique française de cette période, je les connais pourtant bien, mais je les
redécouvre avec gratitude dans une autre parure. Bonne idée de rompre avec le sempiternel ordre chronologique. Ils en prennent une nouvelle dimension.


La clarté du discours est époustouflante pour des œuvres aussi riches harmoniquement. Quant à
l’instrument, mon accordeur dirait qu’un beau piano n’est beau que s’il donne de la belle musique sous les doigts d’un bon maître : merci donc à ce beau trio.

Jean-Christophe Pucek 17/05/2012 10:19



Un de mes grands regrets, Danièle, est de n'avoir pas pu trouver le temps (toujours lui) de chroniquer les Nocturnes par Stefan Irmer que je place très haut dans la discographie
consacrée à Fauré, un compositeur pour lequel j'ai une infinie tendresse.


Je suis bien heureux de vous retrouver autour de la musique française que j'aime beaucoup moi aussi et qui ne fait guère recette sur Passée, dont le lectorat attend préférentiellement,
semble-t-il, des contributions sur le répertoire ancien et baroque. Ceci ne m'empêchera pourtant pas de continuer à en proposer (j'ai un article en cours d'écriture qui y reviendra bientôt) et
j'espère vous réserver quelques nouvelles découvertes qui sauront vous émouvoir.


Merci pour votre fidélité et très belle journée.



Danièle 13/04/2012 23:14


Sans nier la qualité de la barcarolle de Chopin, j'avoue que je préfère largement celles de Fauré pour accompagner les va-et-vient de l'âme, surtout dans cette admirable version, découverte par
hasard, écoutée, réécoutée dans la foulée, et si souvent savourée depuis au fil des mois. Il y a des musiques qui correspondent tellement bien à nos états d'âme du moment, qu'ensuite elles
deviennent un peu comme des photos au parfum de souvenir. Comme dans tout souvenir, il y a à la fois de l'ombre et de la lumière ; la musique peut aussi bien adoucir l'une que restituer
l'autre. 

Jean-Christophe Pucek 14/04/2012 20:16



Je vous avoue que ma pente m'entraîne plus volontiers vers celles de Fauré (un de mes compositeurs de cœur) moi aussi, Danièle, et je trouve que cette version des Barcarolles rend
parfaitement justice à son univers si particulier, si proche de ce chiaroscuro cher aux peintres italiens. Je me permets de vous conseiller un autre enregistrement fauréen « magique »,
l'intégrale des Nocturnes jouée par Stefan Irmer sur un magnifique Steinway de 1901, lecture toute en nuances, pleine
d'atmosphère sans être évaporée, et qui n'est jamais très loin de moi.


Merci pour votre commentaire et belle soirée.



Ghislaine 10/07/2010 17:08



Très, très en retard pour le dire, pardon, mais je suis absolument conquise ! Tu connais, mon JC, mon amour pour la musique de Fauré mais aussi le difficulté avec laquelle j'appréhende sa musique
de chambre. Eh bien là, oui, vraiment, c'est une merveille ! Remarquable interprète qui plus est.


Très beau billet mon JC, dont l'iconographie me ravit. Pour ce qui est des extraits musicaux, cela va sans dire.


Je t'embrasse fort mon JC, très fort.


 



Jean-Christophe Pucek 11/07/2010 09:41



Il n'est pas de retard pour parler de la musique, Carissima, elle présente l'avantage de toujours nous attendre et de nous surprendre au moment où nous nous y attendons le moins. Je suis heureux
que cette remarquable interprétation des Barcarolles de Fauré ait su te toucher, alors que je connais - nous en avons longuement parlé - tes réticences vis-à-vis de la musique de chambre
de ce compositeur. Il faut dire que la vision de Delphine Bardin y est sans doute pour quelque chose, tant elle extirpe Fauré de la gangue salonnarde un peu mièvre dans laquelle il a trop
longtemps été cantonné. Vivement que la même talentueuse pianiste s'attaque aux Nocturnes !


Je t'embrasse très fort moi aussi.



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