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4 juillet 2011 1 04 /07 /juillet /2011 10:11

 

ensemble jacques moderne par gerard proust

Ensemble Jacques Moderne, 30 juin 2011.
Photographie de Gérard Proust.

 

festival couleurs d ete saisons musicales saint-cosme 2011Depuis quelques années, le festival « Couleurs d’été » propose aux amateurs de musique ancienne une série de concerts se déroulant tout au long du dernier week-end de juin dans le cadre idoine du Prieuré de Saint-Cosme où, rappelons-le, mourut Ronsard dans la nuit au 27 au 28 décembre 1585. Si l’on applaudit sans réserves à ces saisons musicales organisées par le Conseil général d’Indre-et-Loire, il est permis d’être dubitatif, pour ne pas dire mécontent, en constatant que la communication autour de cette manifestation est très loin d’être efficace et hypothèque de facto sa fréquentation. Il est ainsi tout à fait déplorable que l’Ensemble Jacques Moderne, dont le succès du récent disque consacré à Domenico Scarlatti atteste de l’audience grandissante, ait fait, le jeudi 30 juin 2011, l’ouverture de ce festival devant une audience plutôt clairsemée ; par bonheur, elle fut également enthousiaste.

 

Centré sur deux cités de l’actuelle Saxe, l’Itinéraire en Allemagne baroque proposé par Joël Suhubiette conduisait les auditeurs principalement à Leipzig, avec un petit détour par Dresde, au travers d’œuvres signées Johann Hermann Schein (1586-1630), Heinrich Schütz (1585-1672) et Johann Sebastian Bach (1685-1750), et mettait en relief le dialogue existant entre celles des deux premiers musiciens et les traces qui en sont toujours perceptibles chez le troisième que l’on considère, non sans raison, comme l’achèvement d’une tradition née dans les premières années du XVIIe siècle.

Nul compositeur n’illustre peut-être mieux la profonde pénétration de la musique italienne en terres germaniques que Schein car s’il ne fit, contrairement à Schütz, aucun séjour dans la Péninsule, il n’en plaça pas moins nombre de ses recueils ouvertement sous son égide, qu’il s’agisse de la première partie de l’Opella nova de 1618 mais surtout d’Israels Brünnlein (Fontaine d’Israël) de 1623, dont le double titre Fontana d’Israel et l’indication « auf einer italian madrigalische Manier » (« à la manière d’un madrigal italien ») ont presque valeur de manifeste. Les vingt-six madrigaux composés par Schein sur des textes bibliques en allemand sont fascinants, car ces pièces à cinq voix (sauf une à six) utilisent tout l’arsenal technique et rhétorique mis au point en Italie une vingtaine d’années auparavant : adjonction d’une basse continue, contrastes dynamiques accentués, utilisation, entre autres, de chromatismes ou de dissonances pour exalter les affects portés par le texte. Publiée par Schütz en 1648, alors que venait de faire rage une polémique opposant Marco Scacchi (c.1600-c.1681/87) et Paul Siefert (1586-1666) à propos, entre autres, de l’impact des styles nationaux sur la musique contemporaine, la Geistliche Chormusik est sous-tendue, elle aussi, par une esthétique fortement imprégnée d’italianisme, mais dont le pouvoir de fascination apparaît nettement plus tempéré que chez Schein. Composé de vingt-neuf motets allemands dédiés au conseil municipal de Leipzig, ce recueil peut être considéré comme une tentative réussie de trouver un point d’équilibre entre l’expressivité ultramontaine et la rigueur du contrepoint germanique. Le motet Jesu, meine Freude de Johann Sebastian Bach, œuvre d’une complexité et d’une maîtrise impressionnantes, a, lui, sans doute été primitivement composé durant le séjour du compositeur à Weimar (1708-1717), puis repris à Leipzig (1723-1750) pour acquérir la forme définitive que nous lui connaissons aujourd’hui. Aboutissement des recherches des générations précédentes, l’économie de moyens dont il fait montre permet de saisir instantanément les liens qui le rattachent à ce passé dont il se souvient de la leçon, particulièrement en matière d’illustration des mots du texte (« kracht und blitzt » « Elend, Not, Kreuz, Schmach und Tod », entre autres), tout en la portant à un degré de raffinement inouï, les mécanismes rhétoriques (utilisation des mélodies de choral, circulation des motifs entre les différentes voix) qui architecturent la pièce étant organisés avec une précision et une intelligence stupéfiantes.

 

Dès les premiers instants du concert, l’investissement de l’Ensemble Jacques Moderne fait merveille et happe l’auditeur. Joël Suhubiette a choisi d’interpréter la totalité du programme à deux chanteurs par partie, et si cette option peut apparaître discutable pour Israels Brünnlein, dont un traitement avec voix solistes convient parfaitement à la dimension madrigalesque, force est de reconnaître qu’elle est défendue avec un brio et une conviction tels qu’ils balaient les réserves. La netteté des attaques, la lisibilité des lignes vocales, l’attention portée à l’intelligibilité du texte sont indiscutables tout au long de ce récital et quelques minimes flottements dans Jesu, meine Freude ne ternissent pas le souvenir d’un Schein et d’un Schütz délivrés avec une autorité, une maîtrise et une sensibilité formidables. La vision d’Israels Brünnlein entendue ce soir me semble arrivée à complète maturité, comme tend à le démontrer la façon dont les chanteurs dominent les madrigalismes torturés de Die mit Tränen säen (« Ceux qui sèment dans les larmes ») ou rendent justice à la légèreté de Freue dich des Weibes deiner Jugend (« Mets ta joie dans la femme de ta jeunesse ») ou à l’allégresse d’Ich freue mich im Herren (« Je me réjouis en l’Éternel »). L’approche de l’ensemble, conjuguant franchise des accents, finesse de la caractérisation et souplesse de la conduite vocale, dosant supérieurement théâtralité de la déclamation et concentration sur la Parole, rend réellement justice aux multiples visages d’un recueil où accents de la Réforme et de la Contre-Réforme se nourrissent mutuellement. Les mêmes qualités se retrouvent dans les trois motets extraits de la Geistliche Chormusik de Schütz, qui, des contrastes de Die mit Tränen säen (SWV 378), dont le sombre début finit par s’épanouir en un rythme véritablement dansant sur les mots « kommen mit Freuden » (« reviennent avec allégresse »), à l’humble supplication de Herr, auf dich traue ich (« Seigneur, je mets ma confiance en toi », SWV 377) et à un So fahr ich hin zu Jesu Christ (« Ainsi, je pars vers Jésus Christ », SWV 379) débordant d’espoir dès ses premières mesures, révèlent les affinités des musiciens avec l’univers du Sagittarius, ainsi que dans Jesu, meine Freude de Bach, dont la progression et les effets dramatiques sont très bien restitués. Galvanisés par la direction très expressive, par instants presque chorégraphique, de Joël Suhubiette, les chanteurs, techniquement solides, font preuve d’autant de réactivité que d’homogénéité, suivant sans faillir le geste ample et précis de leur chef. Il en va de même pour les trois instrumentistes ; Hendrike Ter Brugge au violoncelle et Manuel de Grange au théorbe parent la basse continue de très belles couleurs, tandis qu’Emmanuel Mandrin, toujours aussi inspiré à l’orgue, assure un soutien infaillible à l’ensemble tout en réalisant ponctuellement des ornementations particulièrement bienvenues.

 

Ce concert très réussi confirme donc, à mes yeux, l’Ensemble Jacques Moderne comme un serviteur particulièrement inspiré de la musique allemande du XVIIe siècle, ce qui transparaissait déjà dans son remarquable disque consacré, en 2007, à Dietrich Buxtehude, aujourd’hui malheureusement indisponible et que Ligia Digital serait bien avisé de rééditer. Il reste à souhaiter que la troupe dirigée avec passion et intelligence par Joël Suhubiette depuis plus de 15 ans pourra enregistrer cet Israels Brünnlein dans lequel il a tant à nous dire et qu’il donnera d’ailleurs en concert sur les terres de Schütz, à Erfurt, Dresde et Bad Köstritz, au début du mois d’octobre prochain.

 

Itinéraire en Allemagne baroque : Johann Hermann Schein (1586-1630), Israels Brünnlein (extraits, nos 1-3, 7, 10, 14, 17). Heinrich Schütz (1585-1672), Geistliche Chormusik (extraits, SWV 377-379). Johann Sebastian Bach (1685-1750), Jesu, meine Freude, motet BWV 227.

 

Ensemble Jacques Moderne :
Axelle Bernage, Anne Magouët, Karine Sérafin, Julia Wischniewski, sopranos. Philippe Barth, Cécile Pilorger, altos. David Lefort, Marc Manodritta, ténors. Didier Chevalier, Christophe Sam, basses.

Hendrike Ter Brugge, violoncelle. Manuel de Grange, théorbe. Emmanuel Mandrin, orgue.

Joël Suhubiette, direction

 

Accompagnement musical :

Dietrich Buxtehude (c.1637-1707), Der Herr ist mit mir, concert spirituel BuxWV 15

 

Ensemble Jacques Moderne
Joël Suhubiette, direction

 

dietrich buxtehude jesu meine freude ensemble jacques moderJesu, meine Freude, 1 CD Ligia Digital Lidi 0202183-07. Indisponible.

 

Je remercie chaleureusement Gérard Proust de m’avoir autorisé à utiliser un de ses superbes clichés et Kabil Zerouali de m’avoir procuré un exemplaire du disque Buxtehude.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Sur le motif
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commentaires

Henri-Pierre 05/07/2011 17:28



Entre l'indigence de la communication autour d'événements culturels qui ne correspondent pas au goût le plus convenu et la surexploitation médiatique de ce qui "gagne à tous les coups" on ne peut
que louvoyer entre bouches et oreilles pour démêler le bon grain de l'ivraie, surtout quand on n'a pas toutes les données nécessaires pour éclairer sa route.
Ce que tu t'emplois à faire avec bien du talent, cher ami-passeur.


Puis-je ajouter à quel point Buxtehude, "découvert" lors de ma jeunesse, m'est toujours cher ? Tu amèneras ton petit CD à Charmes, dis ?



Jean-Christophe Pucek 05/07/2011 18:10



Eh oui, d'un côté Jaroussky et son armada de publicitaires (c'est un exemple parmi d'autres), de l'autre des ensembles tout aussi valeureux qui n'ont hélas pas la chance d'avoir à leur botte une
armada de rouleaux compresseurs médiatiques et doivent lutter quotidiennement pour survivre. Comment ne pas être profondément agacé de voir le peu d'efforts déployé par nos institutions, dont
c'est pourtant un des devoirs, pour promouvoir la culture au profit du plus grand nombre (le prix des places de ce festival n'excéde pas 12€) ? Alors il faut bien que chacun, à son petit niveau,
serve de relais, ce que je tente très modestement de faire ici, en sachant bien que ça ne changera pas grand chose.


Je t'apporterai bien sûr ce grand petit disque à Charmes, je pense que tu ne pourras que l'apprécier.



Marie 04/07/2011 19:59



Alleluia .... j'ai compris à la fin toutes les paroles et c'est un ravissement pour l'oreille. j'ai honte
de moi d'autant que le billet est fort intéressant. Le Prieuré est-il visitable ?



Jean-Christophe Pucek 04/07/2011 20:15



Remarque, chère Marie, si je ne craignais pas d'alourdir encore plus mes billets, j'y adjoindrais volontiers les textes chantés Le Prieuré est un très beau lieu, pas très loin de Tours, et qui se visite toute l'année.



David 04/07/2011 13:07



Merci pour le partage du concert, Jean-Christophe.
Même si l’extrait illustrant ta chronique n’était pas joué lors du concert, il nous met dans l’ambiance, vu qu’il s’agissait du même type d’effectif.
En parcourant tes lignes on ressent bien l’approche que souhaitait faire l’ensemble Jacques Moderne, le discours qu’on pu avoir Schein et Schütz et l’héritage qu’ils ont laissé à Bach. Après
lecture et écoute on regrette que leur disque sur Buxtehude ne soit plus disponible, espérons que le label voudra bien le rééditer.
Vu la qualité de ce concert, il est vraiment dommage qu’il n’y ait pas une plus grande communication autour de cette manifestation afin qu’un plus grande nombre de personnes puissent profiter
d’un tel événement, surtout d’entendre d’autres compositeurs que ceux habituellement donné en concert.
Je te remercie également pour les indications dans tes lignes sur certains termes qui ne sont pas toujours compréhensible par le commun des mortels.
Je t’embrasse.




Jean-Christophe Pucek 04/07/2011 15:17



Effectivement, David, ce concert spirituel de Buxtehude ne faisait pas partie du concert, mais, outre qu'il y aurait eu sa place, il constitue un bon témoignage du remarquable travail de
l'Ensemble Jacques Moderne sur le répertoire allemand du XVIIe siècle, qui constituait le coeur du programme donné en cette soirée du 30 juin.


Je suis heureux (et, je te l'avoue, rassuré) de voir qu'il demeure quelque chose des beaux instants de ce concert, dont je ne déplorerai jamais assez qu'il se soit déroulé devant un public aussi
restreint, dans les lignes que j'ai écrites. Mais n'est-ce pas un constat qui va dans le même sens que ce que je déplorais récemment dans mon billet sur l'état de la musique ancienne ?


Enfin, sache que j'ai déposé un message sur la page Facebook de Ligia Digital pour demander à ce label si une réédition du disque Buxtehude était prévue; si jamais j'obtiens une réponse, je ne
manquerai pas de te tenir au courant.


Merci pour ton commentaire. Je t'embrasse.



Jack Duff 04/07/2011 12:51



Mon cher Jean-Christophe,


C'est avec un plaisir infini que je découvre et déguste cette nouvelle chronique qui (sauf erreur de ma part ??) inaugure ton entrée dans le petit monde de la recension de concert ! Coup d'essai,
coup de maître, alors !! 


Qu'écrire aujourd'hui qui ne soit une agréable mais radoteuse resucée des éloges sincères que j'ai déjà eu l'occasion de te transmettre - non, ne rougis pas ?! Érudition sans fatuité, précision
dénuée de maniérisme, souplesse du trait et continuel respect des artistes : bien des "confrères" huppés œuvrant pour la "presse papier" seraient inspirés de puiser ici quelque matière, je
t'assure... 


Surtout, le passage de la chronique discographique au compte-rendu de spectacle vivant s'opère avec le plus grand naturel ; les tournures de style propres à nous donner l'impression d'assister à
l'événement jaillissant ici avec alacrité - et ça c'est tout bonus pour la musique et les musiciens que nous aimons !!


Je suis d'autant plus heureux, que tu communiques un plaisir évident d'avoir tenté l'exercice, ô ami qui me disais il y a encore peu que le genre était peut-être un peu vain ?!  Or, je demeure persuadé que la critique de concert, qui est un travail extrêmement difficile, est le nœud gordien de ce que nous
cherchons à faire, c'est à dire donner envie... Au cas particulier, de ressentir la musique qui se crée dans l'instant, et dans la communion d'une assistance, ce qui est son essence même...


Reste la fâcherie du diptyque communication/fréquentation, ces constats sont toujours rageants !  Mais
gageons qu'avec de tels passages de relais, la situation ne pourra que s'améliorer... Je t'embrasse *** J.



Jean-Christophe Pucek 04/07/2011 14:39



Cher Jacques,


Un très grand merci pour ton commentaire sur ce qui est, en fait, mon deuxième essai de chronique de concert (le premier était consacré à celui de La Rêveuse il y a une dizaine de jours). Venant
de quelqu'un qui, comme toi, est passé maître dans cet exercice dont je mesure toute la difficulté, les appréciations élogieuses que tu as le gentillesse de porter sur mon travail ne peuvent que
me toucher profondément.


Tenter de capturer ce qui fait la magie d'un instant, que le disque permet, lui, de préserver et de répéter, pour essayer d'en traduire quelque chose par des mots est une double gageure : fixer
ce qui est insaisissable, parler de ce qui est hermétique au langage. C'est, encore plus périlleusement, postuler de faire participer ceux qui n'assistaient pas à l'événement comme s'ils avaient
été présents; en un mot comme en cent, de la haute voltige Je conserve toujours des doutes sur la portée de ce type de
chronique, mais j'ai tempéré ceux que tu connais en me disant que certaines interprétations ne seraient sans doute, compte tenu de l'état du marché du disque, jamais gravées et qu'il fallait
donc, d'une façon ou d'une autre, témoigner du fait qu'elles avaient existé. Une sorte de devoir de mémoire, si l'on veut. Je tenterai de m'y tenir, sachant que le fait que je demeure en province
ne va certainement pas simplifier les choses.


J'espère, en tout cas, que ce travail aura au moins l'utilité d'attirer l'attention sur les manifestations qui permettent d'écouter de la musique "vivante", car elles sont encore, la
fréquentation de ce festival "Couleurs d'été" ne le démontre que trop bien, insuffisamment exposées et promues.


Je te remercie infiniment pour ton attention et ton soutien, mon ami, et je t'embrasse.



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