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8 juillet 2010 4 08 /07 /juillet /2010 19:49

 

gustave moreau cavalier

Gustave MOREAU (Paris, 1826-1898),
Un cavalier
, sans date.
Huile sur toile, 1,45 x 1,45 m, Paris, Musée Gustave Moreau.

 

Salzbourg, 3 août 1779. Wolfgang Amadeus Mozart achève une sérénade destinée à célébrer la fin de l’année universitaire, une Finalmusik comme ce type de partition était alors désigné. On a pu identifier, avec plus ou moins de certitude, six autres œuvres qui furent composées et jouées pour de semblables cérémonies et une note du journal de Nannerl, la sœur de Mozart, nous apprend le déroulement de l’une d’entre elles : « 9 [août 1775] : ce fut la Finalmusik, partie d’ici à 8 heures 30 [du soir] ; au Mirabell [résidence d’été de l’archevêque] elle dura jusqu’à 9 heures 45, de là à l’université où elle dura jusqu’après 11 heures. » Rien ne distingue, a priori, cette sérénade du reste de la production mozartienne dans ce genre durant son temps d’activité à Salzbourg ; comme ses semblables, elle se place sous l’égide de la tonalité éclatante et « facile » de ré majeur, affiche le minimum requis de deux menuets, semble globalement d’humeur détendue et festive. On peut même gager, sans grand risque de se tromper, qu’aujourd’hui comme au jour de sa création, l’auditeur peu attentif aura conservé le sentiment d’une œuvre plutôt ensoleillée. Cependant, pour qui prend le temps de s’arrêter un instant, le caractère foncièrement irrégulier de cette partition passée à la postérité, du fait de la présence d’un cor de postillon dans le second Trio de son dernier Menuet, sous le titre (apocryphe) de Posthorn Serenade, éclate rapidement comme une évidence.

 

jan asselijn cygne menacantCertes, l’élan du premier mouvement, introduction solennelle, fanfares triomphantes, carrure vigoureuse, allure décidée, paraît corroborer l’idée d’une musique uniment soucieuse de briller, impression encore renforcée par l’emploi de ces grands crescendos à la mode de l’École de Mannheim qui projettent encore un peu plus le discours en avant. Mais percevez-vous ces cordes si tendues qu’elles en deviennent étrangement haletantes, cette violence sourde qui demeure en filigrane dans tout l’Allegro con spirito, et explose par deux fois, la première lorsqu’une rageuse modulation mineure vient, comme un éclair sombre, zébrer le discours (à 3’42”), puis lors du retour, au début de la réexposition (à 4’22”), de l’Adagio maestoso introductif, que rien ne laissait prévoir et qui interrompt l’avancée implacable du morceau tout en le projetant vers une conclusion toutes forces déployées, laquelle ne dissipe néanmoins pas complètement l’impression de fuite en avant qui se dégage du mouvement tout entier ?

caspar david friedrich brume dans vallee elbeAutre singularité, après un robuste Menuet dont la solennité se pare d’un sourire agreste dans son Trio en la majeur, Mozart a décidé, en lieu et place du concerto pour violon traditionnellement intercalé dans ce type de sérénade, d’inclure ici une symphonie concertante en sol majeur pour instruments à vents. Il faut sans doute y voir une suite logique à la Symphonie concertante en mi bémol majeur pour hautbois, clarinette, cor et basson (KV 297b/C 14.01/Anh. 9) qu’il composa en 1778, lors de son ultime séjour parisien, laquelle n’est plus aujourd’hui connue que par une copie douteuse du XIXe siècle, ainsi qu’un des avant-courriers d’une autre absolue réussite, la Sérénade en si bémol majeur « Gran partita » datant des années 1781-82 (KV 361/370a). L’andante grazioso et l’allegro ma non troppo qui composent, pour reprendre le terme utilisé par le compositeur, la Concertante de la Sérénade« Posthorn » ont en commun un incroyable raffinement, une élégance et une finesse de touche qui, après l’écriture compacte des mouvements précédents, les font apparaître diaphanes, diaprés de mille couleurs changeantes. Ces deux morceaux pourraient n’être que des intermèdes au charme bucolique convenu ; ils sont emplis, tout au contraire, d’un lyrisme intense, et le Rondeau dont l’écriture d’une si arachnéenne légèreté semble annoncer les scherzos immatériels qu’écrira Mendelssohn cinquante ans plus tard est empreint, en son épisode central (de 2’50” à 3’35”), d’un trouble poignant matérialisé par les interjections successives du hautbois puis de la flûte, qui résonnent comme un appel ou un adieu.

martin von molitor nuages sur vaste paysageMais, alors que le Rondeau vient de s’achever en cavalcadant, voici que surgit l’Andantino, sans doute la pièce la plus complètement décalée dans cette sérénade. Non seulement l’indication de tempo est inhabituelle dans ce contexte comme, d’ailleurs, dans tout l’œuvre de Mozart, mais, de surcroît, ce mouvement est écrit dans la sombre tonalité de ré mineur, ce qui le relie doublement à un autre, plus célèbre, l’Andantino en ut mineur du Concerto pour pianoforte en mi bémol majeur dit « Jeunehomme » (KV 271, 1777). Ça n’a l’air de rien, mais c’est pourtant comme si la fête (n’oublions pas la destination de notre Finalmusik) était subitement interrompue par un irrépressible sanglot. Les tensions accumulées jusqu’ici trouvent, en effet, un lieu pour se donner libre cours, dans une sorte de marche lente entrecoupée, là encore, de sursauts forte qui sont autant de cris sur lesquels se brisent toutes les velléités de consolation apportées par les quelques phrases en mode majeur, tandis que le chant du hautbois se fait plaintes et soupirs. C’est un mouvement d’une tristesse indicible, plein d’un sentiment d’abattement qui, par instants, frôle le pathétique, et dans lequel entre probablement une part de confession intime dont, faute de documents, il nous est impossible de connaître la cause. Faut-il y voir, comme certains commentateurs l’ont pensé, la traduction de la mélancolie qui précède les au revoir, qu’il s’agisse de ceux de la fin de l’année universitaire ou d’autres, plus personnels ? C’est plus que probable, comme nous le verrons avec le mouvement suivant.

moritz von schwind depart de la valléeComme souvent chez Mozart, où l’on assiste fréquemment à de semblables phénomènes de compensation destinés à maintenir le meilleur équilibre possible entre les passions exprimées par la musique (c’est beaucoup moins le cas, par exemple, chez Haydn), la forte densité émotionnelle de l’Andantino est contrebalancée par la vigueur un peu rude du très terrestre Menuet et de ses deux Trios. Le second contient une des clés de l’œuvre toute entière, dont il signe définitivement le caractère particulier par l’emploi d’un cor de postillon soliste, instrument qui n’a pas de place légitime au sein d’un orchestre et dont la présence revêt donc une portée symbolique évidente. Cette voix singulière n’est-elle pas, en effet, celle de Wolfgang lui-même, qui, sa correspondance l’atteste, se sentait, à l’époque de la composition de la Sérénade « Posthorn », de plus en plus étranger à Salzbourg et n’aspirait qu’à en partir pour échapper aux tutelles pesantes de son patron, l’archevêque Colloredo, et de son père ? L’annonce par le cor de postillon du départ des étudiants n’est sans doute, pour le musicien, qu’un exutoire qui lui permet de clamer de façon tonitruante son propre désir de fuite. Dans cette perspective, le Finale de la sérénade, un Presto qui s’ébroue avec vivacité, en dit long sur son impatience et sur les secrets espoirs que lui inspire la délivrance qu’il appelle de ses vœux.

 

Imperceptiblement, le crépuscule envahit les rues de la cité, dépose sur l’horizon un voile tremblé. C’est Salzbourg et c’est l’été, mais les espérances qui, aux heures vagues, poignent un cœur qui se masque sous l’ironie et la légèreté ne connaissent ni de lieu, ni d’année. Dans la brise du soir, entraînant au loin les derniers échos de la sérénade, s’obstine, rauque et solitaire, l’appel d’un cor de postillon.

L’heure du départ a sonné.

Fouette, cocher.

 

Wolfgang Amadeus MOZART (1756-1791), Sérénade en ré majeur « Posthorn », KV 320 :

1. [I] Adagio maestoso – Allegro con spirito

2. [IV] Rondeau : Allegro ma non troppo

3. [V] Andantino

4. [VI] Menuetto – Trio I – Trio II*


The Academy of Ancient Music
* David Blackadder, cor de postillon
Christopher Hogwood, direction


mozart posthorn serenade ballet idomeneo hogwoodSérénade « Posthorn », KV 320. Musique de ballet pour Idomeneo, KV 367. 1 CD L’Oiseau-Lyre/Decca 452 604-2. Indisponible.


Illustrations du billet :

Jan ASSELIJN (Dieppe ?, c.1610-Amsterdam, 1652), Le cygne menaçant, avant 1652. Huile sur toile, 1,44 x 1,71 m, Amsterdam, Rijksmuseum.

Caspar David FRIEDRICH (Greifswald, 1774-Dresde, 1840), Brume dans la vallée de l’Elbe, c.1821. Huile sur toile, 33 x 42,5 cm, Berlin, Château de Charlottenbourg.

Martin von MOLITOR (Vienne, 1759-1812), Impression nuageuse sur un vaste paysage, c.1785. Aquarelle et rehauts de blanc sur papier bleuté, 44,2 x 55,7 cm, Vienne, Albertina Museum.

Moritz von SCHWIND (Vienne, 1804-Niederpöcking, 1871), Départ de la vallée, c.1846. Huile sur toile, 30,3 x 22,8 cm, Munich, Collection Schack.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Contrepoints
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commentaires

Attuel Josette Simone 26/10/2012 00:06


Bonsoir Jean Christophe, je suis encore ce soir dans l'émotion. Je n'ai cessé d'écouter cette sérénade que je ne connaissais pas et dans laquelle tout MOZART s'y trouve. Je ne suis pas une
musicologue avertie, mais une mélomane qui aime beaucoup Mozart. Il y a dans cette sérénade, toutes les phases de sa vie, ses bonheurs, ses malheurs, ses probleèmes avec son père, mais il y a
surtout) dans beaucoup de passage l'expression de ses souffrances physiques,  je pense .. Mais au delà de toute analyse, il y a la beauté de cette oeuvre si belle...Et je crois qu'elle n'est
pas disponible..Merci pour toutes ces découvertes jean christophe. Je crois que je reste encore dans l'émotion, car des passages de cette sérénade que je réécouterai, surgissent...Merci à vous

Jean-Christophe Pucek 27/10/2012 07:04



Bonjour Josette Simone,


Je suis très heureux que cette Posthorn Serenade vous ait plu et touché qu'elle vous ait émue à ce point. On enregistre peu, aujourd'hui, ces œuvres de Mozart (on pourrait faire le même
constat pour ses messes) qu'on tient souvent pour mineures alors qu'on y trouve des merveilles comme, par exemple, la Sérénade « Haffner », trop peu connue elle aussi.


Si vous ne répugnez pas à acheter des disques d'occasion et que vous êtes patiente (il faut compter 8 à 10 jours pour la réception), sachez que ce disque se trouve sur Amazon Royaume Uni pour
très peu cher (moins de 10 €, frais de port compris) : je vous donne le lien ici.


Je vous remercie sincèrement pour votre message et je vous souhaite une très belle journée. Puisse la musique de Mozart vous accompagner encore longtemps.



Jeanne Orient 22/10/2012 13:38


"ça n'a l'air de rien, mais c'est comme si soudain la fête était interrompue par un irrépressible sanglot" et vous ajoutez " [...] sur lesquels se brisent toutes velléités de consolation"... Et
cette musique splendide comme une charge qui sonne "Le signal du départ". Je ne sais expliquer autrement mon émotion. Et bien sûr la "Brume" de Friederich que j'aime tant. Et surtout vous avec
votre plume, vos choix. Je me permets aussi d'oser intervenir sur "l'écrit" sur/dans  la musique. Je ne crois pas qu'il coupe l'émotion en passant "en litterature". Moi j'ai besoin de mots
pour "exprimer" la musique. Ceux des autres qui savent tant. Une façon de m'en imprégner plus encore. De la "sentir" dans sa légèreté ou son paroxysme. Pardon si j'ai mal compris ce passage
"écriture musique" dans les commentaires. Je vous embrasse très affectueusement et merci.

Jean-Christophe Pucek 23/10/2012 15:28



Mozart fait partie de ces compositeurs qui, souvent, vous assènent au détour d'une phrase musicale quelque chose qui « n'a l'air de rien » et qui pourtant vous bouleverse. C'est, à mes yeux,
chère Jeanne, une des choses qui le rendent infiniment précieux, bien plus, en tout cas, que les pâmoisons sur son supposé « génie » qu'on lit partout jusqu'à l'écœurement.


J'ai besoin, moi aussi, de mots pour dire la musique, même si je suis bien conscient qu'ils sont, au mieux, insuffisants pour cette tâche; cette « mise en paroles » qui ne se limite pas au
langage des techniciens permet de la rendre accessible au plus grand nombre et c'est, au fond, ce qui m'importe. Vous avez donc parfaitement bien fait d'intervenir et nous nous rejoignons
largement.


Grand merci pour votre commentaire, je vous embrasse bien affectueusement moi aussi.



Piero1809 18/08/2010 10:03



Merci pour ce très beau commentaire sur la magnifique sérénade Posthorn KV 320. 


J'aime la rapprocher de la symphonie n° 31 en ré majeur Mit dem Hornsignal de Joseph Haydn, datant de 1765, qui est aussi une oeuvre de transition. Entre un premier mouvement où s'entend l'appel
du cor et un menuetto insouciant, s'épanouit un magnifique adagio dont certaines phrases évoquent les quatuors les plus profonds à venir. Selon Marc Vignal, dans cette symphonie, Haydn dit Adieu
à sa jeunesse. Il va bientôt  être sujet à une crise romantique attestée par la symphonie n° 34 en ré mineur de 1766.



Jean-Christophe Pucek 18/08/2010 19:32



Je suis ravi de vous retrouver ici, Piero. Je suis entièrement d'accord avec vous pour ce qui est du rapprochement entre la Sérénade "Posthorn" et la Symphonie "Hornsignal" de
Haydn. Je crois honnêtement que les compositeurs n'ont pas attendu le romantisme, qui en systématisera la signification, pour faire du cor l'instrument du souvenir, du lointain, dans l'espace
comme dans le temps. Serait-ce encore une invention de notre cher Haydn, décidément un des compositeurs les plus subtils de l'histoire de la musique ?


Bien à vous.



Henri-Pierre 14/07/2010 12:12



Des cygnes (encore) et l'évocation de Friedrich ; encore et toujours une étrange co-incidence dans nos deux derniers billets.
Lacs d'entente ? Lacs d'enlacés bien sûr et non d'étendues étales. En tout cas correspondances émouvantes entre deux univers, le tien, le mien, si différents mais si proches par leurs
fraternelles résonnances.


Le rondeau m'a entièrement conquis et j'ai aussi été sensible à l'évocation d'un Mozart "social" mêlé à l'événement de son temps. Vivant quoi.



Jean-Christophe Pucek 15/07/2010 11:11



Il ne faut pas s'imaginer, mon ami, les compositeurs enfermés dans leur tour d'ivoire, insensibles à ce qui se passait autour d'eux, du moins jusqu'à l'époque romantique. Mozart, tout le temps
qu'il fut au service de Salzbourg, fut, bon gré, mal gré, plongé dans les obligations de sa charge de compositeur officiel, et même quand il gagna Vienne en qualité de musicien indépendant, tous
les indices que nous avons nous montrent un homme très impliqué dans la vie sociale de cette ville, même quand elle le rejeta, le condamnant à mort.



Laure 12/07/2010 19:10



Je reviens sur l'exercice délicat d'écrire sur la musique et je salue, une fois de plus, ton travail JC. Il doit être difficile en effet de se risquer à faire connaître une opinion dans
un système et un milieu où souvent ne naviguent que marchands du temple et exégètes auto-proclamés (ou presque!). Tu agis toujours (du moins je le crois) avec amour, désintérêt et devoir
(désir) de partage. Nous avons (ou du moins ai-je) besoin de tout ceci, et je suis heureuse que certains, tels que toi, veulent bien me faire connaître ce que je ne sais pas. A moi alors de
rentrer dans la musique!


Courage et force à toi (pour Caspar et mon Gaspard ne vois là qu'irrévérence et clin d'oeil!).


Laure



Jean-Christophe Pucek 15/07/2010 09:29



Merci, chère Laure, pour tes encouragements et ton soutien. J'ai la chance, en travaillant seul sur ce site, d'échapper aux pressions comme aux tentations et de pouvoir parler librement de ce qui
me plaît sans me soucier de plaire. Foncièrement, ce que je peux écrire ici tient avant tout du débroussaillage : c'est au lecteur de faire le tri entre ce qui le touche et ce qui l'indiffère,
c'est à lui de décider s'il ira chercher ou non plus loin que ce que je lui propose. On peut amener à, mais il faut savoir ensuite se faire léger, afin que la conduite ne se fasse pas contrainte
: ne jamais rien imposer, surtout, y compris une présence qui pourrait devenir importune.


Je t'embrasse ainsi que Jehanne.


A bientôt.



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