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21 septembre 2014 7 21 /09 /septembre /2014 09:08

 

Enrique de Estencop Vierge à l'Enfant entourée d'anges

Enrique de Estencop (fl. 1387-1400, Saragosse),
Vierge à l'Enfant entourée d'anges, 1391-92
Tempera, stuc et feuille d'or sur bois, 142,2 x 99 x 8 cm,
Barcelone, Museu Nacional d'Art de Catalunya

 

Le Llibre Vermell de Montserrat fait partie, au même titre que les Carmina Burana ou la Messe de Machaut, des œuvres emblématiques du Moyen Âge et sa discographie est, à ce titre, assez conséquente. Depuis la résurrection pionnière du Studio der frühen Musik de Thomas Binkley en 1966, des interprètes de renom se sont penchés sur ce recueil en livrant parfois des lectures mémorables, comme celles de Jordi Savall (EMI, 1979), d'Alla Francesca (Opus 111, 1995) ou de Micrologus (auto-édition, 1996 et Discant, 2002), la dernière incursion marquante restant celle de Millenarium (Ricercar, 2007). Pour son retour au disque après cinq longues années d'absence, la Camera delle Lacrime, dont on avait apprécié le Peirol d'Auvèrnha vagabond et poétique, a choisi, de façon somme toute assez logique compte tenu de ses affinités avec les répertoires populaires, d'aborder à son tour ce « classique. »

 

Réalisé dans les dernières années du XIVe siècle, le manuscrit que la reliure de velours rouge qui l'enserre depuis plus de cent cinquante ans fait nommer Livre vermeil est, comme souvent s'agissant de ce type de document, un miraculé qui n'a sans doute dû sa survieLlibre Vermell Ad mortem festinamus fol 26v – partielle, une bonne trentaine de feuillets ayant été perdus, et sans doute entre autres vicissitudes – qu'au fait d'avoir été éloigné, à la suite d'un prêt miraculeux, des murs du monastère catalan de Montserrat lorsque celui-ci fut pillé par les soudards napoléoniens en 1811. La partie musicale du codex, qui contient par ailleurs des textes religieux et administratifs, est extrêmement mince : elle consiste en six feuillets (fol. 21v à 27r) qui regroupent dix œuvres. Chose rare, ces dernières s'accompagnent de quelques lignes qui les contextualisent : « (…) Lorsqu'ils veillent dans l'église de Notre Dame de Montserrat, les pèlerins veulent parfois chanter et danser, tout comme le jour sur le parvis. En ce lieu, ils ne doivent chanter que des chansons honnêtes et pieuses (…) Il faut les exécuter avec honnêteté et sobriété, de manière à ne pas déranger l'assistance dans ses prières (...) » Nous voici donc en présence de l'expression de cette piété populaire dont les traces sont généralement effacées ou particulièrement ténues mais qui, par chance, ont été fixées grâce à quelques traits de plume et quelques couleurs qui nous permettent d'y accéder encore aujourd'hui.

Leur dimension pérégrine est au cœur même de ces dix pièces dans lesquelles se côtoient le latin, le catalan et l'occitan et dont la diversité des formes – quatre sont monodiques, les autres étant des polyphonies à deux ou trois voix, trois sont des canons, cinq des virelais, et une une balade – Llibre Vermell Ad mortem festinamus fol 27ratteste du brassage d'influences dont elles sont le fruit, au confluent de quelques survivances archaïques, surtout perceptibles dans le liminaire O Virgo splendens, d'ailleurs transmis en notation carrée quand les autres morceaux adoptent celle, plus moderne, de l'ars nova, de savantes élaborations dans le goût de la cour avignonnaise et de fortes réminiscences populaires qui s'expriment dans les pièces à danser en rond – indiquées « a ball redon » sur le manuscrit – mais aussi dans Ad mortem festinamus, l'unique composition à délaisser la louange mariale pour se déployer en une obsédante danse macabre, la première conservée dans l'histoire de la musique, offrant un parfait écho aux représentations picturales contemporaines. Cette œuvre, par son caractère plutôt théâtral, rompt assez nettement avec l'esprit de celles qui l'ont précédé, généralement tendres, contemplatives et dégageant une ferveur dont l'absence de grandiloquence, conforme aux exigences de simplicité et de modestie induites par le contexte, ne signifie pour autant jamais un déficit d'expressivité.

 

On comprend mieux, à la lumière de ces éléments, que l'interprétation du Llibre Vermell soit beaucoup moins évidente que ce que laisserait supposer leur aspect matériel un peu fruste ; il faut y affronter l'hétérogénéité qui apporte une large part de son intérêt au recueil, trouver le juste équilibre entre populaire et savant, suave et percussif, recueilli et dramatique. Il y a deux façons d'aborder la lecture que proposent Bruno Bonhoure et la Camera delle Lacrime, renforcée pour l'occasion par les forces du Jeune chœur de Dordogne, dont la prestation est globalement de très bon niveau en termes de cohésion et de discipline. La première consiste à relever tous les petits accrocs inhérents à une captation en direct presque vierge, renseignements pris, de retouches, et à faire la fine bouche devant telle intonation un peu approximative, tel défaut de mise en place, tel instant de flottement ; je ne vais pas les nier, ils existent bel et bien et ils feront probablement passer à côté de cette réalisation les amateurs de restitutions d'une propreté clinique — qu'ils sachent que, ce faisant, ils manqueront vraiment quelque chose. La seconde consiste, sans ignorer ces défauts, à les dépasser pour tenter de saisir ce qui a pu pousser cette équipe de musiciens à graver ce qui semble être la vingt-quatrième version complète du Llibre. L'idée d'un projet participatif impliquant des professionnels et des amateurs est en soi, excellente, car conforme aux pratiques du temps qui a vu l'éclosion et la diffusion de ce recueil ; on imagine sans mal, en effet, les chantres spécialisés de Montserrat se joindre aux pèlerins pour offrir à la Vierge, chacun selon ses capacités, le plus beau chant possible. La Camera delle LacrimeLa réalisation est à la hauteur de ce propos et ce que nous en restitue le disque a visiblement mûri au long des chemins qui ont conduit ce spectacle de ville en ville, de modeste église en prestigieuse abbaye, chaque étape lui apportant de nouvelles richesses. Je ne connais pas, après réécoute minutieuse d'un certain nombre d'enregistrements du Llibre, de lecture plus chaleureuse, plus profondément humaine, jusque dans ses minimes imperfections, que celle qui nous est proposée par Bruno Bonhoure. Si ce résultat est le fruit d'un travail collectif qui devrait conduire à saluer tous ceux qui y ont participé – on mentionnera les interventions pleines de douceur de la voix de Sarah Lefeuvre –, elle porte indubitablement la marque d'un musicien dont on sait les talents de conteur et le souci permanent de l'éloquence, laquelle innerve profondément chaque instant de sa proposition, jusqu'à une intensité que certains trouveront peut-être excessive, Bruno Bonhoure n'étant pas du genre à chanter le répertoire sacré en regardant ses chaussures d'un air contrit pour se donner un air profond, mais qui, à mes yeux, possède un mérite éclatant : celui de remettre la parole au centre du propos et de lui conférer saveur, recueillement, vigueur, incandescence quelquefois, en résumé d'en faire, loin de la récitation de formules apprises, le vecteur privilégié d'une émotion dont l'impact, quand elle vous atteint, ne vous quitte plus — c'est également patent dans le sobre Chant de la Sybille catalan proposé en ouverture qui désarçonnera les habitués des disques de Montserrat Figueras, de toute manière incomparable dans ce répertoire, mais où passe un véritable souffle poétique.

Avec un mélange très sûr d'intelligence et d'instinct, la Camera delle Lacrime nous offre donc une lecture très convaincante – avec ce qui est, à mes yeux, le meilleur Ad mortem festinamus de toute la discographie – du Llibre Vermell, laquelle prend place sans rougir à côté de la version déjà historique (un peu trop tentée par le technicolor et la solennité) de Jordi Savall et celle d'Alla francesca (à mon sens la plus équilibrée à ce jour et que ceux qui en détiennent les droits seraient bien inspirés de rééditer). Certain que je suis de revenir souvent vers elle (en confidence, c'est déjà le cas), je vous la conseille volontiers et s'il m'est permis d'émettre un vœu, il sera que La Camera delle Lacrime se penche maintenant sur le répertoire des Drames liturgiques (pourquoi pas le Sponsus ?), des œuvres trop délaissées dans lesquelles son sens naturel de la scène ferait sans nul doute merveille.

 

Llibre Vermell de Montserrat La Camera delle LacrimeLlibre Vermell de Montserrat, Chant de la Sibylle, Els segadors

 

La Camera delle Lacrime
Jeune chœur de Dordogne
Christine & Philippe Courmont, direction
Bruno Bonhoure, voix & direction musicale
Khaï-dong Luong, conception artistique

 

1 CD [durée totale : 61'17"] Paraty 414125. Ce disque peut être acheté sous forme physique en suivant ce lien ou au format numérique sur Qobuz.com.

 

Extraits proposés :

 

1. Polorum Regina

 

2. Ad mortem festinamus

 

Un extrait de chaque plage du disque peut être écouté ci-dessous grâce à Qobuz.com :

 

Illustrations complémentaires :

 

Llibre Vermell de Montserrat, Ad mortem festinamus, fol. 26v et 27r, Bibliothèque de Montserrat

 

Je remercie Olivier Cornélius pour la photographie de la Camera delle Lacrime.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Musica humana
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commentaires

alba 28/09/2014 07:55


Cette musique, ces chants m´accompagnent toujours avec plaisir. Merci Jean-Christophe.

Jean-Christophe Pucek 29/09/2014 20:18



C'est la musique des routes, Alba, celles qui cheminent sous nos pas et en nous.


Merci à vous.



Maryse THIBAUD 22/09/2014 18:00


j'ai eu la chance de découvrir la Camera del Lacrime avec ce magnifique manuscrit que j'adore, l'année dernière, en direct, à Sinfonia, dans l'abbaye de Chancelade (là où j'ai aussi
entendu Montserrat Figueras avec Vox Luminae)


 je partage complètement votre point de vue sur ce travail réalisé par Bruno Bonhoure (si modeste) Ce concert a été absolument magnifique, mise en scène, beauté et pureté des voix,
joie et profondeur spirituelle, musique et son : tout et un, à la fois !


et quel bonheur cette année de trouver de nouveau cette année dans ce festival, ce CD !! il est juste et je le recommande vivement ! 

Jean-Christophe Pucek 23/09/2014 07:30



Je n'ai hélas pas eu la chance d'entendre ce Livre Vermeil en direct, Maryse, mais j'imagine que ce devait être une très belle et très intense émotion, dont témoignent d'ailleurs tous
ceux qui ont assisté à ce spectacle. Le disque réussit, je crois, à en capturer et à en restituer la magie, et c'est pour cette raison que je n'ai pas hésité à
le recommander à tous ceux qui me lisent : jubilation assurée.


Je vous remercie pour votre commentaire et vous souhaite une belle journée.



Tiffen 22/09/2014 07:50


Bonjour mon cher Jean-Christophe


Juste pour te dire que c'est avec émotion que j'écoute encore et encore ....


Un sincère merci !


Passe une belle semaine et je te fais une bise du lundi :)

Jean-Christophe Pucek 23/09/2014 07:25



Bonjour chère Tiffen,


Tu verras que ce disque a quelque chose de « magique », car plus on l'écoute et plus on a envie d'y revenir.


Je te souhaite un excellent mardi en musique et je te fais une bise 



Tiffen 21/09/2014 09:30


Bonjour cher Jean-Christophe,
Quel joli cadeau que de  partager l'article :  La poussière d'or des chemins.....
J'écoute les extraits en ce moment (que j'aime énormément) et tu te doutes que les illustrations me plaisent beaucoup.
J'ai survolé ta chronique, mais ce soir j'y porterai un intérêt particulier


Merci et bon dimanche à toi avec une bise bien entendu !

Jean-Christophe Pucek 21/09/2014 12:06



Bonjour chère Tiffen,


Je me suis dit qu'un peu de musique médiévale ne déparerait pas en ce week-end dévolu au patrimoine et j'espère que les extraits donneront l'envie à quelques lecteurs supplémentaires de se
joindre au pélerinage proposé par la Camera delle Lacrime.


Je te souhaite bonne lecture en espérant que tu auras bien profité de ton dimanche et je t'envoie une bonne bise.



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