Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
11 avril 2010 7 11 /04 /avril /2010 15:31

 

james tissot enfant prodigue dans vie moderne depart

James TISSOT (Nantes, 1836-Chenecey-Buillon, 1902),
L’enfant prodigue : le départ
, c.1882.
Huile sur toile, 130 x 100 cm, Nantes, Musée des Beaux-Arts.
[cliquez sur l’image pour l’agrandir]

 

On espérait vivement une suite au disque qui avait vu le baryton Arnaud Marzorati revisiter avec talent les chansons de Pierre-Jean de Béranger (Le pape musulman & autres chansons, Alpha 131). Grâce aux efforts conjugués de La clef des chants et du Palazzetto Bru Zane, qu’on remercie de cette initiative, voici que ressuscite, remarquablement servi par le chanteur et un quatuor d’instrumentistes, un autre chansonnier d’envergure du XIXe siècle, Gustave Nadaud. La bouche et l’oreille, anthologie que vient de publier le label Alpha, dont la réputation d’exigence n’est plus à démontrer, est un disque important, tant par sa valeur patrimoniale que par ses qualités musicales ; c’est à sa rencontre que je vous propose d’aller aujourd’hui.

gustave nadaud paul emile pesmeIl n’est sans doute pas complètement inutile de dire quelques mots de Gustave Nadaud (photographié, ci-contre, en 1862 par Paul Émile Pesme), un compositeur malheureusement assez oublié aujourd’hui. Il est issu d’une famille de négociants en tissus installée à Roubaix, où il naît le 20 février 1820, suffisamment aisée pour se permettre d’envoyer son rejeton faire ses études secondaires à Paris. Dûment diplômé et de retour dans sa ville natale, il est employé au sein du service comptable de l’entreprise familiale avant de se voir confier la gestion d’une succursale ouverte en 1840 dans la capitale. Tout semble réuni pour que le jeune homme suive les pas de son père, mais, vers 1843, Nadaud commence à fréquenter les cercles littéraires et à écrire ses premiers textes de chansons sur des mélodies à la mode. Introduit dans les salons bourgeois, le succès qu’il y rencontre, bientôt soutenu par la publication, dans L’Illustration et Le Figaro, de certains de ses textes, l’encouragent à poursuivre dans cette voie. En 1849, il publie son premier recueil de chansons et commence à composer ses propres airs, ce en quoi il se distingue des chansonniers de son époque. La réussite est au rendez-vous, encore augmentée par le frisson de scandale de Pandore ou les deux gendarmes  (1853) qui vaut à son auteur d’être poursuivi pour atteinte à la dignité de la gendarmerie. Protégé par la princesse Mathilde Bonaparte, qui tient à Paris un brillant salon, Nadaud compose également des opérettes (Le docteur Vieuxtemps, 1854, La volière, 1855, Porte et fenêtre, 1857) et, en 1861, année qui le voit décoré de la Légion d’honneur, l’éditeur Heugel publie ses œuvres en 14 volumes. Durant la guerre de 1870, il s’engage dans le corps des infirmiers et publie l’année suivante Mes notes d’infirmier ; il s’essaie également, tout en poursuivant son activité de chansonnier, au théâtre et au roman. L’ouvrage Chansons légères de Gustave Nadaud illustrées par ses amis (1881) est couronné, en 1882, par le prix Vitet de l’Académie française, mais ses meilleures années sont derrière lui, son éditeur lui avouant qu’on le trouve « vieux ». Ayant toujours refusé les cachets, c’est dans la pauvreté que Gustave Nadaud meurt à Paris, le 24 avril 1893.

giuseppe de nittis salon princesse mathildeLa production de Nadaud compte plus de trois cents chansons ; La bouche et l’oreille en propose un éventail représentatif de seize. On y retrouve les thèmes qui ont fait le succès de leur auteur, érotisme plus ou moins explicite (Le feu, Le coucher), reflets d’une époque en pleine mutation (Les lamentations d’un réverbère), assortis d’une méditation sur le temps qui passe d’une mélancolie parfois diffuse (La vie moderne), parfois poignante (Les ruines de Paris), irrévérence souriante (Pandore, La mouche de Monsieur Letortu), saynètes de genre désopilantes (L’aimable voleur, La femme du pompier, Satan marié). S’il cède quelquefois à un lyrisme d’autant plus émouvant qu’il ne tombe pas dans le piège de la sensiblerie, c’est dans le registre de la satire, tantôt badine, tantôt acérée, que Nadaud se révèle sous son meilleur jour. Contrairement à la verve souvent sanguine de Béranger (1780-1857), son inspiration fait montre d’une ironie d’autant plus piquante qu’elle est subtile, comme le prouve, par exemple, le texte du Roi boiteux, non repris dans cet enregistrement, mais que Brassens n’avait pas hésité à mettre à son répertoire (suivez ce lien pour l’écouter). Du point de vue musical, le compositeur mise avant tout sur une simplicité et une fluidité mélodiques qui rendent ses airs immédiatement mémorisables et mettent en valeur les mots avec beaucoup d’efficacité, même si, au fil du temps, certaines de ses chansons font preuve d’une élaboration beaucoup plus raffinée, sans toutefois jamais être guettées par la préciosité.

arnaud marzoratiRendre justice au répertoire des chansonniers du XIXe siècle n’est pas un exercice évident, et il faut soit s’en tenir à une interprétation minimale piano-voix, soit tenter de retrouver, en s’affranchissant de certains des scrupules musicologiques qui pourraient constituer un frein, l’esprit d’un temps définitivement insaisissable dans toute sa richesse, démarche qui implique nécessairement des interprètes de haut niveau, aussi instruits des pratiques musicales de l’époque que capables de s’inscrire dans une optique de recréation crédible. Suivant cette seconde voie, il est peu de dire qu’Arnaud Marzorati (photo ci-dessus) et ses comparses s’acquittent de l’exercice avec une maestria confondante. D’emblée, la complicité qui unit le chanteur avec un Daniel Isoir  prodigieux de maîtrise et d’invention sur un piano Pleyel de 1919 gorgé de couleurs, donne à ce récital l’assise nécessaire pour que se développe toute sa magie. Les interventions ponctuelles des autres musiciens sont, elles aussi, marquées du sceau de l’excellence, qu’il s’agisse des clarinettes tour à tour sensuelles ou goguenardes d’Alexandre Chabod, de l’agilité violonistique facétieuse de Stéphanie Paulet ou des caresses du violoncelle de Paul Carlioz. Ce quatuor d’instrumentistes, tout en laissant s’exprimer de remarquables individualités, démontre tant de réactivité et d’intelligence que l’on se plaît à rêver qu’un jour prochain, il leur sera possible de refaire un disque ensemble. Soutenu par une équipe de cette qualité, Arnaud Marzorati laisse éclater son talent de conteur, usant de toutes les ressources que lui permet une voix aussi à l’aise dans la puissance que dans le murmure. Chaque chanson devient, grâce au métier éblouissant du chanteur, un univers à part entière, qui expose une vaste palette de sentiments allant du drolatique au mélancolique, en n’oubliant jamais ni la tendresse ni l’humour. Théâtrale dans le bon sens du terme, car enflammée sans jamais verser dans la gesticulation creuse mais, au contraire, étayée jusque dans ses moments les plus truculents par une appréciation pleine de finesse des enjeux de ce répertoire, cette réalisation née d’un véritable travail d’équipe, pour faire une large part à la réinvention, sonne néanmoins avec une grande fraîcheur et une formidable justesse d’inspiration qui servent avec un rare bonheur le legs encore trop négligé, souvent du fait de stupides préjugés, des chansonniers.

La bouche et l’oreille est un disque absolument jubilatoire, que je recommande chaudement non seulement à ceux qui s’intéressent à la musique du XIXe siècle, mais, au-delà, à tous ceux que réjouit le bonheur né de la complicité de musiciens unis par le plaisir de la redécouverte de chansons qui font partie, que nous en ayons conscience ou non, de notre mémoire musicale. Devant cette indiscutable réussite, on espère que cet enregistrement rencontrera un large succès et qu’artistes comme éditeur envisageront, dès que possible, de lui offrir une suite.

 

Gustave NADAUD (1820-1893), La bouche et l’oreille, chansons.

 

Arnaud Marzorati, chant & direction
Daniel Isoir, piano droit Pleyel, grand modèle, 1919
Stéphanie Paulet, violon anonyme italien, 1800
Alexandre Chabot, clarinettes en si bémol, Buffet Crampon, 1896, et en la, Couesnon, fin XIXe siècle
Paul Carlioz, violoncelle, Mirecourt, 1901

 

gustave nadaud bouche et oreille marzorati1 CD [durée totale : 74’42”] Alpha 160. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Mon claqueur

2. Les lamentations d’un réverbère

3. Les ruines de Paris

4. Satan marié

 

Illustrations complémentaires :

Paul Émile PESME (actif entre 1856 et 1875), Gustave Nadaud, 1862. Épreuve sur papier albuminé, Paris, Musée d’Orsay.

Giuseppe de NITTIS (Barletta, 1846-Saint-Germain-en-Laye, 1884), Le salon de la princesse Mathilde, 1883. Huile sur toile, 92,5 x 74 cm, Barletta, Musée Giuseppe de Nittis [cliquez sur l’image pour l’agrandir].

Partager cet article

Repost 0
Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gallicismes
commenter cet article

commentaires

myriam 16/04/2010 22:03



Effectivement ces quatre extraits sont remarquables ! • ♫♫♫ •* ¨♥¨°º¤ø La la itou ! La la itou ! • ♫♫♫ •* ¨♥¨°º¤ø


Et l'on imagine assez aisément ces chansons dans un décor de théâtre avec une troupe de comédiens et de chanteurs, cela ferait un spectacle jubilatoire !





Jean-Christophe Pucek 19/04/2010 19:36



Je suis complètement d'accord avec vous, chère Myriam. Arnaud Marzorati et ses compagnons nous donnent envie de voir ce qu'ils chantent, tant ils parviennent à mettre en scène et les mots et les
sons. Peut-être qu'un jour ?



Henri-Pierre 15/04/2010 16:31



Je quitte, cher Jean-X, la tournure et la traîne de la Princesse Mathilde, pour te dire à quel point je trouve les textes de Nadaud poignants sous leur apparente simplicité.
Magnifique accompagnement musical.


 



Jean-Christophe Pucek 15/04/2010 19:43



C'est sans doute cette part de mélancolie latente (car combien de fêlures, tu le sais mieux que quiconque, se cachent sous les rires y compris les plus tonitruants ?) qui m'a touché dans les
chansons de Gustave Nadaud et qui ont fait qu'elles se sont, je le crois, durablement enracinées en moi.



Henri-Pierre 15/04/2010 16:28



Monsieur,
Monsieur le Ministre des Passées des Arts,


Je passerai outre, Monsieur, l'indiscrétion de votre oeil sur mon salon rivé, pour n'en retenir que la bienveillance avec laquelle vous y attardez la pertinence de vos propos.
Nous ne sommes plus, Monsieur, Monsier le Ministre, en ces temps ampoulés encore proches où nous portions crinolines et mesurions nos propos à l'aune d'une bienséance d'Ancien Régime.
Aussi sommes-nous en république (Paronnez-moi, Monsieur, Monsieur le Ministre de ne point honorer la gueuse d'une majuscule) et un sel nouveau encainaille nos propos et met de la gaillardise dans
les extes de nos chansons.


J'ai voulu, Monsieur, Monsieur le Ministre, acquérir la suite des quatre peintures de Monsieur Tissot, qui sous couvert de parabole ne disent que trop le relâchement de l'autorité parentale
et les trop grandes libertés prises par une jeunesse sans véritable éducation.
Autres temps, autres moeurs, la femme de pensée que je suis ne saurait, Monsieur, Monsieur le Ministre, se laisser aller à la nostalgie des temps révolus, alors, c'est avec plaisir que
j'accueille ces gaillardises autrefois à la rue ou les cafés-concerts et qui s'insinuent maintenant en nos salons.
On ne saurait vivre avec son passé, le sien propre étant plus mal venu que celui des autres.
Merci encore, Monsieur, Monsieur le Ministre, de donner un coup de fouet salutaire aux langueurs d'un salon qui, pour riche que soit son passé, ne veut pas sombrer en léthargie.


Je vous fais prière, Monsieur, Monsieur le Ministre de croire aux assurances de mes sentimens d'amitié puisque, désormais, il nous est loisible de se laisser aller à ce genre d'expression.


Princesse Mathilde


u



Jean-Christophe Pucek 15/04/2010 20:12



Madame,


Me voici fort honoré de votre visite en ces lieux où l'on célèbre un art auquel vos libéralités permirent de germer et l'exquisité de votre goût de s'épanouir. Vous rendra-t-on jamais assez
hommage, à vous comme à vos paires, d'avoir entretenu, en cette seconde moitié de siècle que l'on regarde parfois avec une coupable condescendance depuis notre aujourd'hui, ces cénacles où se
tissaient ce qui, à l'aune du temps enfui, apparaît maintenant comme la modernité de cet autrefois qui était, pour vous, le présent ?


Avez-vous convaincu Monsieur Tissot de vous céder la suite de cette série qui transpose au temps où nous vivons l'éternité de la Parabole que vous avez si bien su percevoir ? Je suis, quant à
moi, convaincu que ce peintre que ses concitoyens maltraitent fort sera un jour reconnu à sa juste valeur, qui est grande et qu'on le considèrera comme un des artistes majeurs de son temps. Il
reste à espérer que cette reconnaissance ne sera pas trop embaumée des effluves du sapin.


Comptez sur mon opiniâtreté, Madame, pour jouer, tant que j'en aurai la force, les aiguillons de la mémoire et m'employer à faire ressurgir ces petites paillettes de temps qui dansent dans les
rais d'un passé qui, au détour d'une éclaircie, nous sourit si nous savons sentir toute la vigueur dont il est déborde encore.


Soyez assurée, Madame, que je demeure votre attentionné et dévoué serviteur.



Michel Giliberti 14/04/2010 20:40



En fait, c'est l'ambiance de ces chansons qui arrêtent mes instincts... Comment t'expliquer ? C'est un son terriblement pesant, un son qui enferme et tous les mots pourtant choisis, sertis même,
pour certains d'entre eux, ne peuvent plus me parler. Je crois que la forme m'interdit le fond. Je ne sais pas si je suis clair, car je réponds à chaud, volontairement sans même réécouter ces
chansons. Elles ne sont pas dans la lignée de mon horizon, j'ai besoin d'entendre des notes qui correspondent à mes libertés et non à mes enfermements. Il me faut toujours décoller. Si je reste à
terre, je quitte la piste.
Mais ça ne veut en aucun cas vouloir dire que je suis hermétique à ces chansons, il me faudrait les écouter autrement ; pas devant un ordinateur, dans tous les cas.
 je t'embrasse Jean-Christophe


Michel



Jean-Christophe Pucek 14/04/2010 20:49



Tu es parfaitement clair, Michel, je t'entends complètement dans ta façon d'appréhender la dimension réflexive que peut avoir la musique. Sans doute ta perception changerait-elle effectivement
dans un autre contexte, avec un son et un environnement différent, car écouter de la musique sur et devant un ordinateur est loin d'être idéal, je te l'accorde.


Tiens, je serais curieux de connaître ton sentiment sur la musique de la vidéo qui se trouve dans le billet que j'ai publié ce soir.


Je t'embrasse moi aussi.



Michel Giliberti 12/04/2010 18:50









Mon cher Jean-Christophe… difficile pour moi de te parler de cette page aussi somptueuse et si bien travaillée (je suis toujours surpris), car j’avoue avoir du mal à
rentrer dans l’univers de ces chassons, qui, si elles parlent et content fort bien, m’angoissent pour une raison qu’il me faudrait définir… Le tableaux m’a fort heureusement rassuré… j’ai un peu
honte de devoir te confier ainsi me terribles lacunes…


Je t'embrasse, à bientôt


 


Michel


 








Jean-Christophe Pucek 14/04/2010 19:44



Cher Michel,


Sais-tu que ton commentaire m'intrigue beaucoup, car ton ressenti face à ces chansons diffère tellement du mien que je n'ai qu'une envie, tu t'en doutes, celle de savoir ce qui peut bien
t'angoisser dans des oeuvres que je trouve, pour ma part, gouleyantes et plutôt lumineuses (même les mélancoliques Ruines de Paris) ? As-tu réussi à déterminer d'où ce sentiment pouvait
sourdre ? Ce ne sont pas des lacunes que tu confies ici, mais une part de ta sensibilité, et c'est ce qui m'importe au plus haut point.


Amitiés.



Présentation

  • : Passée des arts
  • Passée des arts
  • : Un parcours à travers les expressions artistiques, du Moyen-Âge à la première moitié du XXe siècle.
  • Contact

Recherche