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19 août 2010 4 19 /08 /août /2010 18:32

 

francois joseph navez jeune garcon songeur

François-Joseph Navez (Charleroi, 1787-Bruxelles, 1869),
Jeune garçon songeur
, 1831.

Huile sur toile, 44 x 56 cm, Paris, Musée du Louvre.
[cliquez sur l’image pour l’agrandir]

 

Les anathèmes des tenants de la modernité musicale ont fait, au XXe siècle, un nombre incalculable de victimes, immolées à leur volonté de faire table rase d’un héritage jugé avec autant de suffisance que de condescendance. La réputation de compositeur poussiéreux et ennuyeux qui s’attache encore à Camille Saint-Saëns (1835-1921) offre un excellent exemple du danger de lire le passé à la seule lumière des modes d’un aujourd’hui qui sera sans doute jugé demain avec une semblable sévérité. Je vous propose aujourd’hui de découvrir une des compositions de celui qui n’est pas que l’auteur de la Danse Macabre ou de la Symphonie avec orgue.

 

Saint-Saëns fut, comme Mozart, auquel il vouait une grande admiration, un enfant prodige qui donna son premier concert à dix ans et demi, le 6 mai 1846, y interprétant de mémoire, entre autres, deux concertos pour piano – le 3e de Beethoven et le n°6, KV 238 de Mozart – avec, en bis, une sonate de Beethoven (excusez du peu), inaugurant ainsi une brillante carrière dans le monde dont certains lui feront longtemps grief. En 1850, alors que ses essais de composition, entamés dès l’âge de trois ans et demi, s’étaient résumés à des danses pour piano et quelques mélodies, il se lança dans une aventure d’une toute autre envergure : l’écriture d’une symphonie. C’était faire preuve d’une double audace, en abordant fort jeune un genre que son aura de sérieux réservait aux musiciens confirmés et qui, s’il a été pratiqué, contrairement à ce que l’on entend encore trop souvent, de façon constante tout au long de la première moitié du XIXe siècle en France, y rencontrait une faveur moindre de la part d’un public tout entiché d’opéra italien. Même si on ne possède aucune trace documentaire de l’exécution de cette Symphonie en la majeur, que le compositeur décida de ne pas inclure dans le catalogue de ses œuvres, elle fut pourtant menée à bien et elle nous est heureusement parvenue.

camille saint saens 1846Classique, cette véritable première symphonie de Saint-Saëns (la n°1 officielle, opus 2 en mi bémol majeur, date de 1853) l’est à plus d’un titre. Tout d’abord, elle ne s’éloigne pas de la structure quadripartite héritée du XVIIIe siècle, avec son premier mouvement Allegro vivace précédé d’une introduction lente Poco Adagio, suivi d’un Andantino, puis d’un Scherzo noté, lui aussi, vivace, et enfin d’un Finale très enlevé, qui fait se succéder Allegro molto et Presto. Ensuite, elle fait preuve d’une remarquable concision formelle et d’une écriture orchestrale empreinte de légèreté et de transparence, y compris dans le deuxième mouvement, le plus émotionnellement dense des quatre, qualités encore soulignées par un choix de tempos globalement allants. Enfin, elle contient une abondance de références aux grands symphonistes de l’âge classique, particulièrement Mozart et Haydn, vues cependant au travers d’une sensibilité également marquée par le romantisme germanique, celui de Beethoven, de Mendelssohn et de Schumann, mais sans jamais que l’on puisse parler de copie ou de pastiche, tant ces influences a priori contradictoires sont digérées et mises au service d’une manière déjà étonnamment personnelle.

 

Ce qui frappe à l’écoute de la Symphonie en la majeur, c’est bien la capacité que possède le jeune Saint-Saëns à équilibrer les forces qui sous-tendent l’œuvre, à canaliser l’effusion romantique en la faisant entrer dans un cadre classique tout en laissant libre cours à sa fantaisie. Le premier mouvement dans lequel coexistent des éléments issus de la tradition, comme l’introduction lente conçue comme un lever de rideau, et d’autres plus modernes, telle l’unification de l’Allegro vivace par des motifs récurrents qui lui confèrent un caractère cyclique, illustre un souci de fermeté architecturale qui sera toujours une des marques de fabrique les plus évidentes du compositeur. Cette exigence de tenue marque aussi l’expression des émotions, comme le prouve le mouvement lent, sans doute celui où l’influence germanique se fait la plus prégnante. Son lyrisme, qui dénote l’intérêt du musicien pour l’univers du chant, évite ainsi de tomber dans le travers du sentimentalisme, ses passages les plus sombrement dramatiques se trouvant tempérés par une atmosphère que les diversions créées par une écriture pour les instruments à vent très finement pensée (une constante dans toute la symphonie) allègent considérablement, aboutissant à une impression globale toute de demi-teintes qui évoque le XVIIIe siècle français – n’oublions pas que Saint-Saëns avait étudié de près les œuvres de Grétry. Les deux mouvements suivants démontrent les mêmes étonnantes aptitudes à offrir une synthèse cohérente entre modèles germaniques et esprit français : le Scherzo mêle ainsi le caractère aérien de ceux de Mendelssohn à une vigueur agreste, tandis que le Finale conjugue fourmillement mendelssohnien, explosivité beethovénienne, et souci d’élégance. Cette symphonie apparaît donc comme une œuvre d’une profonde unité organique, parfaitement maîtrisée de la première à la dernière note, dont la vigueur bondissante propre aux œuvres de jeunesse masque l’art avec beaucoup d’efficacité.

« J’ai revu dernièrement toutes ces petites compositions. Elles sont bien insignifiantes, mais il serait impossible d’y trouver une faute d’écriture » écrivait, à propos de ses valses et galops d’enfance, Saint-Saëns dans L’école buissonnière, un volume de notes et de souvenirs paru en 1913. La Symphonie en la majeur est une parfaite illustration de ce souci précoce de perfection formelle, mais elle se révèle, à l’écoute, bien loin d’être insignifiante. Outre ses grandes qualités musicales, elle est, en effet, un des maillons encore méconnus conduisant à l’émergence d’un véritable style symphonique français qui, en digérant les influences étrangères, finira par s’en détacher lentement et trouver sa propre voie dès le dernier quart du XIXe siècle.

 

Camille Saint-Saëns (1835-1921), Symphonie en la majeur

 

Orchestre national de l’ORTF
Jean Martinon, direction

 

saint saens symphonies jean martinonLes 5 symphonies. 2 CD EMI 724358518627. Ce coffret peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

[I] Poco adagioAllegro vivace

[II] Andantino

 

Illustration complémentaire :

Anonyme, Camille Saint-Saëns, 1846. Crayon sur papier, Paris, Bibliothèque nationale de France.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gallicismes
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commentaires

Laura Limido 29/04/2012 14:20


Cher Jean-Christophe, il y a bien longtemps, me semble-t-il, que je suis venue m'apaiser chez vous; c'est bien dommageable pour moi.
Vous êtes le passeur de génie (j'insiste) sans lequel, je ne serais pas revenue à l'écoute de musique "classique".
Je n'ai jamais apprécié les symphonies; je viens pourtant de suivre les morceaux choisis de celle-ci, incroyablement mature, pour une composition d'adolescent. La qualité de ce choix m'a conduite
à une écoute attentive et bénéfique.
Un autre élémént m'a figée, sur votre billet: l'extraordinaire portrait de Navez, peintre inconnu pour moi, mais dont le nom, dorénavant, éveillera un très beau souvenir.
Merci, cher ami, merci.
Sachez que chaque fois, et trop souvent depuis quelque temps, que je vois passer un de vos billets sans pouvoir m'y arrêter, je suis nénmoins rassurée.
Je vous embrasse bien affectueusement, cher Jean-Christophe. 

Jean-Christophe Pucek 30/04/2012 10:43



Chère Laura,


Je ne reprendrai pas le terme de « génie » envers lequel vous savez que j'entretiens la plus extrême distance, mais je suis heureux d'avoir été un lien utile qui vous a en partie reconduite vers
la musique dite « classique ». En ces temps d'affrontements partisans et de promesses fallacieuses (quel que soit le camp concerné, je le dis d'autant plus facilement que je n'en soutiens aucun),
l'art est un refuge de tout premier ordre, un barrage contre les répugnantes contorsions de tous ordres que nous imposent les pêcheurs de suffrages. Alors, quelle qu'en soit la forme, cultivons
notre aspiration à la beauté qui sera la seule chose à demeurer quand tout le reste se sera effondré.


Merci pour votre mot, chère amie, et très belle journée.


Je vous embrasse bien affectueusement moi aussi.



Catherine D 29/04/2012 10:04


C'est beau !

Jean-Christophe Pucek 30/04/2012 10:10



Je trouve aussi, Catherine, d'ailleurs toutes les symphonies de Saint-Saëns méritent d'être connues et pas seulement celle avec orgue.



hoffmann 23/08/2010 22:11



Juste un petit mot pour vous complimenter encore une fois sur le choix des illustrations. Navez, artiste certes inégal mais qui est ici à son meilleur, fait lui aussi partie des oubliés de
l'histoire de l'art. Depuis l'exposition déjà ancienne sur le néoclassicisme en Belgique, sa ville natale lui a certes consacré une exposition monographique voici une dizaine d'années
mais on comprend qu'en ce lieu (j'en demande pardon aux carolorégiens mais il faut bien se rendre à l'évidence...) elle n'ait guère fait courir les foules. Encore merci pour cette menue
réhabilitation.



Jean-Christophe Pucek 26/08/2010 08:13



Tout n'est effectivement pas du niveau de ce portrait dans l'oeuvre de Navez, Hoffmann, mais il faudrait être singulièrement pointilleux pour contester la réussite de cette réalisation.
J'ignorais qu'une exposition monographique lui avait été consacrée, j'avoue que j'aurais été curieux de me familiariser plus amplement avec l'univers de ce peintre aujourd'hui bien oublié, comme
vous le soulignez justement, par les manuels d'histoire de l'art. Patience, car, comme en musique, les jugements d'hier sont souvent battus en brèche par ceux d'aujourd'hui, Dieu merci.


Bien cordialement.



Henri-Pierre 23/08/2010 16:33



"Boulevard des Italiens", preuve irréfutable de LA référence artistique absolue de l'époque auquel cette voie parisienne rend hommage.


Saint-Saëns, dans cette symphonie que tu nous offres, Jean-X, est effectivement bien loin de s'inscrire dans ce goût incontesté d'alors pour l'opéra ultramontain, tu dis avec bonheur tout le
référenciel d'influences multiples qui inspirent le compositeur et aussi ce que cette "nourriture" passée au crible de sa propre sensibilité offre de profondément original.


A Madrid, au fronton de cette annexe du Prado qui abrita longtemps le fameux "Guernica" de Picasso et, essentiellement consacré aux arts du XIXe siècle, figure une inscription dont je ne me
souviens plus les termes exacts mais qui dit en substance que toute expression artistique qui ne se nourrit pas tant soit peu du passé n'est qu'écume passagère. J'ajouterai que l'inculture ou le
mépris de la culture ne peut aboutir qu'en impasse, comme le malheureux et égotiste "art" conceptuel.


A la faveur de ton billet si riche il me plaît de voir en Saint-Saëns un pont entre passé et futur, c'est à dire un vrai présent fécond, un pont prenant appui sur la berge de ce qui t'a formé et,
de l'autre côté, sur la rive du futur, au centre le flux de l'évolution.
Ni réactionnaire ni "moderniste", un homme inscrit dans le Temps, un homme de culture, un vrai artiste, un grand musicien.



Jean-Christophe Pucek 26/08/2010 08:37



Une fois encore, tu offres à ce billet deux beaux prolongements, cher Henri-Pierre, l'un parisien, l'autre madrilène, comme un résumé d'une partie de ton propre parcours.


Quitte à paraître outrageusement classique, je partage complètement ce que tu dis sur l'impasse dans laquelle s'engage un art qui ignorerait, voire nierait l'héritage sur lequel il s'appuie. Les
homards en plastique ne résisteront pas à la cuisson des Temps, mais au fond, qui se plaindra de leur disparition, sinon quelques snobs et quelques marchands ?


Je crois que tu as parfaitement saisi la dimension d'homme de transition qui est celle de Camille Saint-Saëns, position intermédiaire qui explique sans doute en grande partie le peu de cas que
certains font encore aujourd'hui d'une production "trop vaste et trop polie pour être honnête" (on observe la même chose avec Telemann). Mais lorsque l'on gratte le vernis, on se rend rapidement
compte de la réelle envergure de cet artiste à la curiosité insatiable et aux savoirs extraordinairement diversifiés, comme tu le rappelles justement.



Marie 21/08/2010 20:28



Un regard si troublant qu'on le croirait photographié. Quel talent dans ce portrait. Quant à l'écriture il est des êtres très jeunes particulièrement doués et d'autres qui se révèlent tardivement
... merci pour tous ces éclairages.



Jean-Christophe Pucek 26/08/2010 07:48



Je dois avouer que lorsque j'ai découvert ce tableau en cherchant l'illustration principale de ce billet, il m'a beaucoup touché, chère Marie. A mon sens, il y a déjà, dans cette songerie, une
sorte de prise de distance avec le "vert paradis" de l'enfance, une imperceptible bascule vers les interrogations qui marquent l'adolescence et l'âge adulte. Un cheminement intérieur semblable, à
mon sens, à celui que l'on observe dans la Symphonie



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