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3 février 2010 3 03 /02 /février /2010 18:04

 


gustave moreau circe
Gustave MOREAU (Paris, 1826-1898),
Circé, sans date.
Huile sur toile, 105x80 cm, Paris, Musée Gustave Moreau.

 

N’en déplaise aux Cassandres qui prophétisent, à grands renforts de sondages et autres études mettant en lumière son vieillissement, voire sa décrépitude, l’extinction programmée du public de la musique dite « classique », les chiffres de la fréquentation de l’édition 2010 de la Folle journée de Nantes viennent de leur apporter un démenti d’importance : 128000 billets vendus sur 130000 proposés, ce qui représente 5000 places de plus qu’en 2009 et laisse loin derrière, mine de rien, les concerts de certaines des plus grandes stars de la pop music. Le constat est donc sans appel : pour peu que l’on prenne le public par la main et qu’on le décomplexe, il est possible de le conduire à écouter une musique dont ceux qui devraient se faire les promoteurs se font trop souvent les fossoyeurs, qu’il s’agisse du mépris ouvertement affiché à son égard par le pouvoir politique en place, des divagations, en termes de production, de communication comme de distribution, de majors (mais plus seulement elles, hélas) et de vendeurs de produits culturels qui, aveuglés par l’appât du gain immédiat, n’ont toujours pas compris qu’il est stupide de tenter d’aligner la façon de la vendre sur les pratiques ayant cours dans le domaine de la variété, ou de l’élitisme à la morgue parisianiste et poussiéreuse distillé par les canaux de la radio ou de la presse dites spécialisées, voire sur Internet.

 

Devant un tel succès, il conviendrait sans doute d’applaudir des deux mains sans chercher la petite bête, mais elle gratouille avec tant de vigoureuse obstination qu’il est difficile de passer sous silence ce qui démange. S’il est, en effet, absolument indéniable qu’en l’espace de cinq jours, spectateurs sur place ou auditeurs derrière leur poste de radio n’auront jamais pu écouter autant de Chopin, il est, à mon sens, bien loin d’être évident qu’ils aient saisi en quoi sa musique s’inscrit à la fois dans et hors de son époque, ni qu’ils aient pu se faire une idée précise des multiples influences qui ont façonné l’art du compositeur. Il est tellement plus facile de se pâmer en évoquant le génie, notion qui suppose un lien entre une entité transcendante – Dieu – dont l’existence n’est toujours pas prouvée et le créateur, qu’interroger les sources disponibles pour tenter de percevoir comment une personnalité musicale d’exception parvient à se forger. Outre que les interprètes « historiquement informés » ont été, à quelques exceptions près, dont une Symphonie fantastique de Berlioz bigrement intéressante dirigée par Jos van Immerseel, presque ignorés lors de cette manifestation (je me suis déjà exprimé sur ce sujet, je ne m’appesantis pas), comment peut-on remettre Chopin dans la plus exacte perspective en ne donnant à entendre ni les concertos pour clavier de Hummel, ni les Nocturnes de Field, ni, au minimum, un florilège d’œuvres de cette école de piano anglaise (Hummel, Field, mais aussi Clémenti, Dussek, etc.) dont Chopin n’hésita pas à s’inspirer ? On me rétorquera que ce n’est pas la vocation d’une telle manifestation, destinée à attirer le néophyte autant que l’amateur un tant soit peu éclairé, ce à quoi je répondrai que c’est justement parce qu’elle draine un très large public qu’il est essentiel qu’elle ne se cantonne pas uniquement au plus connu, mais fasse également œuvre utile en donnant à entendre des partitions peu fréquentées susceptibles d’éclairer le thème abordé. Une démarche véritablement pédagogique ne saurait se satisfaire d’une politique du moins disant.

 

Le thème de l’édition 2011 de la Folle journée, dévoilé, comme le veut maintenant la coutume, dans les dernières heures de celle de 2010, mettra à l’honneur, à l’occasion du centenaire de la mort de Gustav Mahler, les compositeurs postromantiques. Outre le nom de ce dernier, ceux de Brahms et de Bruckner commencent à circuler. À côté des orchestres traditionnels qui ne manqueront pas d’être conviés, René Martin osera-t-il laisser une place aux chefs qui tentent de renouveler l’approche de ces répertoires, comme, entre autres, John Eliot Gardiner dans Brahms ou Philippe Herreweghe dans Bruckner et Mahler ? Ira-t-il jusqu’à étendre sa programmation à des compositeurs français passionnants, tel Albéric Magnard, qui y trouveraient naturellement leur place ?  Honnêtement, au vu du contenu aussi foisonnant que, somme toute, convenu, car s’écartant bien peu de chemins interprétatifs soigneusement balisés, qui a marqué la Folle journée Chopin, j’émets de très sérieux doutes quant à la part d’originalité qui pourrait s’inviter lors de celle de 2011, même si j’espère secrètement trouver d’excellentes raisons de prendre un billet pour Nantes l’année prochaine.

 

Johannes BRAHMS (1833-1897), Symphonie n°3 en fa majeur, opus 90 (1883) :
[IV] Allegro

 

Orchestre Révolutionnaire et Romantique
John Eliot Gardiner, direction

 

brahms symphonie 3 gardinerSymphonie n°3, œuvres chorales. 1 CD Soli Deo Gloria SDG 704. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Entre nous
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commentaires

Marie 07/02/2010 15:04


Quelle activité soudain et quels rebondissements ! Tu as été tout à fait clair et je t'en remercie cher Jean-Christophe, j'avais vraiment besoin de ces précisions.
Tu me permettras cependant de relever ce que je considère un lapsus révélateur et non une faute de frappe, un amoureux de la musique, un connaisseur averti et qui ose mettre une majuscule à
barique, a Toute ma sympathie ...  ne me dis pas que j'ai faux ou pire, mal lu, je détourne simplement ...


Jean-Christophe Pucek 07/02/2010 15:19


Tu as deviné, chère Marie, que j'étais très amateur de musique barIque ! Mon clavier a fourché, mais qu'est-ce que j'ai
rigolé, toute honte bue, grâce à cette faute de frappe que je n'avais pas vue en me relisant


Ghislaine 07/02/2010 12:26


La vision de Philippe me plait beaucoup je dois dire ! Le livre Guinnes des concerts classiques... Et il n'y a pas qu'à
Nantes !

J'ai omis de saluer les initiatives d'Odile avec ses élèves. Entre autres la gestuelle de la direction d'orchestre - simplifiée - expliquée par un "vrai" chef, c'est excellent. Du concret à la fois
ludique et pédagogique.


Jean-Christophe Pucek 07/02/2010 14:17


Oui, Carissima, l'humour de Philippe a encore frappé et ça me réjouit au plus haut point !
Comme tu as raison de saluer les initiatives d'Odile, dont la démarche me rappelle tant celle de ma propre institutrice, Mademoiselle Ayrault, dont l'heure intitulée "maintien-entretien", qui
ouvrait chaque journée, se muait presque systématiquement en cours de musique. Je suis convaincu qu'il y a un vrai travail à mener auprès des jeunes enfants et qu'une partie de la bataille pour que
le musique "classique" ne soit pas condamnée aux oubliettes s'y joue.
Je t'embrasse fort.


Philippe Delaide 07/02/2010 12:11



Nouvelle version de mes commentaire avec correction de mes fautes. Pas ma journée aujourd’hui. Je me relirais mieux la prochaine fois. Désolé !


 


Pour y avoir participé une fois (Journées consacrées à Beethoven) et suivi régulièrement la programmation, ce qui me gêne un tout petit peu dans cette
manifestation est cette "boulimie" de musique qui conduit inévitablement à passer à côté de l'essentiel. Figure à ce registre, ce que vous soulignez très justement, à savoir, le manque de mise en
perspective. Le fait de tout traiter au même niveau du fait du nombre incroyable de concerts procure certes l'avantage de laisser le public, aussi bien néophyte qu'averti, de faire son marché.
Toutefois, l'esprit général me fait trop penser à une sorte de Guinness Book des concerts classique (yes ! l'année prochaine on fera encore plus fort !) et à ce vieux principe selon lequel "la
nature a horreur du vide". Ceci est au détriment d'une approche raisonnée et plus pédagogique autour du thème dominant. Le plus révélateur est l'enchaînement ahurissant de concerts interprétés
par Boris Berezovsky qui incarne de façon exemplaire cette sorte de "bête" capable d'attaquer et dévorer avec une facilité déconcertante les partitions les plus complexes (ex : 2ème concerto de
Liszt). So what ? Cette manifestation me laisse toujours sur ma fin et j'ai la même impression que quand on me sert une pâtisserie certes délicieuse mais tellement riche qu'en reprendre une
deuxième part me porte littéralement au coeur...



Jean-Christophe Pucek 07/02/2010 14:05


Je vous ai répondu sur votre commentaire précédent, cher Philippe. Merci d'avoir pris le peine de le reprendre ici, mais, vous savez, je ne suis pas formaliste
Amitiés à vous.


Philippe Delaide 07/02/2010 12:07


Cher Jean-Christophe,

Vous y avoir "participé" et non "participer"bien-sûr. Désolé. bien amicalement. Philippe


Philippe Delaide 07/02/2010 12:05


Cher Jean-Christophe,

Pour y avoir participer une fois (Journées consacrées à Beethoven) et suivre régulièrement leur programmation, ce qui me gêne un tout petit peu dans cette manifestation est cette "boulimie" de
musique qui conduit inévitablement à passer à côté de l'essentiel. Figure à ce registre, ce que vous soulignez très justement, à savoir le manque de mise en perspective. Le fait de tout traiter au
même niveau du fait du nombre incroyable de concerts procure certes l'avantage de laisser le public, aussi bien néophyte qu'averti, de faire son marché. Toutefois, l'esprit général me fait trop
penser à une sorte de Guinness Book des concerts classique (yes ! l'année prochaine on fera encore plus fort !), à ce vieux principe selon lequel "la nature a horreur du vide" et ce au détriment
d'une approche raisonnée et plus pédagogique autour du thème dominant. Le plus révélateur est l'enchaînement ahurissant de concerts interprétés par Boris Berezovsky qui incarne de façon exemplaire
cette sorte de "bête" capable d'attaquer et dévorer avec une facilité déconcertante les partitions les plus complexes (ex : 2ème concerto de Liszt). So what ? Cette manifestation me laisse toujours
sur ma fin et j'ai la même impression que quand on me sert une pâtisserie certes délicieuse mais tellement riche qu'en reprendre une deuxième par me porte littéralement au coeur...
 


Jean-Christophe Pucek 07/02/2010 14:04


Cher Philippe,
Je suis très heureux, vraiment, de vous lire sur ce billet. Je partage largement les réserves que vous formulez, notamment pour le côté un brin compulsif de la consommation de musique lors de ces
Folles journées. Ce qui m'a frappé lors de l'édition 2010, c'est la différence de traitement avec celle de 2009, consacrée à Bach. Dans cette dernière, les programmateurs avaient eu à coeur de
remettre en perspective la musique du Cantor en faisant entendre des compositeurs auprès desquels il avait pu trouver une part de son inspiration, tels Schütz ou Buxtehude. Chopin n'a pas eu cette
chance, alors qu'un travail similaire aurait été possible et aurait sans doute suscité de l'intérêt pour des musiciens négligés, comme Hummel dont Chopin n'a jamais cessé d'admirer la production et
dont il n'a d'ailleurs pas hésité à s'inspirer (j'y reviendrai dans un prochain billet). Comme je l'écrivais à Ghislaine, je vois dans l'esprit qui a présidé à l'édition 2010 une certaine volonté
d'uniformisation du goût voire une crispation sur certains acquis. Chopin = piano, et point de vérité au-delà. Bien entendu, je ne dis pas que ce n'est pas "bien" d'interpréter Chopin au piano
(j'ai appris mon Chopin avec Rubinstein et Arrau), je dis juste qu'il y a, à mon sens, place pour d'autres approches, comme le prouvent des artistes comme Nelson Goerner ou Alain Planès, dont je ne
m'explique pas l'absence des Folles journées après les enregistrements fantastiques qu'ils ont récemment produit en utilisant des pianos Pleyel.
Espérons maintenant que 2011 battra en brêche cette impression de programmation convenue, en invitant les Herreweghe, Gardiner et autres qui oeuvrent, souvent avec de bons résultats, pour faire
entendre le musique de Brahms ou de Bruckner autrement.
Bien amicalement à vous.


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