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6 novembre 2014 4 06 /11 /novembre /2014 08:57

 

Pieter Isaacz Allégorie d'Amsterdam comme centre du commer

Pieter Isaacz. (Helsingør, 1569- Amsterdam, 1625),
Allégorie d'Amsterdam comme centre du commerce international 
(détail), c.1604-07
Huile sur bois (couvercle d'un clavecin de Hans Ruckers le Jeune),
79,4 x 165 x 3 cm, Amsterdam, Rijksmuseum
[image intégralement visible ici]

 

Il est des retrouvailles que rien ne laissait prévoir et qui nous comblent lorsqu'elles adviennent. Les fidèles lecteurs du blog se souviennent peut-être de la chronique que j'avais consacrée, en mai 2013, à un fort beau concert donné par l'Ensemble Consonance au Musée des Beaux-Arts de Tours, dans laquelle je mentionnais le plaisir que j'avais eu d'entendre, malgré un médiocre instrument, quelques pièces de Louis Couperin sonner sous les doigts de Sébastien Wonner. Un peu plus d'une année plus tard ce musicien, dont le nom n'est pas inconnu à ceux qui ont suivi la carrière d'ensembles comme la Chapelle Rhénane ou les Witches, nous offre son premier disque en soliste, entièrement consacré à Jan Pieterszoon Sweelinck.

Pour définir la destinée de celui que l'on nommait l'Orphée d'Amsterdam ou l'organistenmaker (le faiseur d'organistes) tant était grande sa renommée de compositeur et de pédagogue, on est tenté d'emprunter à L'Œuvre au Noir de Marguerite Yourcenar et de la nommer La vie immobile. En effet, si l'on excepte sa naissance à Deventer en 1562, toute son existence se déroula à Amsterdam, à l'ombre de la Oude Kerk (L'Église Vieille) dont son père tint l'orgue de 1564 à 1573 et à la tribune de laquelle Jan lui succéda, sans doute dès 1577 s'il faut en croire le témoignage de son élève et ami Cornelis Plemp, dédicataire des Cantiones sacræ publiées en 1619, qui déclare qu'il y exerça ses talents durant quarante-quatre ans, jusqu'à sa mort en 1621. Une aussi longue et brillante carrière peut surprendre lorsque l'on sait qu'une des conséquences de la conversion de la cité hollandaise au calvinisme en 1578, au moment même, donc, où Sweelinck entrait en fonctions, Emanuel de Witte Intérieur de la Oude Kerk d'Amsterdamfut justement le rejet de l'usage de l'orgue, considéré comme profane, lors des offices. C'était sans compter sur le pragmatisme des autorités d'Amsterdam qui surent trouver d'autres biais pour valoriser des instruments dont ils étaient les fiers propriétaires, en particulier les deux de la Oude Kerk. Une des charges principales de Sweelinck fut donc d'y jouer de l'orgue deux heures par jour en dehors des offices, une le matin et une le soir, et si l'on en croit l'augmentation régulière de son salaire de 100 florins en 1580 à 360 en 1607, ses services donnèrent satisfaction ; c'est donc en toute confiance, d'autant que sa réputation d'expert en matière d'orgues était déjà grande et l'avait conduit à examiner ceux de Haarlem (1594) ou de Middelburg (1603), une activité qui se poursuivra jusqu'à la fin de sa carrière en le conduisant, entre autres, à Nijmegen (1605), Rotterdam, Delft (1610) ou Dordrecht (1614), que les édiles amstellodamois se tournèrent vers lui lorsqu'ils souhaitèrent acquérir un clavecin pour leur hôtel de ville. En 1604, Sweelinck fit donc le plus long voyage de sa vie pour commander cet instrument de prestige, dont le couvercle peint par Pieter Isaacz. est aujourd'hui conservé au Rijksmuseum, auprès des ateliers de Hans Ruckers le Jeune.

Cette existence à peu près dénuée d'événements saillants n'est pour autant synonyme ni d'ennui, ni de sclérose, bien au contraire. Les nombreux élèves de l'organistenmaker, parmi lesquels Samuel Scheidt, Jacob Praetorius et Heinrich Scheidemann, qui tous contribuèrent à fonder l'École d'orgue d'Allemagne du Nord qui, via Böhm et Buxtehude, conduit à Johann Sebastian Bach, ses contacts avec certains de ses confères tels Peter Philips et John Bull, et, bien entendu, sa musique témoignent de son ouverture aux multiples influences qui parvinrent jusqu'à lui et qu'il sut rassembler en une sorte de Kamer Europa, un « cabinet de l'Europe » où se concentrait tout ce qui avait su aiguiser son imagination et retenir sa curiosité. Ses pièces pour clavier, souvent jouées à l'orgue mais que l'on peut également supposer destinées à l'usage privé Jan Harmensz Muller Jan Pieterszoon Sweelinckauquel le calvinisme cantonnait largement la pratique musicale, sont parfaitement représentatives de ce brassage. Demeurées manuscrites, elles se répartissent en trois groupes, celui des œuvres de forme libre (Fantasia et Toccata, dans ce disque) et ceux des variations sur un thème profane (tel Mein junges Leben hat ein Endt) ou sacré (comme Puer nobis nascitur). Toutes révèlent une indiscutable maîtrise contrapuntique et parfois le goût pour une vertigineuse mais, paradoxalement, jamais tapageuse virtuosité, mais ce qui frappe, dans les premières, est la rigueur de leur construction qui nous rappelle le pédagogue respecté et le polyphoniste subtil qu'était Sweelinck ; si cette exigence de cohérence est également présente dans les différentes variations, ces dernières se révèlent souvent plus colorées et plus « détendues » dans la mesure où elles accueillent volontiers des éléments populaires et des rythmes de danse. Ces pièces variées sont celles qui dévoilent de la plus éloquente façon l'inspiration européenne de leur auteur : Engelse Fortuijn nous entraîne en Angleterre, terre des virginalistes envers lesquels la dette de Sweelinck est patente, tout comme la Paduana Lachrymæ et la Pavan Philippi, hommages l'une à John Dowland, l'autre à l'exilé Peter Philips, la Pavana Hispanica est construite sur un thème d'Antonio de Cabezón, Mein junges Leben hat ein Endt regarde vers les contrées germaniques et on trouve même une Poolse almande — une Allemande polonaise. Si l'empreinte française, enfin, est à chercher du côté des Chansons et des Psaumes, les Toccate auraient été inenvisageables sans une solide connaissance, de la part du musicien amstellodamois, des apports de Claudio Merulo ou d'Andrea Gabrieli.

Sébastien Wonner aurait pu choisir, pour son premier récital soliste, de procéder comme certains de ses plus jeunes collègues en tentant d'attirer sur lui la lumière médiatique avec quelques poses étudiées et un répertoire rebattu. Cet élève d'Aline Zylberajch pour le clavecin et de Martin Gester pour la basse continue et la musique de chambre a préféré adopter une attitude résolument inverse, en mûrissant sans hâte son projet et en arpentant des terres moins exposées. Je le dis tout net, son Sweelinck est un des meilleurs disques de clavecin qu'il m'ait été donné d'écouter cette année, avec les Bach de Christophe Rousset et de Pierre Hantaï. Il n'y a absolument rien d'ostentatoire dans l'approche de Sébastien Wonner, mais sa concentration, sa maîtrise de la polyphonie, Sébastien Wonner (c) Jean-Pierre Rosenkranzla fluidité et l'autorité de sa conduite du discours valent toutes les paillettes dérisoires que d'aucuns nous balancent à pleines poignées. Le plus surprenant est qu'en proposant une lecture que l'on sent extrêmement pensée et construite, le musicien n'est jamais austère, pesant ou ennuyeux ; son Sweelinck déborde, au contraire, d'une vie palpitante, il ose être sensuel, danser, se troubler sans pour autant jamais perdre son fil conducteur. Touchant avec un raffinement sans préciosité qui n'obère ni la puissance, ni le brio, une fort belle copie d'un Ruckers de 1612, enregistrée de façon précise et chaleureuse par Jean-Michel Olivares, Sébastien Wonner démontre sa capacité à varier les climats, à insuffler énergie et souffle à la musique, mais aussi, ce qui n'est pas si fréquent dans ce répertoire, à la faire chanter. Au fond, ce récital, au-delà de l'intérêt et de la beauté des pièces choisies comme de l'interprétation proposée, est d'une indiscutable justesse, en ce qu'il nous restitue la pensée et la sensibilité de Sweelinck dans toutes leurs dimensions, à la croisée de la claire conscience de leur ancrage dans la tradition renaissante et du souci d'une ouverture la plus large possible aux différents langages d'une époque riche en mutations.

 

Je vous recommande donc sans hésiter ce disque de Sébastien Wonner que ses richesses sans cesse renouvelées pourraient bien vous attacher comme un fidèle compagnon. Il installe d'emblée son interprète, tout juste âgé de quarante ans, parmi les talents à suivre avec la plus grande attention. On espère qu'il va continuer à cultiver paisiblement sa différence et que sa probité attirera sur ce projet et ceux qu'il ne manque certainement pas de nourrir pour l'avenir toute la reconnaissance qu'ils méritent.

 

Sweelinck Ma jeune vie a une fin Sébastien WonnerJan Pieterszoon Sweelinck (1562-1621), Ma jeune vie a une fin, pièces de clavecin

 

Sébastien Wonner, clavecin Émile Jobin d'après Ruckers, 1612 (Amiens, musée de Picardie)

 

incontournable passee des arts1 CD [durée totale : 75'24"] K617 7247. Incontournable de Passée des arts. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

 

1. Puer nobis nascitur

 

2. Mein junges Leben hat ein Endt

 

3. Fantasia (à 3, g2)

 

Illustrations complémentaires :

 

Emanuel de Witte (Alkmaar, 1617-Amsterdam, 1692), Intérieur de la Oude Kerk, 1661. Huile sur toile, 101,5 x 121 cm, Amsterdam, Museum Amsterdam

 

Jan Harmenz. Muller (Amsterdam, 1571-1628), Jan Pieterszoon Sweelinck, 1624. Gravure sur papier, 22,3 x 14,1 cm, Amsterdam, Rijksmuseum

 

La photographie de Sébastien Wonner est de Jean-Pierre Rosenkranz, utilisée avec autorisation.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

alba 09/11/2014 08:09


Noël approche et bien voilà une idée de cadeau ce CD dont les extraits m´ont enchantée. Merci Jean-Christophe.

Jean-Christophe Pucek 11/11/2014 21:09



A offrir ou à s'offrir, je pense pouvoir affirmer sans trop me tromper que ce disque est effectivement un cadeau de choix pour toute saison.


Merci pour votre passage ici, Alba.



cyrille 08/11/2014 17:06


Bravo et merci à Sébastien Wonner, comme à toi qui ici te fait l'écho de son premier enregistrement. Oui, merci car à l'heure à laquelle je t'écris ces lignes, alors qu'il tombe des cordes, j'ai
passé un merveilleux moment d'écoute. Moment que j'aurais aimé prolongé en faisant l'acquisition de ce CD si ce n'étaient les récriminations du banquier...


Le Mein junges Leben hat ein Endt et la Fantasia ont eu cette rare force de m'éblouir d'émotions. Quelles splendeurs !


Je t'embrasse

Jean-Christophe Pucek 11/11/2014 21:53



Il faudrait enfermer les banquiers qui récriminent trop fort contre ceux qui achètent des disques, cher Cyrille, non sans leur avoir auparavant soutiré de quoi assouvir cette passion,
naturellement 


Cet opus primum de Sébastien Wonner est une réussite constante par son intelligence et sa sensibilité; la chronique ne peut en rendre compte complètement, mais le programme est conçu
avec beaucoup de cohérence, ce qui fait qu'on l'écoute comme un concert, sans le moindre moment de lassitude. Au moment où l'on tente de nous vendre du claveciniste à brushing, ce travail qui ne
doit rien aux apparences est profondément rassérénant.


Merci pour ton commentaire, je t'embrasse.



Tiffen 07/11/2014 09:10


Bonjour cher Jean-Christophe
Je viens de lire ta chronique qui une nouvelle fois m'apprend beaucoup.
Il me semble te l'avoir déjà dit, mais je ne connais pas bien le clavecin,  en revanche j'aime beaucoup les extraits que tu proposes., je ne sais pas analyser ou commenter, ce que je peux te
dire, c'est l'émotion que j'ai ressenti  lorsque j'ai écouté cette musique, si belle, si claire ,si superbement jouée. C'est un moment précieux  et je te le dois ainsi qu'à Sébastien
Wonner .


Les clavecins sont souvent très beaux ,  celui  qui illustre ta chronique de  Hans Ruckerssauf est magnifique .  Il me semble avoir lu que le clavecin anglais était en bois
brut ? (tu me diras si je me trompe ).
J'ai pris beaucoup de plaisir à lire et écouter .... Merci cher Jean-Christophe et belle journée à toi, une bise pour l'accompagner.
Tiffen

Jean-Christophe Pucek 11/11/2014 22:04



Bonsoir chère Tiffen,


Je suis très amateur de clavecin, c'est vraiment un instrument que j'écoute avec un plaisir constant sous réserve, bien entendu, qu'il soit touché avec talent, comme c'est le cas ici. Sébastien
Wonner est un musicien fort doué et j'espère que cette petite chronique permettra à son travail d'être mieux connu, car il ne bénéficie pas, hélas, de l'armada publicitaire de certains de ses
camarades.


Je n'ai pas connaissance que les clavecins anglais aient été en bois brut; ce qui est, en revanche, attesté est que leur table d'harmonie n'était presque jamais peinte — il faudrait que je prenne
le temps de regarder ça de plus près.


Je te remercie pour ton mot et ton enthousiasme et te souhaite une bonne fin de soirée.


Une bise 



AnnickAmiens 07/11/2014 08:44





Merci pour cette information à propos de ce magnifique clavecin Ruckers. Je ne l'ai pas vu au Musée mais je me renseignerai car il faut absolument que je le vois et le photographie.
Je me suis permise de mettre la photo ici.


Merci Jean-Christophe et très belle journée ... en musique.


Bises amicales

Jean-Christophe Pucek 11/11/2014 21:30



Tu me diras, si tu veux bien, Annick, si tu vois ce clavecin au Musée d'Amiens ? J'ai peur qu'il soit en dépôt (définitif ?) au Musée de la musique à Paris.


Je te remercie par avance et t'envoie de bien amicales bises.



AnnickAmiens 06/11/2014 18:22


Je navigue tranquillement sur la blogosphère en écoutant ces extraits ... je ne sais en parler tu le sais, simplement te dire que je les écoute en boucle ... Quarante ans ... si jeune et si
talentueux. C'est très beau ... parfois les larmes me viennent aux yeux. Est-ce le clavecin qui est la cause de cette émotion, pas seulement évidemment même si je suis très sensible à cet
instrument, c'est donc le grand talent de Sébastien Wonner bien entendu. 


Bonne soirée et mes bises amicales


Annick

Jean-Christophe Pucek 06/11/2014 20:55



J'aime beaucoup le clavecin moi aussi, Annick, et je suis, tout comme toi, assez ébloui par le talent de Sébastien Wonner, par sa simplicité et sa musicalité. Comme tu l'as peut-être noté, il
joue sur la copie d'un clavecin conservé au Musée de Picardie de ta chère ville, peut-être connais-tu cet instrument dont tu trouveras une belle photo ici ?


Merci pour ton commentaire où passe ton émotion d'écoute et bonne soirée à toi.


De bien amicales bises en retour.



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