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8 juin 2014 7 08 /06 /juin /2014 09:08

 

Jeanne Cherhal Histoire de J

Lorsque le premier extrait du nouvel album de Jeanne Cherhal a commencé à circuler à la fin de l'année 2013, on s'est rapidement dit que cet Échappé laissait augurer le meilleur pour ce qui allait suivre. Quelques mois plus tard, Histoire de J. venait confirmer cette excellente première impression.

Ce disque marque l'aboutissement d'un processus de maturation qui prend son origine dans un concert de 2012 durant lequel la musicienne avait repris les titres de l'album Amoureuse d'une des grandes figures de la chanson française depuis les années 1970, Véronique Sanson, une expérience dont on mesure, plage après plage d'Histoire de J., à quel point elle a été marquante et profondément nourrissante. N'allez cependant pas vous imaginer que cette nouvelle réalisation se range au nombre des resucées souvent aussi scolaires que fades que certains nous infligent depuis des mois en surfant avec un opportunisme acéré sur la rengaine du c'était mieux avant. Tout démontre, dans la proposition de Jeanne Cherhal et de la petite équipe qu'elle a réunie pour ce projet, une profonde compréhension du langage et de l’originalité de ces grands artisans de la chanson que furent, on l'a dit, Véronique Sanson, mais aussi Michel Berger ou William Sheller. L'hommage qui leur est rendu dans cet album n'est jamais une copie servile ; il prolonge leur héritage et le revivifie, s'inscrivant, sans peut-être en avoir conscience, dans une longue tradition dont les racines remontent au moins au Moyen Âge, lorsque les compositeurs reprenaient les thèmes inventés par leurs aînés, voire leurs contemporains, dans une double logique de révérence et d'émulation.

Histoire de J. est, sans conteste, un disque d'aujourd'hui qui met le moins de barrières possible entre l'auditeur et lui, ne serait-ce que par la simplicité des moyens qu'il utilise : une voix et un piano, guitare, basse et batterie, avec, ponctuellement, quelques cordes et quelques cuivres, des ingrédients simples pour une recette à la fois légère et riche en goûts dont la sophistication des programmations et autres effets a été bannie ; le bien nommé J'ai faim, titre proposé en ouverture qui conjugue à la perfection énergie et tendresse, met immédiatement en appétit et les dix qui suivent ne commettront pas la moindre faute de goût. Haletant et impeccablement galbé, L'Échappé fait place à l'un des temps forts de l'album, Noxolo, chronique de la haine ordinaire qui raconte l'assassinat d'une jeune lesbienne, Noxolo Nogwaza, en Afrique du Sud et illustre une des forces de l'écriture de Jeanne Cherhal qui, en refusant toute emphase et en s'en tenant à une narration sobre, parvient, grâce à d'infimes variations d'atmosphère, à susciter une émotion qui vous noue la gorge sans même que vous vous en aperceviez. Cette simplicité marque également d'autres joyaux à fleur de peau que sont Comme je t'attends, dont on oublierait presque que son propos est le désir d'enfant pour n'en retenir que ce qu'elle dit des rêves de promesses de bonheur, Petite fleur et la douleur estompée mais pourtant toujours vive des absences, ou Finistère, chanson parfaite et bouffée d'air libre pleine d'un lyrisme d'autant plus émouvant qu'il est subtilement retenu. Cet art de la suggestion trouve une toute autre expression dans Cheval de feu, un titre dont la tension érotique ravale bien des essais du même genre au rang de prurit adolescent ; il faut bien du talent pour dire les choses de façon aussi explicite sans jamais tomber dans la trivialité. Soulignons, pour finir, les merveilles de légèreté que sont Bingo, dans lequel passe toute la fraîcheur que l'on associe aux chansons populaires des années 1970, et L'oreille coupée avec sa délicieuse auto-dérision, ainsi que Quand c'est non, c'est non, hymne fugué partagé avec Les Françoises pour dénoncer les hommes trop entreprenants, et Femme debout, hommage pudique à toutes celles qui font ou ont fait acte de résistance.

La tentation est grande, bien entendu, de tenter de deviner la part d'autobiographie qui se cache sous l'initiale du titre, et si l'on peut imaginer que cette dimension de miroir n'est pas absente, le fait n'a pas, en soi, une si grande importance. Ce que l'on retient au fil des écoutes de ce disque chaleureux et intime que sa construction et sa production également impeccables n'empêchent pas de regarder l'auditeur dans les yeux et de lui murmurer à l'oreille, c'est l'impression de se trouver face à une réalisation que son équilibre rend déjà classique. Certains pourront toujours arguer que Jeanne Cherhal ne révolutionne rien, je suis, pour ma part, prêt à parier que lorsque le vent des modes aura balayé certaines gloires du jour, on continuera, comme on le fait pour Amoureuse, à revenir écouter cette Histoire de J. dans quarante ans.

 

Jeanne Cherhal Histoire de JJeanne Cherhal, Histoire de J.

 

1 CD [durée totale : 39'43"] Barclay 377 182 1. Ce disque peut être acheté sous forme physique en suivant ce lien et au format numérique sur Qobuz.com

 

Extraits proposés :

 

1. J'ai faim
(Paroles & musique : Jeanne Cherhal)

 

2. Finistère
(Paroles & musique : Jeanne Cherhal)

 

Un extrait de chaque titre du disque peut être écouté ci-dessous grâce à Qobuz.com :

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Traverses
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commentaires

Cristophe 28/06/2014 15:04


À l'écoute de cet album, je suis resté comme au seuil d'un appartement trop bien rangé en me disant que je reviendrai quand il y aura un peu de bazar qui fera que je me sentirai pluss à l'aise.
Autrement dit je laisse de côté cet album qui m'apparaît d'un impeccable trop implacable, et je tendrai une oreille sur la production suivante de Jeanne Cherhal en espérant que... d:-)


Néanmoins félicitations pour le changement de registre. J'ai un vague souvenir qu'il a été question de rock sur Passée des arts, il y a trèèèès longtemps (c'était peut-être même sur Jardin
baroque), je ne sais plus quoi.

Jean-Christophe Pucek 30/06/2014 07:38



Cette apparente neutralité est sans doute la contrepartie à payer pour un certain classicisme, Cristophe, mais je pense que les choses sont beaucoup moins rangées qu'il y paraît dans cet album :
j'y trouve une tension sensuelle qui me parle et qui, à mon sens, réchauffe tout le disque.


Il y aura, au fil des semaines, de nouvelles apparitions hors-champ (ça a été le cas samedi), afin de donner une plus juste idée de mes écoutes, qui sont loin de se limiter au classique. Je cours
le risque de prendre certains lecteurs historiques à rebrousse-poil, mais je sais qu'il y en a de suffisamment ouverts pour apprécier ces échappées.


Merci pour ce commentaire et belle semaine !



Chantal 14/06/2014 06:59


Une nouvelle page, un peu de fraîcheur. Merci Passée.

Jean-Christophe Pucek 14/06/2014 16:06



Une page qui en appelle d'autres, Chantal. Il est temps de laisser circuler plus d'airs par ici.


Merci pour votre mot et belle fin de journée à vous.



Marie 09/06/2014 10:53


Tu pourrais t'échapper plus souvent - avant quarante ans par exemple - histoire de les oublier ....

Jean-Christophe Pucek 09/06/2014 11:08



Je compte bien continuer à m'échapper, chère Marie, en persistant à ne pas me répandre



AnnickAmiens 08/06/2014 17:56


Dès les premières notes de piano j'ai su que j'aimerais. C'est cet accompagnement de qualité qui me rend ensuite attentive aux paroles.


Merci beaucoup pour ce qui est pour moi une belle découverte, une belle surprise. Etant fan de william sheller, je trouve que la première chanson lui ressemble, version féminine. Je ne peux donc
qu'apprécier.


Bonne soirée


Bises amicales

Jean-Christophe Pucek 09/06/2014 09:03



Je suis très amateur, moi aussi, de Willam Sheller ou de Véronique Sanson qui sont, quoi qu'en disent certains, d'authentiques musiciens, avec une solide formation classique, aussi ne pouvais-je
que tomber sous le charme cette Histoire de J. qui rend hommage à leur talent sans jamais tourner au plagiat.


Je te remercie de ta présence sur ce billet inaugural d'une rubrique consacrée à mes échappées hors du domaine classique et te souhaite un beau lundi.


D'amicales bises en retour.



Tiffen 08/06/2014 09:24


Je me souviens que tu m'avais demandée d'écouter Finistère, j'étais tombée immédiatement sous le charme, cette chanson me parlait de toi .....


Aors quel bonheur de lire ce billet et d'écouter encore cette voix si claire, si belle , si douce et si pleine d'émotion .  Merci infiniment . J'écoute encore et encore ....:)

Jean-Christophe Pucek 09/06/2014 08:49



Finistère demeure effectivement mon titre préféré de cet album, chère Tiffen, même après une trentaine d'écoutes de l'ensemble : hors de toute référence personnelle, je trouve que c'est
une chanson parfaite que son équilibre subtil rend déjà complètement classique.


J'ai pris infiniment de plaisir – un peu provocateur, je l'avoue – à écrire et à proposer cette première chronique buissonnière et les encouragements reçus à cette occasion, dont les tiens,
m'incitent à poursuivre dans cette voie, et peu importe les grincheux.


Une bise du lundi !



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