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10 mai 2011 2 10 /05 /mai /2011 10:23

 

jan de bray roi david jouant de la harpe

Jan de Bray (Haarlem, c.1627-1697),
David jouant de la harpe
, 1670.

Huile sur toile, 142 x 154 cm, collection privée.

 

Bien que souvent éclipsé par l’attention portée par les interprètes au répertoire italien de la même époque, celui créé dans l’Allemagne du XVIIe siècle regorge de richesses, dont beaucoup doivent leur renaissance au remarquable travail entrepris, entre autres, par Jérôme Lejeune dans le cadre de sa série « Deutsche barock Kantaten » (Ricercar) dès la fin des années 1980. S’il a ponctuellement collaboré à cette entreprise, notamment dans un remarquable disque Scheidt (1999), l’ensemble La Fenice, dirigé par le cornettiste Jean Tubéry, s’est plutôt fait une spécialité des compositeurs ultramontains. C’est cependant vers le septentrion qu’il nous entraîne aujourd’hui, en compagnie du ténor Hans Jörg Mammel, dans Jauchzet dem Herren, un programme publié par Alpha proposant essentiellement des compositions sur les Psaumes de David.

 

Les cités du nord de l’Allemagne et, en particulier, celles de la ligue hanséatique, telles Hambourg, Brême ou Lübeck, ont été, grâce à des échanges commerciaux redevenus florissants entre la Paix d’Augsbourg (1555) et le début de la guerre de Trente Ans (1618), précocement en contact avec les nouveautés musicales élaborées en Italie, ainsi qu’en attestent, par exemple, les œuvres de Hieronymus Praetorius (1560-1629) publiées à Hambourg au tout début du XVIIe siècle, avant même que des compositeurs comme Heinrich Schütz aillent se familiariser avec elles in situ et en assurent une diffusion plus large encore. La générosité mélodique et expressive, le goût de la sensualité sonore propres aux compositeurs italiens vont donc venir féconder très tôt, contrairement aux assertions du livret assez approximatif accompagnant le disque, une musique luthérienne jusqu’alors marquée par une grande sobriété, sans qu’elle renie pour autant l’exigence de lisibilité née de sa fonction première de soutien des textes dont le Sola Scriptura de Luther fit, rappelons-le, des piliers essentiels de la Réforme.

jan de bray roi david jouant de la harpe detailParmi ceux-ci, les Psaumes de David, au cœur de cet enregistrement, ont particulièrement inspiré les musiciens, par le fantastique déploiement d’images qu’ils proposent. Des pièces très concentrées des aujourd’hui obscurs Johann Sommer (c.1570-1627), organiste et cornettiste actif à Brême, ou Julius Johann Weiland (c.1605-1663), chanteur et claviériste actif, lui, à Wolfenbüttel en Basse Saxe, à celles du célèbre Dietrich Buxtehude, représenté dans cette anthologie par le brillant concert spirituel Dixit Dominus et le très émouvant Klag-Lied, dont seule la seconde partie (BuxWV 76/2, « Muss der Tod », trois strophes enregistrées ici sur les sept qu’il comprend), contrairement à ce que prétend le livret, a été composée par Buxtehude à l’occasion de la mort de son père en 1674, la première, « Mit Fried und Freud » (BuxWV 76/1), étant antérieure de trois ans et se rapportant à la cérémonie funèbre du surintendant de Lübeck Meno Hanneken avec lequel le musicien était très lié, Jauchzet dem Herren propose un panorama assez complet des expressions du sacré jusqu’au début du XVIIIe siècle. Outre les contrastes dramatiques très accentués du virtuose Aus der Tiefe de Christoph Bernhard, élève de Schütz à Dresde et successeur de Selle à Hambourg, et l’intensité contenue de la mise en musique riche en figuralismes de Johann Philipp Förtsch, actif lui aussi principalement à Hambourg, sur le même texte, ce disque propose également le très coloré et exigeant Jauchzet dem Herren, dont la fluidité mélodique annonce Bach, ainsi que l’impressionnant Prélude et Fugue en mi mineur pour orgue de Nikolaus Bruhns, un élève remarquablement doué de Buxtehude qui aurait été sans doute été un immense compositeur s’il n’était prématurément mort à 32 ans. Les différentes pièces vocales sont judicieusement accompagnées d’œuvres instrumentales qui rappellent opportunément que si elle reste bien moins connue que celle de sa cousine ultramontaine, la contribution de l’Allemagne dans ce domaine est loin d’être négligeable, comme le démontrent la vigueur colorée et les trésors d’inventivité des deux Canzone et de la Sonata signées respectivement par Samuel Scheidt, Johann Sommer et Matthias Weckmann.

hans jorg mammelL’anthologie que proposent Hans Jörg Mammel (photographie ci-contre) et La Fenice est d’un très bon niveau, un peu en retrait, cependant, au regard des espoirs qu’une telle affiche pouvait faire naître. Les neuf musiciens, chef-cornettiste compris, font cependant montre des qualités qu’on leur connaît habituellement ; le discours est souple, bien articulé et parfaitement tenu, la pâte sonore légère, mais très lumineuse et colorée. Offrant à la voix un accompagnement et une repartie également somptueux, l’ensemble vivifie les œuvres purement instrumentales avec une vivacité et un brio qui n’excluent pas de vrais moments de poésie, comme au tout début de la Sonata a 4 de Weckmann. La prestation du ténor laisse, en revanche, quelquefois perplexe, spécialement dans les trois premières pièces du disque où sa voix est affectée de fragilités touchant les registres extrêmes de la tessiture, perceptibles, en particulier, dans des aigus assez tendus. Le chanteur parvient néanmoins à estomper ces difficultés passagères en usant d’un métier très sûr et d’une remarquable sensibilité musicale, ainsi que l’atteste sa très belle interprétation du Klaglied de Buxtehude, auquel il confère un caractère de prière chuchotée à mi-voix qui tranche sur le dolorisme plus théâtralisé des réalisations avec voix de contre-ténor, aussi pertinentes et réussies soient-elles, comme celle, par exemple, d’Andreas Scholl (Harmonia Mundi, 1998). ensemble la fenice jean tuberyAbordant avec une autorité certaine les morceaux plus festifs, comme le Jauchzet dem Herren de Bruhns qui clôt le disque et soutient la comparaison avec la version enregistrée, dans le cadre d’une remarquable intégrale des cantates de ce compositeur (Ricercar, 1989), par Guy de Mey, Hans Jörg Mammel semble avoir fait le choix délibéré d’apporter à cette musique une dimension très incarnée, mais sans lourdeur, la clarté et la légèreté de son timbre s’harmonisant parfaitement, en outre, avec la texture instrumentale transparente tissée par La Fenice (photographie ci-dessus). Comme très souvent avec Jean Tubéry, cet enregistrement se signale donc par la cohérence de sa conception et l’intelligence de sa réalisation qui mettent en lumière le caractère à la fois intime et brillant de la musique d’Allemagne du Nord au XVIIe siècle tout en faisant nettement sentir la dimension humaine de louanges qui, si elles s’adressent au Ciel, n’en demeurent pas moins solidement ancrées dans une réalité toute terrestre.

 

En dépit de ses quelques limites vocales, nul amateur de musique baroque allemande ne saurait ignorer ce disque qui propose, aux côtés de partitions aujourd’hui bien connues, des œuvres plus rares (Förtsch) voire, sauf erreur, inédites (Weiland, Sommer). Même si la musique italienne est au cœur du parcours artistique de La Fenice, on ne peut qu’espérer d’autres escapades en terres septentrionales pour Jean Tubéry et ses troupes, que leur finesse d’approche désigne comme d’excellents serviteurs de ce répertoire.

 

jauchzet dem herren hans jorg mammel la fenice jean tuberyJauchzet dem Herren, les Psaumes de David au XVIIe siècle en Allemagne du Nord.
Œuvres de Dietrich Buxtehude (c.1637-1707), Samuel Scheidt (1587-1654), Johann Philipp Förtsch (1652-1732), Julius Johann Weiland (c.1605-1663), Matthias Weckmann (1616-1674), Nikolaus Bruhns (1665-1697), Christoph Bernhard (1628-1692), Johann Sommer (c.1570-1627).

 

Hans Jörg Mammel, ténor
La Fenice
Jean Tubéry, cornet à bouquin & direction

 

1 CD [durée totale : 68’24”] Alpha 179. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Johann Sommer :
Canzon a 4
(2 violons, 2 cornets à bouquin, basse continue)

2. Dietrich Buxtehude :
Mit Fried und Freud ich fahr dahin
Klaglied (extrait), BuxWV 76/1 & 76/2

 

Illustrations complémentaires :

La photographie de l’ensemble La Fenice, extraite de son site, est de Raynald Henry.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

Jacques 04/12/2012 13:04


Cher Jean-Christophe, comme il est étonnant, dix-huit mois après jour pour jour, de se trouver à relire avec grand plaisir (et à commenter derechef...) un billet qui, d'un seul coup - pour la
raison évidente du concert d'avant-hier à Saint Louis en l'Île - me parle avec une actualité et un ressenti très aigus !!


N'ayant pas encore acheté le disque (je pense que je vais le faire), j'ai ainsi découvert, à la faveur d'un lieu exceptionnel, certaines de ces musiques ; le programme proposé par Jean Tubéry
étant, pour une large part, le même. J'ai été pour ma part bouleversé par la beauté de toutes ces pages, par le sans-faute de La Fenice, que j'entendais pour la première fois "en vrai" - et
l'incroyable souplesse expressive, riche en coloris, de Jan van Elsacker prenant la place d'Hans Jörg Mammel.


Peut-être le CD n'est-il pas à même de restituer une telle magie de l'instant, ce qui expliquerait des réserves que je lis, çà et là, dans les commentaires antérieurs... et qui me surprennent,
compte tenu du choc émotionnel incroyable que j'ai éprouvé ?! C'est sans doute pourquoi les deux expériences - "studio" et "direct" - nous sont indispensables, lorsque l'occasion s'en présente.


Merci encore pour ces instants de partage - j'espère qu'à titre personnel tout va pour le mieux. Pensées mélomanes, mordorées à l'image de la saison, et à très vite. Amicalement,


Jacques

Jean-Christophe Pucek 05/12/2012 09:47



Cher Jacques,


Comme tu le sais, je suis très amateur de musique germanique des XVIIe et XVIIIe siècles, en particulier (mais pas seulement) religieuse, qui m'a été largement révélée par la remarquable série «
Deutsche Barock Kantaten » initiée par Ricercar dans les années 1980, dont j'ai suivi presque pas à pas les découvertes proposées — La Fenice y a d'ailleurs ponctuellement participé,
même si cet ensemble s'est surtout signalé dans une série parallèle proposée par le même label et que tu connais sans doute, « L'héritage de Monteverdi ».


Je ne suis pas persuadé que le disque objet de cette chronique soit vraiment la meilleure porte d'entrée dans cet univers, en particulier à cause des faiblesses du chanteur que je ne suis pas le
seul, comme tu l'as vu, à relever. Il y a quelques belles références dans ce répertoire, certes pas forcément avec La Fenice, à aller piocher dans le catalogue de Ricercar, mais aussi, par
exemple, dans ceux de CPO (je pense notamment à la belle série « Musica sacra Hamburgensis »), de Mirare (deux albums du Ricercar Consort, l'un avec Stephan MacLeod – De
Profundis, 2008 –, l'autre avec Carlos Mena – De Æternitate, 2001) voire d'Harmonia Mundi (je pense aux disques de Cantus Cölln).


Je t'envoie mes meilleures pensées de fin d'automne et te souhaite une très belle journée, riche d'émotions.


Avec mon amitié,


Jean-Christophe



Jack Duff 02/06/2011 17:19



Et de trois pour la journée !! ( celui-ci m'avait échappé je ne sais pourquoi...) 


Superbe musique mise en valeur par une recension du niveau habituel -> pour les compliments de ma part, se reporter donc aux chroniques récentes ................. 



Jean-Christophe Pucek 03/06/2011 08:34



J'espère que tu n'as pas frôlé l'indigestion en lisant tous ces billets dans une seule et même journée, mon ami Merci
infiniment pour tous tes commentaires que je reçois comme autant d'encouragements à poursuivre mon travail. Je les garde précieusement pour les jours où l'envie me fera défaut (ils sont plus
nombreux qu'on le pense).


Mon amitié te rejoint.



Michel giliberti 19/05/2011 10:46



Comme je suis malheureux de ne pouvoir parler en connaisseur sur Passée des arts..., ça me rend tout à fait mélancolique. Je viens souvent par ici et m’en vais sur la pointe des pieds, après
avoir lu les commentaires de ceux qui peuvent placer les mots qu’il faut sur ces musiques appréciées...
Mais, une fois encore Jean-Christophe, merci pour la beauté du lieu et puis, pour le peintre que je suis, merci pour ces tableaux mis en lumière avec amour et dont je pourrais parler en
connaisseur, mais la musique est si prioritaire que je garde mes "notes " secrètes.


 Amitiés


Michel



Jean-Christophe Pucek 19/05/2011 16:55



Tu es toujours le bienvenu ici, Michel, et tu sais, je demeure persuadé que les mots les plus appropriés pour parler de la musique, des arts en général, sont souvent ceux du coeur et, de ceux-ci,
le magnifique artiste que tu es est loin d'être pauvre. Je regrette de ne pas faire plus de place à la peinture sur ce blog, je le vis vraiment de plus en plus comme un manque, d'autant que je
voulais, au départ, qu'elle fasse jeu égal avec la musique. Peut-être y parviendrai-je après l'été et la perspective de lire tes notes éclairées est un puissant stimulant en ce sens, crois-moi.


Je te remercie infiniment pour ton passage ici et pour l'offrande de tes mots.


Amitiés,


Jean-Christophe



Zacharie 15/05/2011 17:51



J'ai écouté plusieurs fois le disque. Mon impression générale est toujours qu'il y manque ce quelque chose qui fait d'un bon disque un enregistrement remarquable. A la lecture des commentaires,
je commence à penser que le chant est loin d'y être pour rien. Il n'a pas ce coulant qui le rend évident, il me semble au contraire qu'il va à l'encontre de ce coulant. Il y a finalement une
sorte de déséquilibre entre les pièces instrumentales qui instaurent un certain climat et les pièces vocales qui ne vont pas dans le même sens. Je vois là une explication à l'impression globale
qu'il manque quelque chose à ce j'entends.


Comme par ailleurs il manque beaucoup au livret pour qu'on puisse le comparer à d'autres d'Alpha. Je reste là entièrement sur ma faim.



Jean-Christophe Pucek 15/05/2011 19:50



Connaissant ta façon de procéder, je sais que tu n'interviendrais pas ici, Zacharie, si tu n'avais pris le temps de consacrer toute l'attention nécessaire à une écoute attentive de ce disque. Je
pense qu'effectivement, on peut parler de hiatus entre le climat des pièces avec voix et celles confiées aux seuls instruments, je le sens même de façon encore plus nette en comparant cet
enregistrement et Un camino de Santiago (Ricercar) qui, suivant un projet à peu près similaire sur le fond, met en présence une chanteuse (Arianna Savall) et La Fenice entre lesquels la
magie opère de façon bien plus convaincante, un disque dont j'espère parler bientôt. Les commentaires laissés ici me semblent, en tout cas, aller dans ce sens.


Quant au livret, il est peut-être charitable de n'en point trop parler, tout en espérant qu'une maison telle qu'Alpha ne nous en réservera pas souvent de semblables.


Merci pour ton commentaire.



Marie-Reine Demollière 14/05/2011 02:06



Au David de Jan de Bray se superpose l'image du vieillard Siméon chantant Mit Fried und Freud ich fahr dahin… Quant au
Klaglied, si j’y admire Andreas Scholl, je trouve cette version-là infiniment touchante d’abandon et de retenue à la fois. Cette rhétorique du
mezza voce sonne juste. Je n’ai pas entendu les autres pièces du ténor qui vous laissent perplexe, mais on lui pardonne volontiers des fragilités
vocales qui lui ont peut-être permis d’habiter ainsi ce Muß der Tod et de nous offrir de si beaux moments.



Jean-Christophe Pucek 15/05/2011 16:49



Le Klag-Lied et, avec lui, les pièces instrumentales, le Jauchzet dem Herren de Bruhns (compositeur pour lequel j'avoue un fort faible) ainsi qu'Aus der Tiefe de
Bernhard sont les principaux morceaux qui m'ont conduit à chroniquer ce disque qui, sans eux, aurait été, à mon avis et compte tenu de l'état actuel de la discographie, d'un intérêt plutôt moyen.
J'ai été immédiatement sous le charme de cette interprétation pleine de retenue, la seule parmi celles qu'il m'a été donné d'entendre qui fait vraiment, et non uniquement de manière rhétorique,
sentir la brisure de l'Homme frappé par le deuil. Alors je suis entièrement d'accord avec vous, ces presque neuf minutes de grâce valaient bien que l'on relativise les petites approximations
constatées par ailleurs .



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