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19 décembre 2013 4 19 /12 /décembre /2013 08:12

 

Presque Reine Alessandra Fusi Page 29

Presque Reine, illustration d'Alessandra Fusi (page 29)

 

L'année qui galope vers sa fin ouvre, dit-on, une période propice aux rêves et c'est bien de ceci dont il sera question dans cette chronique qui tranche un peu par rapport aux sujets habituellement évoqués sur ce blog. Je ne verserai pas, comme vous pouvez l'imaginer, dans l'abrutissement béat qui moutonne de rayons de supermarchés en boutiques enguirlandés ; le rêve dont il s'agit est d'amour, celui qui unit deux jeunes gens dans la France de 1658.

Si l'on écrit toujours des contes à l'attention du jeune public, il est relativement rare qu'ils se fondent sur un argument historique et encore plus qu'ils fassent de la musique, d'époque qui plus est, un acteur à part entière de l'action. Ce pari est celui que fait Presque Reine, un récit qui ressuscite pour nous la brève et flamboyante passion qu'entretinrent le jeune Louis XIV et la nièce du cardinal Mazarin, Marie Mancini, alors qu'ils avaient tous les deux vingt ans. Tous les ingrédients d'un conte de fées sont réunis : il est un jeune monarque soucieux de plaire et possédant les atouts de ses conquêtes, elle est une fille mal-aimée promise au couvent qui, par sa culture et la sincérité de ses larmes lorsque, après le siège de Dunkerque, la santé du roi est en péril, parvient à retenir son attention et à le séduire. Presque Reine Alessandra Fusi Page 48Après quelques mois étincelants, la raison d'état viendra souffler les bougies de la fête. On choisira l'infante Marie-Thérèse d'Autriche pour épouse de Louis, Marie sera sommée d'aller cacher ses pleurs à Brouage et le rideau tombera définitivement sur celle qui, si une telle union n'avait pas constitué une mésalliance criante, aurait peut-être été reine. Restent les vers de la Bérénice de Racine, dont quelques-uns jalonnent le conte, dont ce « Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez ! » qui dit avec tant de cruelle justesse l'impuissance du jeune roi à changer la trajectoire d'un destin personnel que ceux qui décident de l'intérêt supérieur de son royaume façonnent à sa place.

 

Presque Reine fut d'abord, sous un autre nom, un spectacle porté par une classe à projet artistique de CM1 avant devenir le conte musical qui nous est offert aujourd'hui. Son principal maître d’œuvre, le guitariste et théorbiste Damien Pouvreau dirige non seulement la partie musicale, mais il est également l'auteur du texte, qui se signale par un excellent équilibre entre les exigences de la narration et celles de l'information nécessaire à la compréhension de l'histoire. Cette dernière se déroule de façon naturelle, avec des moments de tension et de détente agencés avec intelligence et, surtout, une volonté de ne jamais donner ni dans la mièvrerie, ni dans la facilité ; à ce titre, le propos éducatif qui sous-tend le récit atteint son but sans être appuyé ou pesant, se conformant à la volonté de La Fontaine pour lequel instruire et plaire étaient indissolublement liés. Contemporaines de facture tout en parvenant à saisir quelque chose de l'esprit du XVIIe siècle, les illustrations d'Alessandra Fusi sont à la fois sobres et raffinées. Elles dégagent une belle poésie qui entre parfaitement en résonance avec le texte et les musiques.

Pour interpréter ces derniers, on a fait appel à une équipe de grand talent. Du côté des rôles parlés, c'est à Didier Sandre, dont on se souvient de l'incarnation magistrale de Louis XIV dans L'Allée du roi, que revient de faire vivre l'essentiel du conte, ce dont il s'acquitte avec un naturel confondant, apportant à chaque épisode le ton et la densité qui conviennent, tandis que Lorànt Deutsch campe un roi dont la juvénilité ne masque pas la haute opinion qu'il a déjà de lui-même, Les Enfants de la Couret que Delphine Goasguen traduit avec justesse les deux mères, l'inflexible madame Mancini et l'attendrie Anne d'Autriche. Véritable cœur du récit, Isabelle Druet est Marie Mancini dont elle brosse, par la parole et par le chant, un portrait crédible et touchant, ne laissant rien ignorer des ambivalences d'une âme passionnée et complexe. Ceux qui suivent la carrière de la mezzo connaissent son goût et ses dons pour le théâtre ; ils trouvent ici à s'exprimer avec bonheur, et l'exigence d'expressivité dont elle fait preuve est toujours bienvenue car dosée avec un art consommé de la nuance. Le ténor Olivier Fichet est, lui, la voix chantée de Louis XIV ; chacune de ses interventions est d'un goût parfait. Saluons, pour terminer, la prestation des Enfants de la Cour qui se révèle un ensemble très soudé et offre aux pièces instrumentales beaucoup de fluidité et de très belles couleurs.

Projet original et ambitieux qui sait, entre autres qualités, demeurer accessible au public auquel il s'adresse, Presque Reine est un conte dont je gage qu'il pourra séduire aussi bien les enfants que leurs parents. Produite avec un soin qui honore ceux qui y ont participé, cette réalisation pleine de sensibilité et d'intelligence peut être un excellent vecteur de curiosité tant pour l'histoire que pour la musique. On espère donc que cette initiative ne restera pas sans lendemain et que les amours de Louis et Marie trouveront, en cette fin d'année, bien des foyers et des rêves pour leur faire bon accueil.

 

Presque Reine Conte musical Damien PouvreauPresque Reine, le premier amour de Louis XIV, conte musical de Damien Pouvreau

 

Alessandra Fusi, illustrations

 

Voix parlées :

Didier Sandre : narrateur & cardinal Mazarin

Lorànt Deutsch : Louis XIV

Delphine Goasguen : Anne d'Autriche & Madame Mancini

 

Voix chantées :

Isabelle Druet, mezzo-soprano : Marie Mancini (et voix parlée)

Olivier Fichet, ténor : Louis XIV

 

Les Enfants de la Cour
Damien Pouvreau, théorbe, guitare baroque & direction

 

1 livre-disque [68 pages, 52'21"] aux Éditions Éveil et découvertes, ISBN : 978-2-35366-155-8, qui peut être acheté chez votre libraire ou sur le site de l'éditeur en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

 

1. Jean-Baptiste Lully (1632-1687), Ballet royal d'Alcidiane : Ouverture
2. « Il y avait, dans le temps, un très jeune roi... » (récitant)

 

3. Marin Marais (1656-1728), Pièces de viole du Troisième Livre : Muzette
4. « Je m'agite, je cours, languissante, abattue » (Marie, Louis, récitant)

 

5. « Anne d'Autriche, ébranlée par la douleur... » (récitant, Marie)
6. Christophe Ballard (éditeur, 1641-1715), Brunettes ou petits airs tendres : J'avais cru qu'en vous aimant

 

Illustrations complémentaires :

 

La photographie des Enfants de la Cour est de Sylvain Sartre, utilisée avec autorisation.

Je remercie les éditions Éveil et découvertes de m'avoir permis d'utiliser les images des pages 29 et 48 de l'ouvrage.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Signets
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commentaires

Catherine D 24/12/2013 15:19


et bon Noël Jean-Christophe! Bises
Bamboula se joint à moi  ainsi que Hector et les autres ...

Jean-Christophe Pucek 25/12/2013 07:40



Heureux Noël à toi et à tes petits compagnons, Catherine. Des caresses pour eux et des bises pour toi



D.Floret 20/12/2013 22:25


Magnifique, merci pour ce doux moment!

Jean-Christophe Pucek 25/12/2013 07:27



Je suis heureux que cette chronique autour d'un conte si touchant vous ait plu.


Je vous souhaite une belle journée de Noël.



Michèle 19/12/2013 16:33


Belle narration, si bien dite ! musiques et airs sublimes, et la poésie de Racine ...


Un conte de notre temps en ce qu'il pratique l'"assemblage", si je puis dire et la relecture. Je gage qu'il plaira beaucoup plus aux adultes.


Petite réserve : personnellement je n'apprécie pas énormément les illustrations et ne suis pas convaincue par le rapprochement avec la Fontaine dans la mesure où le propos didactique paraît plus
culturel que moral ou politique.


Je ne sais pas pourquoi (le plaisir des contes ...) je pense soudain à ce très joli livre des éditions Chandeigne "Les aventures de Goopy et Bagha et autres histoires du Bengale", des trois Ray,
le grand-père, le père et le fils, unis par le même espri... Tout le monde a en tête " Le salon de musique" mais là il s'agit pour l'un des contes (mis en images par Satyajit Ray, ont un DVD est
joint au livre) des aventures de deux musiciens, pas forcément doués, transportés dans toutes sortes de régions de l'Inde : magie et envoûtement musical également garantis. Illustrations *** de
Lydia G. Chakrabarty.


Merci pour ce détour enchanteur du côté des amours malheureuses du jeune roi!


Oui, les contes musicaux sont des plus plaisants !!

Jean-Christophe Pucek 25/12/2013 08:00



Je ne sais pas si ce conte aura touché ou non le public auquel il est a priori destiné, Michèle, mais j'ose espérer que oui. Vous n'êtes pas la seule à n'avoir pas goûté les
illustrations (j'ai eu une autre remarque en ce sens) qui ont cependant séduit une assez large majorité de lecteurs. Je vous avoue que, pour ma part, je suis sans doute un peu moins exigeant en
ce qui les concerne que je l'aurais été si le propos avait été plus centré sur l'Histoire; ici, un peu de fantaisie me semble la bienvenue.


Je vous remercie pour les références que vous ajoutez à votre commentaire et qui sont autant de pistes que j'irai explorer à l'occasion, car j'avoue que ma culture des contes musicaux est proche
du zéro, même s'ils peuvent me séduire, la preuve.


Je vous souhaite une très belle journée de Noël.



AnnickAmiens 19/12/2013 16:02


Aux premières notes de l'ouverture, j'ai cru entendre la "Marche pour la cérémonie des Turcs" de Jean-Baptiste Lully ! ce n'est pas cette marche mais j'ai bien reconnu JB Lully et je découvre ce
conte.


Merci de l'avoir choisi à l'approche des fêtes. Merci de m'éloigner un moment de toutes cette agitation qui s'éteindra comme elle est apparue. Je joue le jeu pour faire plaisir aux amis qui
lisent mon blog, mais ... vivement que les jours passent. En entendant j'écoute avec plaisir ces extraits et je note les références.


Merci pour cette histoire, cette musique à la portée de tous.


Mes amitiés


Annick

Jean-Christophe Pucek 25/12/2013 08:41



Effectivement, je comprends que les premières notes aient pu t'y faire songer, Annick, on est dans un esprit relativement proche.


Comme tu l'as sans doute compris, je suis très peu sensible à l'esprit de ce qui se passe autour des fêtes de fin d'année, du moins à ce qu'en fait notre époque qui a largement dévoyé Noël en en
faisant une sorte de grotesque sarabande à la gloire d'un consumérisme forcené, ce qui est un non-sens absolu. Des projets comme ce Presque Reine ramènent, à mon sens, à des valeurs plus
saines en sollicitant la sensibilité plus que le porte-monnaie, ce qui me semble une excellente option.


Je suis heureux que cette chronique ait retenu ton attention et je te souhaite une belle journée de Noël.


Bien amicalement.



Marie-Reine 19/12/2013 12:33


C'est jeudi : un jour autrefois si chéri des enfants de France :-) pour moi aujourd'hui, un jour trop court sans cours qui commence avec la lecture de votre billet-conte trouvé ce matin et je
veux vous dire sans délai (jai tant de retard chez vous) tout le plaisir que j'ai pris à sa "lecturécoute".


Je ne vous cache pas ma joyeuse surprise en découvrant l'illustration liminaire, puis d'autres sur le site de l'éditeur, de cette attachante artiste qui vit près de Rome "avec mille crayons et
six chats."


Sans vous, je n'aurais certainement rien su de cette belle parution dont on sent à travers vos lignes combien vous l'avez goûtée. On se réjouit qu'elle fasse suite, comme vous nous l'apprenez, à
un spectacle porté par des enfants du primaire dont j'ai pu voir des reflets sur le site des Enfants de la Cour. On espère que les vers de Racine ne furent pas absents non plus de ce
spectacle-là, tant ils sonnent juste dans ce conte-ci et à vous qui savez ma dilection pour le théâtre dit classique, je peux dire l'émotion et le souvenir d'heures heureuses où, avec un
compagnon aimé, nous nous lisions à voix haute une pièce ou l'autre du répertoire.
Grand merci donc pour votre billet sensible et inattendu, cher Jean-Christophe, et moult bises très affectueuses pour votre fin de semaine.

Jean-Christophe Pucek 26/12/2013 08:25



Vous m'avez écrit un jeudi et un jeudi je vous réponds, chère Marie-Reine, profitant d'une (relative) accalmie dans un emploi du temps qui, comme vous, ne me laisse guère de répit — si vous avez
« tant de retard » chez moi, le mien est si colossal chez vous que je n'y pense pas sans honte 


Lorsque j'ai entendu parler de ce Presque Reine et que je l'ai ensuite eu en mains, j'ai immédiatement su que j'écrirais « un petit quelque chose » à son propos, tant le projet m'a
effectivement séduit d'emblée, par ce qu'il raconte et la façon dont il le met à la portée de tous les publics : enfants, parents, mais aussi amateurs de musique. Les illustrations d'Alessandra
Fusi n'ont pas fait unanimité complète auprès de mes lecteurs, mais, tout comme vous, je trouve qu'elles servent bien ce conte en ne l'ancrant pas complètement dans une dimension historique — on
reste ici dans le domaine de l'imaginaire.


Étant, tout comme vous, très sensible au théâtre classique, j'ai beaucoup apprécié de retrouver des vers de mon cher Racine (que j'aime pour de multiples raisons, dont certaines sont à chercher
du côté de la vallée de Chevreuse) comme ponctuation du récit, et j'imagine sans mal ce que leur présence a pu faire ressurgir pour vous de souvenirs chéris.


J'espère que, grâce à votre intervention, cette belle aventure va pouvoir se poursuivre dans bien des imaginations en votre belle ville de Metz


Je vous souhaite une excellente journée et vous embrasse bien affectueusement, en vous remerciant une nouvelle fois pour votre fidélité.



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