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14 novembre 2009 6 14 /11 /novembre /2009 10:26

 


Pieter de Hooch
(Rotterdam, 1629-Amsterdam, 1684 ou après ?),
Intérieur avec une mère épouillant son enfant, c.1658-60.
Huile sur toile, 52,5 x 61 cm, Amsterdam, Rijksmuseum.
[toutes les images de ce billet peuvent être agrandies en cliquant dessus]

 

Ceux d’entre vous qui suivent l’actualité des expositions présentées cet automne à Paris n’auront pas manqué de noter que la Pinacothèque propose de découvrir, jusqu’au 7 février 2010, une sélection de tableaux appartenant au prestigieux Rijksmuseum d’Amsterdam, sous le titre L’âge d’or hollandais, de Rembrandt à Vermeer (cliquez ici). Pour le spectateur d’aujourd’hui, dont les connaissances ont été savamment modelées par une Histoire de l’Art largement dominée par la précellence accordée à l’Italie, il est sans doute difficile de mesurer précisément l’impact, au-delà de ses limites géographiques et temporelles, de la peinture hollandaise du XVIIe siècle. Pourtant, sans elle, comment expliquer Chardin en France, Friedrich en Allemagne ou Constable en Angleterre, pour ne citer que trois noms célèbres, qui tous s’imprégnèrent de son vocabulaire avant de le traduire, chacun avec sa sensibilité propre, dans le langage de leur époque ?

 

Pieter de Hooch est originaire de Rotterdam, où il a été baptisé le 20 décembre 1629. Son père était maçon, sa mère sage-femme (est-ce une des raisons qui expliquent la régularité avec laquelle il représenta de jeunes enfants dans ses tableaux ?). On ne possède aucune certitude quant à son apprentissage, que d’aucuns disent avoir été effectué à Haarlem auprès du paysagiste Nicolaes Berchem (c.1621-1683), d’autres auprès de Ludolf de Jongh (1616-1679), lui aussi peintre de paysages, mais également de scènes de genre, actif à Rotterdam à partir de 1643. C’est en tout cas à Delft, la ville de Vermeer (1632-1675, tableau ci-dessus), que de Hooch, qui s’y marie en 1654, va tout d’abord exercer son activité de peintre jusqu’à son déménagement pour Amsterdam vers 1660, cité où il semble avoir fini ses jours à une date inconnue, qui doit être fixée au plus tôt en 1684, le dernier tableau daté de Pieter de Hooch étant de cette année-ci, et l’homonyme mort à l’asile de fous d’Amsterdam étant peut-être son fils. Tout au long de sa vie, la situation du peintre, qui, semble-t-il, ne manqua pas de clients, ne se dégagea jamais d’une certaine précarité ; il ne posséda jamais de maison et la faiblesse de ses revenus lui valurent d’être exempté d’impôts.

 

Le tableau que j’ai choisi de vous présenter est typique de la manière du de Hooch des dernières années de Delft, à partir de 1658 environ. C’est, en effet, vers cette date qu’il peint principalement, en usant d’une palette aux teintes chaudes, des tableaux intimistes mettant en scène des femmes et des enfants. Sa technique picturale révèle une grande virtuosité dans l’utilisation de la perspective, sa maîtrise étant soulignée ici, comme dans nombre de ses œuvres contemporaines, par la précision avec laquelle il représente le carrelage. La même éblouissante maestria se retrouve également dans le traitement de la lumière. Emanant de deux sources distinctes, elle conduit le regard du spectateur au travers des pièces en conférant à une scène qui, sans son secours, serait extrêmement statique, une animation qui, si elle tient sans doute plus du frisson que de l’affairement, n’en demeure pas moins tangible.

Les scènes de toilette ne sont pas rares dans la peinture hollandaise du XVIIe siècle. La minutie que les artistes de cette époque ont déployée pour représenter qui des scènes de genre, qui des paysages, qui des objets, a d’ailleurs valu à cette peinture d’être qualifiée de « réaliste », ce qui, en matière de représentation avant l’apparition de la photographie, ne veut pas dire grand chose. Bien souvent, en effet, derrière une image idéalisée, comme ici, d’un intérieur et d’une activité domestique, se cachent d’autres significations. Au premier coup d’œil, ce qui frappe dans cette toile c’est la sensation d’harmonie et de propreté qui se dégage de la chambre qui nous est montrée. Pas la moindre tache ne souille le sol immaculé, aucun objet n’y traîne, le lit est impeccablement fait, tout le contraire, en somme, d’un « ménage à la Jan Steen », ce peintre tellement expert ès-description des désordres domestiques que ses œuvres en sont, aujourd’hui encore, proverbiales. C’est également dans le même ordre de préoccupations, qu’on dirait de nos jours hygiénistes, qu’il faut lire la scène d’épouillage qui nous est montrée ; au chez soi vierge de toute souillure doit correspondre un corps débarrassé de tout parasite. Mais, avant même que je vous le dise, vous aviez deviné qu’au-delà d’un éloge de la salubrité matérielle, une dimension morale vient se greffer à cette représentation : « Peigne, peigne, encore et encore, et pas seulement la chevelure, mais aussi tout ce qui à l’intérieur se cache, jusqu’à l’os le plus intime », comme le dit un texte de Jacob Cats (1577-1660), célèbre poète, moraliste et homme politique du temps, dont les œuvres étaient alors largement diffusées. Le peigne était d’ailleurs un instrument paré de toutes les vertus, car, ainsi que l’écrit Roemer Visscher (1547-1620) dans son célèbre recueil d’emblèmes Sinnepoppen (Amsterdam, 1614), « il nettoie et il décore », l’auteur allant même jusqu’à faire de cet objet apparemment anodin un symbole de la purification de la République. Sans atteindre de telles considérations politiques, il semble assez évident que le tableau de Pieter de Hooch nous parle très nettement, lui aussi, de ce lien entre propreté matérielle et morale, dont il fait un devoir d’assistance spirituelle entre parents et enfants en le matérialisant par le contact très étroit entre la mère et son enfant, dont le bas du vêtement semble presque confondu.

Et le petit chien que son isolement dans le tableau met en valeur, que nous dit-il ? Symbole de fidélité, notamment conjugale, il est sagement assis, en gardien vigilant du foyer, tourné vers le dehors où l’on aperçoit, au-delà des portes qui délimitent ce lieu d’intimité qu’est la maison, un jardin où le petit animal rêve peut-être de s’ébattre, puisque la journée est, par chance, ensoleillée. Mais le monde extérieur, si irrésistiblement attirant, est plein de dangers, comme semble l’indiquer le tableau, hélas peu lisible ici, accroché au-dessus de la porte de la chambre, dont de Hooch s’est également servi dans une autre toile de la même époque conservée à Karlsruhe (La chambre à coucher, c.1658-60, cliquez ici) et qui pourrait bien représenter des voyageurs traversant un paysage boisé, où toutes les mauvaises rencontres sont donc possibles. Il est donc probable que le chien ait été choisi par le peintre pour symboliser, sur le même mode moral fortement teinté de religiosité que l’épouillage, la résistance aux tentations et aux plaisirs qui peuvent détourner l’esprit de préoccupations plus importantes.

Que ferait néanmoins un si petit chien face à une menace réelle, quelle serait sa réaction si la porte venait à s’ouvrir en lui offrant subitement la liberté de choisir ? Le tableau ne le dit pas ce qui est une élégante façon de laisser à chacun le soin de décider selon son cœur, donc de parachever pour soi-même le petit exercice spirituel proposé par le peintre.

 

Nicolas Vallet (c.1583-après 1642), Onser Vader in Hemelryck (1616), extrait du recueil Le Secret des Muses (Amsterdam, deux livres publiés respectivement en 1615 et 1616).

 

Paul O’Dette, luth à dix chœurs

 

Le Secret des Muses (anthologie). 1 CD Harmonia Mundi HMU 907300. Ce disque peut être acheté en cliquant ici.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Cimaises
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commentaires

Alain 17/10/2013 21:22


Cher JC,


Merci de ce billet. Ce tableau est vraiment très intéressant. Il a une dimension presque emblématique. Il reste à mon avis magnifiquement "réaliste" dans son traval d'observation d'un intérieur
de l'époque : cloisons vitrées, lit clos, boiseries... Et votre culture nous donne quelques clés et références instructives et passionnantes ! Le lien notamment avec l'autre scène du même genre
(avec le même décor - sauf le carrelage de la pièce au fond - nous montre un peintre agissant aussi "sur le motif"). La scène de l'épouillage bascule dans un théâtre émouvant par sa modestie
revendiquée et tranfigurée. La maîtrise de la lumière est superbe et tellement sensible, presque palpable. Le petit chien, je crois, ne regarde que le tableau, mais lequel des deux ? ;-)


Merci d'avoir placé cette extraordinaire vue de Delft d'entrée. Ce petit tableau (par la taille !) exerce sur moi une fascination mystérieuse que j'ai toujours du mal à m'expliquer.


Encore merci. j'ai eu un grand plaiisr à vous lire et à découvrir cette peinture.
Vous m'excuserez de vous avoir lu en silence. Cela vous surprendra peut-être : je suis incapable de lire en musique... :-)

Jean-Christophe Pucek 22/10/2013 20:20



Cher Alain,


Vous m'offrez un plaisir aussi inattendu que savoureux en vous aventurant par ici et je vous remercie pour votre commentaire, qui m'honore.


Vous avez raison de souligner l'acuité de la description qui est bien présente dans ce tableau dont elle nous fait oublier les dimensions relativement modestes, tout en nous permettant d'imaginer
ce à quoi pouvait ressembler un intérieur bien tenu de l'époque, sans luxe mais avec ce qu'il faut pour avoir un certain confort. Je pense que de Hooch a volontairement magnifié tout ceci, entre
autres grâce à son sens de la mise en scène et de la lumière, mais pas au point de mettre à mal la sensation de vraisemblance, à défaut d'exactitude.


On ne saura jamais ce qui se passait dans la tête du petit chien, mais finalement, je trouve plutôt intéressant qu'il y ait des détails qui résistent à l'analyse et laissent la porte ouverte à
l'imaginaire, même s'il est un peu contrôlé par le fait que nous savons ce que cet animal peut symboliser dans les représentations de cette époque.


J'espère que vous vous serez quand même accordé d'écouter le Onser Vater in Hemelryck de Vallet, c'est un morceau qui en vaut la peine, je crois.


Belle soirée à vous et encore merci.



Bergamote 17/10/2013 09:41


Bonjour,


n'y a t-il pas une erreur audébut du texte pour la date ? En tout cas je suis toujours attentive, à vos informations et choix  qui sont pour moi très judicieux. Merci de nous faire découvrir
où redécouvrir des oeuvres.


Bonne journée, bien cordialement  

Jean-Christophe Pucek 22/10/2013 18:25



Bonjour Bergamote,


Non, il n'y a pas d'erreur, ce billet avait été rédigé en contrepoint d'une exposition parisienne dédiée à la peinture hollandaise à l'automne 2009 et je me suis contenté de lui redonner une
chance qu'il n'avait pas eue à l'époque.


Je vous remercie bien sincèrement pour l'attention dont vous honorez mes publications; il est toujours important, pour celui qui écrit, d'avoir des retours sur ce qu'il produit, afin de se
remettre en question et de progresser.


Je vous souhaite une belle soirée et vous adresse de bien cordiales pensées.



Catherine D 17/10/2013 08:46


C'est beau, doux et tendre, idéal pour commencer une journée dans la paix...
J'aime beaucoup cette peinture !
Belle journée JC, bises

Jean-Christophe Pucek 22/10/2013 18:14



Je trouve aussi, Catherine. Il « passe » beaucoup de choses dans ce tableau en apparence tout simple et auquel la lumière semble avoir transmis sa douce chaleur.


Je réponds avec un temps de retard, mais ça ne m'empêche pas de te remercier pour ton mot et te souhaiter une bien belle soirée d'automne.



alba 17/10/2013 08:33


Quelle belle lumière entrant dans la pièce, on la devine par la fenêtre entrouverte.


Quelle maîtrise dans la reproduction de ce morceau de ciel teinté de brume certainement primaveral ou estival.


Et ce moment entre mère et enfant...


Vous avez éclairé ma matinée, ce tableau va m´acommpagner, j´en suis sùre une partie de la journée.


Hier c´était Velazquez avec une magnifique conférence au musée du Prado inaugurant l´intéressante exposition dédiée à ses portraits dans ses dernières années de vie.


Tableaux venant entre autres du musée de Vienne et que je viens de découvrir.


Le luth va si bien à ce tableau.


Belle journée cher Passée.

Jean-Christophe Pucek 22/10/2013 18:10



Je me demande si l'exposition consacrée à Velázquez que vous avez vue au Prado n'est pas la même que celle qui est annoncée l'année prochaine à Paris, Alba. En tout cas, voici qui s'annonce
passionnant.


La peinture hollandaise du Siècle d'or occupe une place privilégiée dans mon cœur et ce depuis de très nombreuses années. Elle pose, sans en avoir l'air, beaucoup de questions à notre œil
moderne, car sous une surface apparemment lisse et une manière volontiers virtuose, que de sous-entendus (absolument évidents pour les contemporains) à tenter de comprendre.


Merci pour votre commentaire et votre fidélité.



Marie 28/01/2010 20:16


Comment nait un écrivain ? je répondrais : comme la plupart des individus, par voie basse et comment meurt un artiste ? souvent dans le plus grand dénuement. Alors je cherche à savoir quelle place
avaient les peintres au sein de la communauté à leur époque ? ils étaient talentueux, donc recherchés, j'imagine - cependant point de chroniqueur régulier pour conter fidèlement. Je suis revenu
pour le luth, pas la lutte.


Jean-Christophe Pucek 30/01/2010 17:31


Talentueux et recherchés, certes, chère Marie, mais quelquefois obligés d'exercer un autre métier pour vivre, comme Jan Steen, ou ayant fini leurs jours dans une précarité proche de la pauvreté,
comme Rembrandt. Mais tu as raison, point de chroniques, voire, quelquefois, peu de traces documentaires, hélas.


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