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13 octobre 2013 7 13 /10 /octobre /2013 08:38

 

Eugène Boudin Personnages sur la plage effet de soleil cou

Eugène Boudin (Honfleur, 1824-Deauville, 1898),
Personnages sur la plage, effet de soleil couchant
, 1869

Huile sur panneau, 29 x 47 cm, Madrid, Musée Thyssen-Bornemisza

 

centre musique romantique francaise palazzetto bru zaneUn homme en tenue de ville, parapluie à la main, haut-de-forme sur la tête. Il tourne le dos à l'objectif, comme s'il souhaitait lui dérober son visage. On voit juste qu'il est brun et porte la barbe. Bien sûr, il existe bien d'autres clichés qui, eux, nous dévoilent les traits du visage de Charles-Valentin Alkan, mais celui-ci constitue, plus que les autres, un troublant symbole de ce que fut la trajectoire de ce musicien, dos tourné à la renommée de son vivant comme aujourd'hui. Le Palazzetto Bru Zane, toujours soucieux de rendre justice à des compositeurs injustement délaissés, lui consacre, depuis la fin de septembre, son festival d'automne et il a également eu l'excellente idée de soutenir l'enregistrement d'une anthologie de ses pièces pour piano confiée à Pascal Amoyel.

 

Alkan, fils d'un tailleur juif dont il reprit le prénom pour en faire son nom d'artiste, est né Charles-Valentin Morhange à Paris, dans le quartier du Marais, le 30 novembre 1813. Enfant prodige tout d'abord destiné au violon, il donna son premier concert sur cet instrument à sept ans et demi, alors qu'il avait été admis au Conservatoire l'année précédente, puis se produisit, en avril 1826, Charles-Valentin Alkan en tenue de ville vu de dossur celui qui devait devenir le médium privilégié de toute sa vie d'artiste : le piano. La période qui s'ouvrit alors devant le jeune homme fut la plus brillante de sa carrière ; de salons parisiens en tournées à l'étranger (Belgique et Angleterre), elle allait, malgré ses deux échecs au concours du prix de Rome, l'installer comme un des musiciens les mieux doués et les plus en vue de sa génération, dont la virtuosité se doublait, en outre, d'une solide érudition. Ce bel élan allait cependant se briser net en 1848, lorsque Alkan vit le poste que Pierre-Joseph Zimmerman, un de ses maîtres au Conservatoire, laissait vacant et qu'il espérait voir lui revenir échoir à Antoine Marmontel. Cette blessure d'amour-propre pesa d'un poids conséquent sur le destin du musicien, accroissant une distance avec la vie sociale à laquelle une nature assez réservée le prédisposait déjà. S'il demeura vingt-cinq ans sans donner de concert, il déploya néanmoins son activité pour faire connaître la musique de Bach, enseigna, écrivit, se passionna pour le piano-pédalier qui commençait à faire parler de lui vers le milieu du siècle. En 1873, Alkan fonda les Petits Concerts de musique classique qui se maintinrent quelques années, puis il entama une lente descente vers l'oubli qui fit écrire, à sa mort survenue le 29 mars 1888, qu'il fallut cette triste circonstance pour qu'on soupçonnât son existence.

« Les progrès qu'on rêve, hélas, toute sa vie sans jamais les atteindre — ombre qui s'évade aussitôt qu'on veut la saisir !... Néanmoins c'est peut-être toute l'espérance du peintre de courir après cette chose fugitive qui lui fait recommencer constamment la même course sans jamais se décourager. » Ces phrases extraites d'une lettre datée du 17 novembre 1889 adressée par Eugène Boudin à Pieter van der Velde illustrent une des nombreuses connivences qui me semblent unir l'univers du peintre et celui d'Alkan, sur le même mode que les correspondances que l'on peut observer entre les univers de Félix Vallotton (1865-1925) et d'Erik Satie (1866-1925). Il existe, chez les deux artistes, une indiscutable capacité à dépasser la sensibilité dominante de leur époque – le romantisme – par une connaissance intime de l'héritage artistique du passé, un ressenti très juste du langage de leurs contemporains et l'introduction d'éléments d'un langage nouveau exploitant avec une intuition et une science très sûres des climats diffus et sans cesse changeants. Ainsi la Grande Sonate op.33, partition aux proportions monumentales – 40 minutes de musique – Eugène Boudin Deauvillepubliée en cette si particulière année 1848 et qui constitue le cœur de ce disque, fait-elle songer à Chopin ou à Liszt, ce qui ne l'empêche pas de bousculer le schéma traditionnel de la sonate en faisant se succéder des mouvements de plus en plus lents et d'adopter une progression tonale assez déconcertante. Alkan y fait de la musique descriptive qui n'en est pas, comme Boudin, dans ses scènes de plage de la fin des années 1860, élimine tout élément mondain en offrant des figures qui ne peuvent être identifiées. Datant de 1861 mais regroupant des pièces écrites, pour certaines, quinze ans plus tôt, les Esquisses op.63 offrent un singulier mélange d'ancien et de « moderne », avec des révérences à Scarlatti ou à Rameau qui côtoient des échappées dont on nommera la touche, faute de termes plus appropriés, impressionniste comme ces Cloches dont la concision (la pièce dure une minute en tout et pour tout) parvient pourtant à susciter un vaste paysage. Des pièces comme le Nocturne en si majeur (1844) ou la Chanson de la folle au bord de la mer (1847) avouent, en revanche, leur dette envers l'imaginaire romantique, qu'il soit pétri de rêveries ou de fantômes, tout comme la Barcarolle op.65 n°6, tirée du troisième des cinq Recueils de chants (1857-débuts des années 1870), ouvrages dont l'économie générale doit beaucoup aux Lieder ohne Worte de Felix Mendelssohn ; il y a fort à parier qu'une écoute en aveugle de cette pièce d'une si parfaite fluidité mélodique réserverait quelques surprises quant au nom de son auteur.

Si son nom est aujourd'hui peu connu du grand public, la musique pour piano seul d'Alkan a déjà fait l'objet d'un certain nombre d'enregistrements, dont les plus remarquables sont sans nul doute ceux de Marc-André Hamelin (Hyperion, 1995, 2001 et 2007). Pascal Amoyel, qui ne fait pas mystère des affinités qu'il entretient avec l'univers du compositeur, signe une anthologie d'excellente qualité, dont il est immédiatement évident qu'elle ne doit rien à un quelconque « coup », mais procède, au contraire, d'un travail de réflexion patiemment construit et d'une envie véritable. Le pianiste, même s'il sait se montrer percutant et faire sentir la puissance de son instrument (il serait très intéressant d'entendre un jour ces mêmes pièces jouées sur un piano d'époque), joue globalement la carte d'une sobriété de bon aloi, oubliant heureusement de verser dans le clinquant d'une virtuosité tapageuse et dans la sensiblerie d'un romantisme de pacotille. Pascal Amoyel Jean-Baptiste MillotSon Alkan est tenu, retenu, délicieusement allusif souvent, toujours d'un goût parfait, plein de moments d'une poésie subtile mais jamais mièvre. Une des choses les plus frappantes est la volonté que semble avoir eu Pascal Amoyel de réduire le plus possible la distance entre le compositeur et l'auditeur, en ne s'enfermant pas dans une pure démonstration d'un brio technique dont il est, par ailleurs, évident qu'il a tout à fait les moyens. Son approche est étonnamment chaleureuse, presque sans façons, et cette absence de pose permet de goûter les inventions dont cette musique est pleine sans avoir le sentiment d'assister ni à un cours, ni à une dissection ; tout est fluide et naturel dans cette vision intimiste à laquelle certains reprocheront peut-être de manquer d'un rien d'angles et d'emportement, tout respire et avance, sans jamais que l'émotion soit laissée pour compte. Notons, pour finir, une prise de son parfaitement maîtrisée qui donne à entendre le piano avec le recul acoustique qui convient, sans rien faire perdre des belles couleurs et des nuances raffinées offertes par le musicien.

 

Voici donc un bien beau disque Alkan qui constitue, par la diversité des pièces retenues, lesquelles couvrent une large partie de la carrière du compositeur, comme par la qualité de leur interprétation, une introduction idéale à une production qui gagne à être découverte et régulièrement fréquentée. Je le recommande sans hésitation à ceux qui désireraient se familiariser avec cet univers, comme aux amateurs de piano romantique qui ne connaîtraient pas encore cette musique dont je gage que l'écoute les surprendra autant qu'elle les charmera.

 

Alkan Œuvres pour piano Pascal AmoyelCharles-Valentin Alkan (1813-1888), Œuvres pour piano : Nocturne en si majeur op.22, Barcarolle op.65 n°6, Chanson de la folle au bord de la mer op.31 n°8, Grande sonate « Les quatre âges » op.33, trois Esquisses (Les Cloches, La Vision, Les Soupirs) op.63

 

Pascal Amoyel, piano

 

1 CD [durée totale : 67'29"] La Dolce Volta LDV 11. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

 

1. Barcarolle op.65 n°6

 

2. Sonate op.33 : I. 20 ans – Très vite
Décidément – gaiement – ridendo – palpitant – timidement – amoureusement – avec bonheur – toujours plus expressif – bravement – avec enthousiasme – victorieusement

 

Un extrait de chaque plage du disque peut être écouté ci-dessous grâce à Qobuz.com :

 

Illustrations complémentaires :

 

Anonyme, Charles-Henri-Valentin Morhange, dit Alkan, en tenue de ville, vu de dos, 1860. Photographie, 16,5 x 10,5 cm, Paris, Bibliothèque nationale de France

 

Eugène Boudin (Honfleur, 1824-Deauville, 1898), Deauville, 1888. Huile sur toile, 50,9 x 75,4 cm, Reims, Musée des Beaux-Arts

 

La photographie de Pascal Amoyel est de Jean-Baptiste Millot pour Qobuz.com

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gallicismes
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commentaires

sylvie calmel 19/02/2014 17:07


J'ai fini mon exploration de ce disque d'Alkan,musicien que je ne connaissais pas.


La "grande sonate"ne peut être interprétée que par un virtuose,cela paraît évident.Mais,Pascal Amoyel,lui,est un grand pianiste,car les nuances sont là,les notes perlées,les sentiments
transparaissent.Il a,me semble-t-il,parfaitement traduit ce que pensait Alkan.Et la fin m'a transportée dans un abyme plus profond que la tristesse.La solitude morale la plus terrible,presque le
désespoir.


"La chanson de la folle au bord de la mer",si brève,m'a bouleversée.


Merci aussi pour le choix du tableau en exergue de ton commentaire.


Je t'envoie mes remerciements et toute mon amitié,cher Jean-Christophe.


 

Jean-Christophe Pucek 20/02/2014 14:34



Alkan est un méconnu qui n'a finalement pas été si mal traité que ça, du moins au disque, chère Sylvie, car je crois que l'on pourra bientôt écouter l'intégralité de sa production.


Cette anthologie de Pascal Amoyel est peut-être une des meilleures portes d'entrée qui soient pour entrer dans l'univers de ce musicien : le programme est intelligent, l'interprétation
excellente, la prise de son soignée.


J'ai trouvé que l'univers d'Eugène Boudin et celui du compositeur se répondaient bien, et je suis heureux de voir que tu valides mon impression à ce sujet.


Un sincère remerciement pour ton mot et de bien amicales pensées à toi.



Marie-Reine 26/10/2013 10:21


Heureusement je n'ai plus vingt ans, cher Jean-Christophe, et j'ai aimé avoir quarante ans :) Quelle œuvre impressionnante en effet que cette Grande Sonate, mais ce n'est pas l'Alkan que
je préfère et je vous avoue décrocher très vite dès que déferlent pour trop longtemps traits virtuoses et accords nourris. Et tant pis si l'œuvre est, selon Pascal Amoyel dans la vidéo du
Palazzetto, la "sonate la plus aboutie du XIXe siècle".


Pour le reste, je vous suis tout-à-fait : c'est un très beau disque. On y sent un pianiste investi, qui a pris le temps de laisser mûrir en lui les œuvres et qui a bien construit son récital,
entourant la Grande Sonate de pièces plus courtes au fort pouvoir expressif. Ces Esquisses sont vraiment étonnantes. La Cloche n'est pas la seule pièce courte du
recueil, quelques autres ne font que deux ou trois lignes. D'ailleurs, bien des titres évoquent la miniature : Barcarollette, Petit air dolent, Liedchen, Duettino... et même
Notturnino-Innamorato qui peut faire sourire, tout comme Pseudo-naïveté ou Fais dodo.


Moult mercis pour votre beau billet qui a, une fois de plus, conduit bien au-delà du disque, et pour la Barcarolle qui se trouve à présent sur le grand piano de la maison du quai : c'est
que la douce Diane veut l'avoir sous les doigts.


Je vous embrasse bien affectueusement et repars admirer le soleil couchant en paisible compagnie.

Jean-Christophe Pucek 01/11/2013 08:42



Vous serez peut-être surprise, chère Marie-Reine, mais moi qui ai très peu d'appétence pour les étalages de virtuosité, je trouve plutôt mon compte dans cette Grande sonate, en
particulier dans ce premier mouvement qui, outre le fait de varier les climats avec beaucoup d'efficacité, a le bon goût d'être concis Je vous rejoins cependant dans votre préférence pour les pièces d'atmosphère qui me convainquent plus et me semblent souvent
plus personnelles et plus picturales. Ce sont d'ailleurs elles qui m'ont conduit à faire le rapprochement entre l'univers d'Alkan et celui de Boudin qui me semblent tellement bien dialoguer.


J'espère que Diane aura progressé dans son apprentissage de la Barcarolle – une pièce pour laquelle j'ai un très fort faible – et, en ce premier jour de novembre au ciel fidèle à sa
réputation, je vous embrasse bien affectueusement en vous souhaitant un heureux week-end.



Marie 19/10/2013 19:53


Sonate assurément déconcertante - en sortie de concert, on dirait que l'artiste est pressé d'en finir. Il attend l'orage. Quelle virtuosité.

Jean-Christophe Pucek 22/10/2013 20:31



Imagine-toi, bien chère Marie, que ce mouvement est le premier de cette Sonate « Les quatre âges » qui présente la particularité de suivre l'évolution généralement constatée chez l'Homme
quand il vieillit et donc d'aller en ralentissant Les trois autres mouvements sont tout aussi virtuoses, en particulier
les II et III.



Danièle 15/10/2013 22:30


B comme Barcarolle, B comme Berceuse aussi. C'est ainsi que j'ai reçu cette magnifique version toute de douceur, de délicatesse et de miroitements. Dieu sait que la sonate d'Alkan est
réservée à l'élite pianistique et l'on ne peut qu'applaudir des 2 mains la maestria avec laquelle Pascal Amoyel s'y plonge et nous y plonge, mais je suis encore plus subjuguée par les subtilités
qui frémissent si pudiquement dans cette barcarolle complètement intemporelle. Arriver à cette émotion-là avec une telle économie de moyens, c'est assez vertigineux, de la part du compositeur
comme de l'interprète. Celui-ci est d'ailleurs, comme vous le soulignez très justement, magnifiquement servi par la prise de son. C'est un piano "à portée de main(s)". Peut-être
savez-vous, Jean-Christophe, où l'enregistrement a été effectué ? 


Pour terminer, je ne peux que vous féliciter une fois de plus pour votre illustration picturale. Derrière ces silhouettes un peu sombres et indécises, ce ciel est d'une surprenante
intensité. Il se trouve que ce week-end, j'ai découvert par hasard Antoine Chintreuil, le peintre "des brumes et de la rosée", c'est vous dire que j'étais tout prête, grâce à vous, à savourer
Eugène Boudin et Alkan.



Jean-Christophe Pucek 16/10/2013 08:07



Vous avez raison de souligner, Danièle, que cette Barcarolle a un côté quelque peu intemporel et c'est pour cette raison que j'écrivais qu'une écoute en aveugle pourrait lui valoir des
pères plus renommés qu'Alkan. Pascal Amoyel s'y entend magnifiquement pour l'offrir avec la délicatesse sans mièvrerie qui lui donne d'emblée le ton juste.


La prise de son a été effectuée à l'Arsenal de Metz, une bien jolie salle dont j'ai pu apprécier autrefois les qualités acoustiques « en vrai. » Par une curieuse rencontre, le disque précédent
(l'Opus 6 de Corelli par Amandine Beyer) a, lui aussi, été enregistré là et on y retrouve la même chaleureuse proximité.


Je vous remercie pour votre appréciation sur le choix pictural, d'autant plus important que c'est lui qui a entraîné la chronique, celle-ci étant née du constat de la proximité entre Boudin et
Alkan. Chintreuil est un peintre très intéressant (j'aime les paysagistes) qui a bénéficié de l'enseignement d'un excellent maître, d'ailleurs un de mes peintres préférés du XIXe siècle.


Je vous souhaite une belle journée et vous remercie pour votre commentaire (j'ai un Fauré en préparation, avec une pensée pour vous).



alba 14/10/2013 20:02


Comme j´aime découvrir. Merci Passée.

Jean-Christophe Pucek 15/10/2013 07:33



Et moi, j'aime faire découvrir, Alba Merci à vous et belle journée.



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