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6 mars 2010 6 06 /03 /mars /2010 17:59


nicolaes maes vielle femme priere
Nicolaes MAES (Dordrecht, 1634-Amsterdam, 1693),
Vieille femme en prière (dit aussi La prière sans fin), c.1656.
Huile sur toile, 134x113 cm, Amsterdam, Rijksmuseum.
[cliquez sur l’image pour l’agrandir]

 

Les traumatismes les plus intenses, par la décantation qu’ils provoquent, sont parfois la source involontaire d’une ébullition créatrice insoupçonnée. La Guerre de Trente Ans, lorsqu’elle s’acheva en 1648, sonnant le glas du Saint-Empire Romain Germanique, laissait l’Allemagne exsangue, vidée de plus d’un tiers de sa population, et la mémoire des habitants qui avaient survécu aux soubresauts du conflit marquée à jamais par une conscience suraiguë du caractère fragile et transitoire de toute chose. Les poésies d’Andreas Gryphius (1616-1664), le roman Simplicius Simplicissimus, publié en 1668 par Hans Jakob Christoffel von Grimmelshausen (c.1620-1676), les eaux-fortes de Hans Ulrich Franck (c.1595-1675) gravées entre 1643 et 1656, nous offrent encore aujourd’hui les multiples visages d’une même béance. La musique, en particulier sacrée, témoignera longtemps, elle aussi, de cette profonde facture, tout en laissant une place pour l’espérance en de meilleurs temps. C’est ce répertoire, qui commence à être assez bien exploré au disque, que nous permet de visiter l’anthologie Harmoniae sacrae que publie l’excellent label Ramée.

 

hans ulrich franck reitre cuirasseLes thèmes qui traversent la majorité des concerts spirituels proposée sur ce disque sont ceux de l’abandon, de la déploration, de la peur, nimbés occasionnellement par le réconfort que peut apporter la certitude d’un Salut gagné par la prière. La pièce la plus vaste qui y enregistrée est l’élégie à deux voix et instruments, maintenant assez largement documentée, Wie liegt die Stadt so wüste (publiée en 1663), fondée sur le texte des Lamentations de Jérémie, de Matthias Weckmann (avant 1619-1674), organiste, à partir de 1655, à Hambourg où il avait reçu, après avoir été enfant de chœur à Dresde, une partie de sa formation. Les premiers mots du texte de l’œuvre ne peuvent que faire songer à l’état de l’Allemagne après la Guerre de Trente Ans (« Comment est-elle si déserte, la ville autrefois si peuplée ! »), tandis que la récurrence et la mise en valeur du mot « Schmerz » (douleur) agit comme élément structurant de l’affect qui se dégage de l’ensemble du morceau. A l’opposé de cette ampleur, An Wasserflüssen Babylon (« Au bord des fleuves de Babylone ») de Franz Tunder (c.1614-1667), brillant organiste peut-être formé auprès de Frescobaldi et prédécesseur de Buxtehude à la Marienkirche de Lübeck, est une pièce concise, dont les affres mélancoliques sont tempérées par la fluidité de l’écriture vocale. L’influence de la musique italienne se fait plus nettement sentir dans Sie haben meinen Herrn hinweggenommen (« Ils ont enlevé mon Seigneur »), dialogue où les voix de Jésus et Marie-Madeleine sont soutenues par deux violes et le continuo (publié en 1665), de Christoph Bernhard (1627/28-1692), élève de Schütz à Dresde et de Carissimi à Rome, successeur de Thomas Selle à Hambourg, où il fut le collègue de Weckmann. Les œuvres de Johann Valentin Meder (1649-1719) sont plus rares au disque que celles des compositeurs dont il a été question jusqu’ici. Ce disciple de Buxtehude fut successivement actif à Copenhague, Lübeck, Reval (Tallinn), Danzig (Gdansk) et Riga, et s’illustra aussi bien dans le domaine de la musique sacrée (on conserve de lui, notamment, une Passion selon Saint Matthieu) que dans celui de l’opéra. Cette coexistence entre les univers de l’église et de la scène se ressent nettement dans Ach, Herr, strafe mich nicht in deinem Zorn (« Ah, Seigneur, ne me punis pas dans ta colère ») et Gott hilf mir (« Dieu aide-moi ») proposées ici : les artifices rhétoriques propres à souligner le caractère de supplique inquiète de ces deux concerts spirituels, comme la répétition des mots (« schwach » – faible – ou « Angst » – angoisse) ou les syncopes, trémolos et silences qui parsèment le tissu instrumental, abondent et apportent à ces deux morceaux une indiscutable efficacité dramatique. Un peu à part se situe le motet Obstupescite coeli (« Cieux, soyez étonnés », 1683) qui clôt ce récital dédié à l’Allemagne du Nord protestante. Œuvre en latin due à Benedictus Buns (c.1642-1716), prêtre appartenant à l’ordre catholique du Carmel ayant produit, entre 1666 et 1701, neuf recueils de musique, majoritairement religieuse (messes, motets, litanies, etc.), à l’exception de son Opus 8 (1698), regroupant treize sonates en trio, il s’agit sans doute de la pièce la plus immédiatement séduisante de tout le disque, avec son rythme légèrement dansant qui regarde nettement vers l’Italie, et sa ferveur au caractère tendre et presque sensuel.

l armonia sonoraL’interprétation de l’ensemble L’Armonia Sonora (photo ci-contre), dirigé de la basse de viole par Mieneke van der Velden, est excellente. Le choix a été fait d’adopter des tempos plutôt larges pour les concerts spirituels « protestants », permettant ainsi à l’atmosphère contemplative et majoritairement doloriste dont ils sont empreints de se développer complètement. Ce pari d’une lenteur pleinement assumée ne se fait heureusement pas au détriment de la tension expressive, entretenue avec beaucoup de finesse et de fermeté, ce qui permet au discours de ne jamais sombrer dans l’apathie ou la grisaille. La sonate de Biber ainsi que le motet de Buns prouvent d’ailleurs que l’ensemble est parfaitement à l’aise dans des tempos plus allants. La palette de couleurs déployée par L’Armonia Sonora est en outre, malgré le caractère souvent sombre des compositions enregistrées ici, d’une grande beauté. Peter Kooij est un habitué du répertoire baroque allemand dont il est, depuis plusieurs décennies, un serviteur aussi attentif que talentueux. Si la souplesse de sa voix de basse est aujourd’hui légèrement fragilisée par les années, son intelligence du texte et son instinct sont, eux, absolument intacts, lui permettant de compenser totalement ce minime handicap et d’entraîner l’auditeur à sa suite dans ce voyage où un sourire éclaire parfois les vallées de larmes. La soprano tchèque Hana Blažíková fait montre, malgré une prononciation de l’allemand parfois un rien capricieuse, d’une très belle maturité dans un répertoire que son caractère intime rend parfois avare en possibilités de briller. Voix légère mais pleine, lumineuse jusque dans l’expression de l’affliction, sa prestation dans Harmoniae sacrae la confirme comme une des interprètes à suivre dans ce répertoire. Les deux chanteurs ont à cœur de donner tout leur poids aux mots, ce qui est une qualité essentielle dans des œuvres dont l’exigence majeure est d’illustrer le texte sacré avec un maximum de force. Le chant, parfaitement articulé et lisible, permet à la prière de s’épanouir et de toucher l’auditeur. Signalons, pour finir, la chaleur et la précision de la prise de son ainsi que la qualité du travail éditorial, marques de fabrique du remarquable éditeur qu’est Ramée.

 

Harmoniae sacrae est un disque dense et exigeant, dont les écoutes successives n’épuisent pas les beautés. Cette anthologie, parce qu’elle offre à la fois des pièces assez connues et peu fréquentées, servies par une interprétation de premier ordre, me paraît constituer une très bonne introduction à l’univers du concert spirituel allemand du XVIIe siècle. Je ne peux donc que vous conseiller de partir à votre tour à la découverte de ces musiques où se mêlent l’amertume de la Chute et le miel de la Rédemption.

 

Harmoniae sacrae, cantates sacrées allemandes du XVIIe siècle. Œuvres de Franz Tunder (c.1614-1667), Johann Valentin Meder (1649-1719), Matthias Weckmann (avant 1619-1674), Christoph Bernhard (1627/28-1692), Benedictus Buns (c.1642-1716), Heinrich Ignaz Franz von Biber (1644-1704).

 

Hana Blažíková, soprano.
Peter Kooij, basse.

L’Armonia Sonora.
Mieneke van der Velden, basse de viole & direction.

 

harmoniae sacrae ramee1 CD [durée totale : 62’59”] Ramée RAM 0905. Ce CD peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Franz Tunder : An Wasserflüssen Babylon, concert spirituel pour soprano, cordes et basse continue.
2. Benedictus Buns (a Sancto Josepho), Obstupescite coeli, motet pour soprano, basse, deux violons et basse continue, opus 6.

 

Illustrations complémentaires :

Hans Ulrich FRANCK (Kaufbeuren, c.1590/95-Augsbourg, 1675), Le reître cuirassé, 1643. Eau-forte, 13,5x11 cm, Nuremberg, Germanisches Nationalmuseum. [cliquez sur l’image pour l’agrandir]

La photographie de l’ensemble L’Armonia Sonora est de Marco Borggreve.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

Ghislaine 20/03/2010 16:14


Oh le vilain chat tenté... Ou tentateur ? J'en connais un autre qui s'y entend pour tirer les coins de nappe, si ce n'est
la couverture (couette) à lui !
Il est très réussi ce chat, vraiment, et je trouve cette vieille femme en prière très belle et sereine. Je suis stupéfaite qu'un repas de pauvre soit devenu quasi un plat de luxe (le saumon).
Quoiqu'en Norvège, le saumon... Il ne fait pas vraiment partie des plats de fête.
Très bel enregistrement, l'interprétation est impeccable et de toute beauté. Saluons au passage le travail de Ramée, qu'il nous faut absolument encourager et soutenir.
Je t'embrasse fort mon JC, très fort.


Jean-Christophe Pucek 20/03/2010 16:49


Le chat tentateur, bien sûr, Carissima, représentant les forces du Mal qui ne s'intéressent qu'aux biens matériels (le poisson - d'ailleurs, il doit y avoir une allusion christique là-dessous) et
font tout ce qu'elles peuvent pour détourner les honnêtes gens de leur devoir, en l'occurrence la prière, ou, plus précisément, cette action de grâces domestique qu'est le bénédicité. Comme tu le
soulignes, l'observation et le rendu pictural du matou est très réussie, surtout que l'angle choisi par le peintre est loin d'être évident.
Pour ce qui est de la musique, c'est un très bel enregistrement que propose, une fois de plus, ce petit label courageux qu'est Ramée, dont il faut absolument faire connaître le travail afin qu'il
puisse continuer à nous offrir longtemps encore des parutions de ce genre.
Je t'embrasse très fort moi aussi.


laurentp 10/03/2010 23:32


je viens de souffler la dernière bougie allumée, vivement demain, je retournerai chez mon disquaire. Les deux extraits proposé m'ont beaucoup plu, ainsi que votre article cher Jean-Christophe. Une
nouvelle fois, merci !

amitiés,
Laurent


Jean-Christophe Pucek 11/03/2010 19:48


Vous avez vraiment écouté ces extraits à la bougie, cher Laurent ? Ca a dû être un très beau moment. Vous me direz, si vous le voulez bien, votre sentiment à l'écoute intégrale du disque ?
Amitiés à vous.


L'estro armonico 07/03/2010 14:45


Cher Jean-Christophe,

La musique "allemande" du lendemain de la Guerre de Trente Ans est un répertoire passionnant et d'une émotion rare. C'est une musique à écouter à l'église ou dans l'obscurité à la lueur d'une
bougie je dirais. Elle possède une force introspective rare. Même si je suis un peu plus réservé que toi sur les extraits que tu proposes, il est bon de rappeler à que de nombreux labels
indépendants font un travail remarquable de défrichage, avec des interprètes souvent remarquables eux aussi. Ramée, on l'a déjà signalé à de nombreuses reprises, est presqu'un cas d'école. Merci à
toi de mettre en lumière ce travail éditorial !

Amitiés,

L'estro


Jean-Christophe Pucek 07/03/2010 16:36


Cher Mr de l'Estro,
Tu as tout à fait raison, cette musique appelle les atmosphères ombreuses et la lueur des candélabres, un peu à la manière des tableaux de Georges de La Tour, et il faut faire, le plus possible,
silence en nous pour que son message nous atteigne.
J'aurais été curieux de connaître tes réserves quant aux extraits proposés, que je trouve, pour ma part, très bons. M'en diras-tu plus, en toute amitié, ici ou en privé ? Il reste en tout cas,
comme tu le soulignes, un sacré travail de redécouverte à mener sur ce répertoire et il est bon que des artisans comme Ramée s'y atèlent, quand toutes les majors du disque ont déserté
depuis bien longtemps. Je demeure persuadé, comme je l'écrivais dans un autre commentaire, que si les mélomanes souhaitent que le disque ait encore un avenir, il leur faut soutenir et relayer sans
relâche le travail mené par ces remarquables labels indépendants qui, faisant fi (jusqu'à quand ?) des vents contraires donnent toujours aujourd'hui à ce support ses lettres de noblesse.
Amitiés à toi.


Continuum 07/03/2010 12:50



Cher Jean-Christophe, merci pour ce très beau billet, une fois de plus. La pochette de l'album m'a immédiatement fait penser à celle du somptueux enregistrement Paschal de L'Estocart par
Ludus Modalis, et pour cause, il s'agit du même label : Ramée. Saluons le travail d'un éditeur qui à mes eux, propose des pochettes du meilleur goût, de surcroît en parfaite osmose avec la
musique qu'elles illustrent.



Jean-Christophe Pucek 07/03/2010 13:33


Cher Continuum,
Merci pour votre visite et votre commentaire. Vous allez peut-être sourire, mais le CD Paschal de l'Estocart est le premier de ceux édités par Ramée dont j'ai fait l'acquisition, après avoir eu un
absolu coup de coeur lorsqu'un de mes professeurs nous en a fait écouter un extrait (Suzanne, un jour) en cours de musicologie. Je suis absolument d'accord avec vous concernant la qualité
de ce que propose ce label, fragile, hélas, comme le sont toutes les petites structures en ces temps de crise du marché du disque. Je crois, même si on peut me trouver un peu militant, que les
mélomanes se doivent, en achetant les productions de ces maisons et en les faisant connaître autour d'eux, de soutenir le remarquable travail qu'ils font.
Bien cordialement.


David (67) 07/03/2010 09:15



C’est bien souvent après un drame que naissent les choses cher Jean-Christophe. La douleur semble être une source créative nourrissant l’instinct de survie. Si tu me permets la
comparaison, la nature elle-même provoque des drames qui permettent la création : la rage du volcan qui détruit tout mais des cendres renait la vie.


Cette musique transpire la douleur et invite à la prière mais elle apporte aussi une lumière, d’ailleurs l’extrait choisi pour clore le CD est une lumière d’espoir.


La vieille femme, les traits et les mains abimés par les durs labeurs dit peut être le bénédicité, mais par le bas de la table voila que le destin prépare un drame…


Merci pour ce moment, cher Jean-Christophe. Je t’embrasse



Jean-Christophe Pucek 07/03/2010 10:38


Il paraît effectivement que les terres qui ont été recouvertes par les cendres volcaniques deviennent ensuite particulièrement fertiles, cher David, et ta comparaison est donc pertinente. La
musique qui a été produite à la suite de la Guerre de Trente Ans (qui a, soit dit en passant, dévasté l'Alsace) est d'essence double : son caractère sombre témoigne des souffrances endurées, mais
elle sait aussi se montrer lumineuse, comme pour éloigner les fantômes du passé. La toile de Nicolaes Maes, s'il serait abusif d'y voir un drame, transpose néanmoins au niveau domestique cette
tension entre le Bien et le Mal pour qui sait déchiffrer les symboles qu'elle contient, qui étaient évidents pour le spectateur de l'époque.
Je t'embrasse.


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