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16 juin 2013 7 16 /06 /juin /2013 08:56

 

Juan de Valdes Leal L'Immaculée Conception avec deux donat

Juan de Valdés Leal (Séville, 1622-1690),
L’Immaculée Conception avec deux donateurs
, 1661

Huile sur toile, 189,7 x 204,5 cm, Londres, National Gallery

 

Sa renommée grandissante dans l'interprétation du répertoire français du XIXe siècle ne doit pas faire oublier qu'Hervé Niquet est un amoureux de celui du XVIIe siècle, ce dont sa discographie, de Lully à Charpentier aux moins connus Geoffroy ou Bouteiller, témoigne abondamment. Il exhume aujourd'hui, pour Glossa, l'inédite Missa Macula non est in te, unique œuvre identifiée à ce jour de Louis Le Prince, qu'il enchâsse dans un programme évoquant un office marial.

 

Les seuls renseignements dont on dispose concernant le compositeur sont contenus dans l'édition de sa Messe, publiée par Robert Ballard en 1663 ; elle nous apprend qu'il était prêtre et maître de chapelle à la cathédrale de Lisieux, tandis qu'une source du XIXe siècle, que je n'ai pas pu consulter et cite donc avec toutes les réserves d'usage, précise qu'il était originaire du Lieuvin et fut curé de Ferrières-Saint-Hilaire de 1668 à sa mort en 1677 (Jules Carlez, « Notice sur Nicolas Le Vavasseur, organiste-compositeur du XVIIe siècle », Société libre de l'Eure, section de l'arrondissement de Bernay ; séance du 27 mars 1892, Bernay, impr. de Mlle A. Lefèvre, 1892). Voici de quoi esquisser moins qu'un portrait, à peine quelques lignes imprécises d'un fragment de l'itinéraire d'un homme qui semble avoir étudié auprès d'assez bons maîtres – peut-être son prédécesseur à Saint-Pierre de Lisieux, Nicolas Le Vavasseur (c.1580-c.1658) ? – et avoir eu les capacités nécessaires pour tirer parti de leurs leçons et être en mesure de produire une œuvre d'aussi bonne facture que la Missa Macula non est in te. Lisieux Matthaus Merian Topographiae GalliaeÀ six voix et de style volontairement archaïsant, ce que fait oublier en partie l'option interprétative, au demeurant parfaitement défendable d'un point de vue historique, retenue par Hervé Niquet, lequel a choisi de doubler les voix par des instruments alors que la partition originale est écrite a cappella, cette messe peut être regardée comme totalement représentative de l'équilibre retrouvé de l’Église au début du règne personnel de Louis XIV, à la mort de Mazarin en 1661. Il s'agit d'une œuvre qui dégage un puissant sentiment d'équilibre, de solennité tranquille, et se révèle d'une esthétique très française par son refus de la fioriture et de l'excès, son architecture toute de lignes claires. De façon très judicieuse, les pièces qui complètent le programme appartiennent, elles, à la tendance italianisante qui n'a cessé de traverser et de nourrir la musique de la France du XVIIe siècle, bien qu'elle s'en soit quelquefois âprement défendue. Qu'il s'agisse du tendre O dulcissime Domine du Florentin Lully ou des motets de Charpentier, élève, rappelons-le, de Carissimi à Rome, le théâtre y est très présent, reléguant parfois la dimension contemplative au second plan. De la joie du Gaudete fideles, qui célèbre Saint Bernard sur un rythme de danse, à l'intimité chaleureuse d'O pretiosum, le goût du musicien de mademoiselle de Guise pour des contrastes dramatiques qui n'hypothèquent jamais le grand raffinement de l'écriture offrent un contrepoint passionnant à la relative régularité des structures de Le Prince, témoignant de l'évolution du goût dans la musique sacrée et de la diversité des pratiques lors des offices religieux où pouvaient se côtoyer des pièces de styles différents, pour ne pas dire opposés.

Hervé Niquet a choisi de restituer ces musiques en les confiant à des voix de femmes, faisant ainsi pendant à son disque consacré à la Missa pro defunctis de Pierre Bouteiller (Glossa, 2010), entièrement à voix d'hommes. Autant les inégalités de ce dernier pouvaient laisser dubitatif, autant cette réalisation dédiée à Louis Le Prince se solde par une absolue réussite. On connaît l'exigence quasi proverbiale du patron du Concert Spirituel, son sens dramatique toujours en éveil et très « agissant », sa capacité à porter avec enthousiasme les projets auxquels il croit ; toutes ces qualités trouvent ici à s'exprimer, mais également certaines autres qu'on ne lui accorde habituellement pas ou alors du bout des lèvres, comme la souplesse et, osons le mot, la tendresse. Le chef a su choisir, pour servir sa vision, dix chanteuses de très grande valeur, qui se montrent parfaites à la fois de tenue, de précision, de réactivité, mais aussi de générosité, offrant une prestation qui, y compris dans les tessitures les plus tendues, trouve un équilibre assez idéal entre épure et sensualité, recueillement et théâtralité, tout en demeurant toujours d'une plasticité et d'une luminosité indéniables. Hervé Niquet Eric ManasIl y a d'ailleurs fort à parier que cette volonté de viser la perfection d'une certaine idée du chant sacré à la française éveillera quelques souvenirs nostalgiques chez ceux qui, comme votre serviteur, ont suivi et aimé Les Demoiselles de Saint-Cyr et sont demeurés un peu orphelins lorsque ce valeureux ensemble a disparu en pleine gloire, faute de soutiens matériels pérennes. On adressera les mêmes louanges aux dix instrumentistes, techniquement irréprochables, dont la fermeté de l'articulation, la sonorité épanouie et les couleurs moirées sont particulièrement séduisantes, tant lorsqu'ils accompagnent que lorsqu'ils occupent le devant de la scène. L'excellence des interprètes est parfaitement mise en valeur par une prise de son conjuguant netteté et présence avec une réverbération justement dosée qui permet, sans induire pour autant de brouillage, à l'ensemble d'acquérir un supplément bienvenu d'ampleur acoustique. Outre d'être parvenu à fédérer tous ces talents avec autant de fermeté que d'intelligence musicale, on ne peut que savoir gré à Hervé Niquet d'avoir su composer un programme aussi intéressant et de lui avoir donné une cohérence qui ne semblait pas acquise d'avance ; on suit, en effet, la progression de cet office imaginé sans jamais éprouver de lassitude et avec la conscience que les différentes œuvres se répondent en s'éclairant mutuellement. Cette unité, qui découle de choix minutieusement pensés et réalisés, confère à cet enregistrement la véritable âme et l'indiscutable justesse qui sont la marque de ceux vers lesquels on revient toujours avec confiance et plaisir.

incontournable passee des artsHervé Niquet et son Concert Spirituel signent donc avec ce parcours avec et autour de la Missa Macula non est in te de Louis Le Prince un très grand disque, dont je n'hésite pas à dire qu'il est un des meilleurs consacrés par cet ensemble et son chef à la musique baroque française depuis bien longtemps. Souhaitons qu'une réalisation de si haute qualité trouve la place qu'elle mérite dans le plus de discothèques possible et que de nouveaux projets aussi passionnants soient en cours d'élaboration chez un musicien et un label dont on sait qu'ils n'oublient jamais, contrairement à beaucoup de leurs confrères, que l'audace peut être une des plus appréciables vertus.

 

Louis Le Prince Missa macula non est in te Concert SpiritueLouis Le Prince († 1677 ?), Missa Macula non est in te, Marc-Antoine Charpentier (1643-1704), Gaudete fideles H. 306, Gratiarum actiones pro restituta Regis christianissimi sanitate H. 341, Ouverture pour le sacre d'un évêque H. 536, O pretiosum H. 245, Domine salvum fac Regem H. 299, Magnificat H. 306, Jean-Baptiste Lully (1632-1687), O dulcissime Domine

 

Le Concert Spirituel
Hervé Niquet, direction

 

1 CD [durée totale : 63'48"] Glossa GCD 921627. Incontournable de Passée des arts. Ce disque peut être acheté sur le site de l'éditeur en suivant ce lien ou ici.

 

Extraits proposés :

 

1. Marc-Antoine Charpentier, Gaudete fideles

 

2. Louis Le Prince, Missa : Gloria

 

3. Louis Le Prince, Missa : Agnus Dei

 

Un extrait de chaque plage du disque peut être écouté ci-dessous grâce à Qobuz.com :

 

Illustrations complémentaires :

 

Matthäus Merian (Bâle, 1593-Bad Schwalbach, 1650), Vue de Lisieux (détail) tirée de la Topographiæ Galliæ (1657). Eau-forte sur papier, 11 x 31 cm, localisation non précisée. L'image complète est disponible en suivant ce lien.

 

La photographie d'Hervé Niquet est d’Éric Manas, utilisée avec l'aimable autorisation de Glossa.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gallicismes
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commentaires

Maryse Thibaud 14/07/2013 12:38


bonjour


Merci infiniment de nous faire découvrir cette merveille de pureté.


Quel plaisir d'entendre ses voix magnifiques sous la torpeur de cet été chaudement ensoleillé.


Bien à vous.

Jean-Christophe Pucek 14/07/2013 13:44



Bonjour Maryse,


Je suis heureux que ces voix soient parvenues jusqu'à vous et vous aient apporté du bonheur.


Je vous remercie d'avoir pris le temps de me le dire et je vous adresse mes meilleures pensées estivales.



Marie 08/07/2013 19:51


Suis toujours intriguée par la représentation, ici des généreux donateurs, donateurs de quoi et à qui ? je sais bien que les artistes peintres ou sculpteurs exécutent des commandes - à l'époque
les religieux en plus grand nombre - mais ça reste mystérieux

Jean-Christophe Pucek 14/07/2013 19:58



Ce sont les commanditaires du tableau qui payaient une œuvre qui pouvait, par exemple, être accrochée dans une chapelle privée, bien chère Marie : leur présence peinte auprès d'un saint, de la
Vierge ou au pied du Calvaire est comme une assurance de prière perpétuelle.



Jeanne Orient 23/06/2013 20:10


Cher Passée,


Je ne savais pas que tant d'émotion, tant de beauté m'attendaient là depuis le 16 juin (sourire).


Vous savez bien sûr combien "j'aime"... A chaque fois cher Jean-Christophe, je mets très haut le son. Comme pour faire entendre très loin...


Ces voix "généreuses" transportent vraiment. Un très beau disque. Grand merci.


C'est un si grand plaisir de venir sur "sur vos terres". Je vous embrasse bien affectueusement.


 


 

Jean-Christophe Pucek 24/06/2013 20:44



La porte de cette Passée est ouverte en permanence, chère Jeanne, il appartient à ceux qui souhaitent la pousser de le faire à leur heure et à ceux qui ne le souhaitent pas de passer leur chemin,
en toute liberté. Je crois que je serais tout à fait désespéré si ce blog devenait un de ces salons mondains où chacun se croit obligé de faire bonne figure juste par révérence envers les
apparences.


Ce disque est effectivement très beau et je l'espère goûté ici comme là-bas, dans ces sphères qui l'entendent lorsque vous montez le volume, et auxquelles je pense aussi.


Merci pour vos mots. Je vous embrasse bien affectueusement moi aussi.



DavidLeMarrec 16/06/2013 19:06


Bonsoir Jean-Christophe,


 


Merci d'avoir signalé ce disque qui, par la discrétion de son contenu sans doute, n'a pas fait exceptionnellement parler de lui. C'est un témoignage passionnant sur l'esthétique pré-lullyste, et
sur le décalage qui pouvait exister en province.


 


Moins italianisant au sens de la fin du siècle, sans doute, mais on y trouve tout de même un luxe de contrepoint qui montre la filiation avec la musique religieuse du début du siècle en Italie et
le madrigal, avec, comme vous le soulignez, une simplicité des lignes plus spécifiquement gallicanes.


 


En tout cas, très beau disque encore une fois, au delà même de la question documentaire.


 


Au plaisir de continuer à vous lire avec gourmandise.

Jean-Christophe Pucek 16/06/2013 20:41



Bonsoir David,


Je me réjouis que Louis Le Prince vous conduise jusqu'ici où c'est toujours un plaisir et un honneur de vous lire.


Je déplore qu'un disque aussi réussi que ce dernier-né du Concert Spirituel soit en train de passer presque inaperçu, alors que le répertoire qu'il propose est rare et passionnant, et servi par
une interprétation d'excellent niveau. Je connais cependant quelques amis qui n'ont pas hésité à en faire l'acquisition et dont les avis sont unanimement positifs.


D'après mes informations, Hervé Niquet est actuellement en train de se pencher sur la Missa Laudate pueri dominum de Pierre Hugard qu'il donne en concert avec Vivaldi, couplage qui ne
m'emballe pas outre mesure, le Rouquin devenant une glu dont il devient aujourd'hui de plus en plus difficile de se dégager. J'espère que le chef aura la bonne idée d'enregistrer cette Messe avec
d'autres joyaux français méconnus.


Merci pour votre commentaire et à bientôt, chez vous ou ici.



Alba 16/06/2013 15:22


je viens de vous écrire un petit mot sur facebook.


Là je vais vous parler de ce tableau qui m´enchante.


Juan de Valdès, Sévillan de la même époque qu´Esteban Murillo, sévillan lui aussi donc influence. Cette vierge me rappelle Murillo.


La présence des donateurs fait toute la différence, une présence très forte. Toute l´Espagne est là.


Merci Jean-Christophe

Jean-Christophe Pucek 16/06/2013 20:24



Je vous remercie, chère Alba, pour l'accueil que vous avez réservé à ce billet, tant sur facebook que sur le blog : cette double attention me touche beaucoup, soyez-en persuadée.


J'ai eu beaucoup de mal à trouver une illustration adéquate pour rendre compte de la richesse de ce disque du Concert Spirituel; mon choix s'est finalement porté sur le mélange de foisonnement et
de rigueur de cette toile de Valdés qui me semble lui faire écho assez naturellement.


Merci pour votre mot et pour votre fidélité.



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