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7 décembre 2010 2 07 /12 /décembre /2010 11:54

 

isaac de moucheron batiments statues bassin dans parc

Isaac de Moucheron (Amsterdam, 1667-1744),
Bâtiments, statues et bassin dans un parc
, sans date.

Huile sur toile, 130 x 160 cm, Amsterdam, Rijksmuseum.

 

On ne répétera jamais assez quel pôle d’excellence musicale fut l’Allemagne du Nord dès le milieu du XVIe siècle. Dynamisées par des échanges commerciaux florissants, les cités de la Hanse se transformèrent en creusets où des influences venues de toutes parts, des proches Pays-Bas comme de la plus lointaine Italie, se mêlaient à la tradition germanique. C’est à Hambourg, à la fin du XVIIe siècle, que nous conduit le disque, publié par Accent, que consacre aujourd’hui l’ensemble Stylus Phantasticus à quatre des partitas de l’Hortus Musicus de Johann Adam Reincken.

La postérité n’a pas été très tendre pour ce compositeur, que le jeune Johann Sebastian Bach choisit pourtant pour un de ses modèles, n’hésitant pas à adapter pour clavier des fragments de l’Hortus Musicus, mais dont la réputation fut considérablement ternie, sur la foi de ce qu’il faut bien appeler des ragots, par Johann Mattheson (1681-1764), musicien mais surtout critique et musicographe aussi redoutable que redouté en son temps. On a longtemps pensé, sur la foi des ses écrits, que Johann Adam Reincken était mort presque centenaire en 1722, alors que les recherches récentes laissent à penser qu’il est né non en 1623, mais en 1643, à Deventer, aux Pays-Bas. Après une première formation dans sa ville natale entre 1650 et 1654, on l’envoie étudier à Hambourg auprès d’Heinrich Scheidemann (c.1595-1663), un des fondateurs de la fertile école d’orgue d’Allemagne du Nord, lui-même élève de Jan Pieterszoon Sweelinck (1562-1621). jan voorhout concert dans un interieur reincken buxtehudeReincken reste auprès de lui jusqu’en 1657, revient brièvement à Deventer y occuper le poste d’organiste de la Bergkerk, et le revoici à Hambourg dès l’année suivante en qualité d’assistant de Scheidemann, dont il prend la succession à la tribune de l’église Sainte-Catherine en 1663 et, selon la coutume, épouse une des filles en 1665. Sa position dans la cité ne cessera de s’affermir ; il sera l’un des fondateurs, avec son ami le compositeur Johann Theile (1646-1724), de l’opéra Am Gänsemarkt, première entreprise de ce genre en Allemagne, cultivera une relation amicale très forte avec son voisin de Lübeck, Dietrich Buxtehude (c.1637-1707), et impressionnera ses contemporains par sa virtuosité à l’orgue, attestée par les quelques rares pièces de sa main qui ont été conservées. Hortus Musicus, un recueil de partitas pour deux violons, viole de gambe et basse continue publié en 1688, est le seul témoignage de son activité, que l’on sait avoir été importante, dans le domaine de la musique de chambre.

Les six partitas qui composent ce recueil sont toutes construites de manière identique, une Sonata introductive suivie de quatre mouvements de danse, unifiés par des éléments structurels communs, dont la succession est invariablement Allemande, Courante, Sarabande et Gigue finale. La musique offre un mélange très séduisant entre deux manières, l’une nordique, avec l’omniprésence de fugues strictement construites qui apportent aux œuvres une armature extrêmement solide, l’autre plus méridionale – la musique italienne était bien connue des compositeurs allemands du XVIIe siècle – qui se fait jour au travers de la souplesse et du caractère chantant des sections où violon et viole de gambe s’expriment en solistes. Le sentiment global que l’on retire en flânant dans ce Jardin musical est celui d’allées dont l’ordonnancement classique, au sens que l’on donne à ce mot pour définir l’art qui fleurissait en France à la même époque, ne laisse rien au hasard, mais dont la beauté et les surprises naissent justement de cette volonté de tenue parfaite. Une organisation rationnelle au service de l’émotion, une leçon que Bach se gardera bien d’oublier.

reincken hortus musicusLes musiciens de Stylus Phantasticus, un ensemble qui regroupe d’excellents musiciens baroques – Pablo Valetti et David Plantier aux violons, Eduardo Egüez à l’archiluth, Dirk Börner aux claviers, excusez du peu – placés sous la direction attentive et sensible de la violiste Friederike Heumann, donne vie à ces savantes architectures avec un allant et une précision qui forcent l’admiration. Il est évident, dès la première écoute de cet enregistrement regroupant quatre des six partitas de l’Hortus Musicus qu’il est le fruit d’un véritable travail en profondeur sur les œuvres, que ces dernières ont été longuement et passionnément interrogées avant d’être livrées aux micros. Le résultat est à la hauteur des exigences imposées par Reincken ; la conduite des voix et l’équilibre entre les parties sont magistraux, le discours est mené avec autant de fermeté que de subtilité, cette assise à la fois extrêmement solide et souple permettant aux affects de se déployer dans toute leur splendeur et de toucher l’auditeur. L’approche est dynamique sans être ébouriffée, très chantante, avec une palette de couleurs qui dément magnifiquement les reproches de sécheresse et d’étroitesse sonore que certains adressent, certes parfois non sans quelque raison, aux ensembles « historiquement informés ». Ici, c’est bien le cœur qui palpite sous l’impeccable construction, et la complicité qui unit les musiciens leur permet de donner à ces partitions un indéniable impact émotionnel que trop de distance eût sans doute laissé de côté. Portée par une pertinence de tous les instants, cette lecture chaleureuse, inspirée et intelligente en diable, s’impose comme une grande réussite.

Je vous conseille chaleureusement ce magnifique disque qui donne à entendre une musique dont les enjeux ont été parfaitement compris et qui est restituée avec un indiscutable talent. Stylus Phantasticus, dont le parcours est jusqu’ici un sans faute, prépare un autre volume consacré à l’Hortus Musicus de Reincken, annoncé pour 2011 ou 2012, preuve supplémentaire que ces musiciens prennent tout le temps nécessaire pour mûrir leurs projets. Est-il besoin de préciser que ce second volet est maintenant espéré avec impatience ?

 

johann adam reincken hortus musicus I stylus phantasticusJohann Adam Reincken (1643-1722), Hortus Musicus (volume 1) : Partitas I, II, IV & VI.

 

Stylus Phantasticus
Pablo Valetti & David Plantier, violons. Eduardo Egüez, archiluth. Dirk Börner, clavecin & orgue positif.
Friederike Heumann, viole de gambe & direction

 

1 CD [durée totale : 59’45”] Accent ACC 24217. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Partita I en la mineur : Sonata
Adagio – Allegro – Largo – Presto – Adagio – Allegro

2. Partita II en si bémol majeur : Allemand Allegro

3. Partita IV en ré mineur : Saraband

4. Partita I en la mineur : Gique Presto Allegro

 

Illustrations complémentaires :

Johannes (Jan) Voorhout (Uithoorn, 1647-Amsterdam, 1723), Réunion musicale dans un intérieur (détail), 1674. Huile sur panneau, 125 x 190 cm, Hambourg, Musée historique (au clavecin, Johann Adam Reincken, à la viole de gambe, Dietrich Buxtehude).

Frontispice de l’Hortus Musicus, Hambourg, 1688. Berlin, Staatsbibliothek.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

Henri-Pierre 20/12/2010 19:43



Et combien tu es pertinent cher Jean-X, dans le cadre de ton billet tu ne pouvais faire référence à ces peintres.
Mais un petit lecteur qui aime ouvrir des petits horizons...



Jean-Christophe Pucek 20/12/2010 19:52



Un lecteur toujours attentif dont chacun des commentaires est un prolongement, mon ami.



Henri-Pierre 20/12/2010 19:13



Merci pour Reincken que bien sûr je ne connaissais pas, merci pour ces savantes illustrations d'architectures dont certaines, si elles étaient animées nous renverraient à Caron. Pour
l'illustration du vergier de musique j'ai immédiatement pensé à la fameuse tapisserie de la Dame à la licorne, l'ouïe


http://sarah.vanden.free.fr/pages/ouie.html


 



Jean-Christophe Pucek 20/12/2010 19:40



J'ai songé à Caron que tu aimes tant, mon ami, et si ses tableaux avaient été contemporains de la musique de Reincken, je n'aurais pas manqué de les utiliser (comme la Dame à la Licorme,
ou encore le Paradiesgärtlein que j'adore). Mais le caractère à la fois classique et irréel d'Isaac de Moucheron m'a semblé rendre compte avec une certaine exactitude des architectures
savamment pensées et pourtant grandes ouvertes sur le rêve de l'Hortus Musicus et je pourrais difficilement, aujourd'hui, les imaginer avec une autre image.



Framboise 16/12/2010 08:29



Oui, Jean-Christophe, ce Jardin de Musique , quelques allées pour le moment, m'a beaucoup plu par sa clarté et ses tonalités . C'est tellement plaisant de découvrir de nouvelles oeuvres ...



Jean-Christophe Pucek 16/12/2010 08:41



Je suis en train de vous préparer quelques nouvelles découvertes pour cette fin d'année, j'espère qu'elles vous plairont tout autant Belle journée, Framboise.



Ghislaine 15/12/2010 11:45



Oooops mon JC, que s'est-il donc passé ? J'ai eu un grrrros blanc, c'est le cas de le dire


Désolée d'avoir désorganisé tes coms mon JC et bisous bisous.



Jean-Christophe Pucek 15/12/2010 19:23



Dans la série bugs, je découvre à l'instant ton commentaire, Carissima, pour lequel je n'ai pas reçu de notification Ce n'est pas grave pour le "gros blanc", ce billet ne devrait plus trop recevoir de commentaires, compte tenu de son ancienneté


Des bisous bisous itou.



Ghislaine 14/12/2010 19:59



Rhooo... Je m'étais perdue... Par le plus grand des hasards en promenade en un certain jardin pour lequel je garde tant et tant de tendresse


Ah, ce Reincken qui me fait tant de misères à l'orgue ! Je le préfère au clavecin J'aime infiniment les extraits que tu
proposes, mon JC, ainsi que l'iconographie de ton billet. Ce Reincken-là me touche infiniment, d'autant plus que l'interprétation, de qualité, ne manque pas de sensibilité.


Je t'embrasse fort mon JC, très fort.


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 



Jean-Christophe Pucek 15/12/2010 07:30



D'un jardin à l'autre, l'essentiel est que tu sois parvenue à retrouver ton chemin, Carissima, pour venir écouter ici un peu de ce Reincken dont j'imagine sans mal, connaissant ses oeuvres pour
orgue, à quel point elles peuvent être difficiles à interpréter Comme je l'écrivais à Framboise, il reste un
compositeur peu fréquenté, sans doute, en partie, parce que le corpus d'oeuvres qu'il laisse est, somme toute, relativement peu vaste et guère abordable. Ce disque de Stylus Phantasticus est donc
une aubaine puisqu'il permet d'entendre sa musique dans des conditions proches de l'idéal et de se rendre compte de sa richesse. Je suis heureux que les extraits proposés aient su te toucher.


Je t'embrasse très fort moi aussi.



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