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1 avril 2013 1 01 /04 /avril /2013 09:39

 

Eugene Burnand Pierre et Jean courant au Sépulcre au matin

Eugène Burnand (Moudon, Suisse, 1850-Paris, 1921),
Pierre et Jean courant au Sépulcre au matin de la Résurrection
, 1898

Huile sur toile, 134 x 82 cm, Paris, Musée d'Orsay
(cliché © RMN-Grand Palais / Hervé Lewandowski)

 

Depuis la rétrospective qui leur a été consacrée au Musée Jacquemart-André il y a bientôt deux ans, on sait que les Caillebotte étaient deux et qu'ils étaient non seulement frères de sang mais aussi d'art, l'un peintre, l'autre photographe et musicien. Si Gustave a su aujourd'hui conquérir, non sans rencontrer autrefois quelques résistances dans son propre pays, le cœur d'un vaste public, Martial reste encore dans l'ombre ; on a vu nombre de critiques faire la moue devant ses clichés en prétendant, quelquefois pas complètement à tort, que leur valeur était avant tout documentaire, et sa musique était, jusqu'à une date récente, totalement inconnue du public. C'est dire si le disque que nous offrent aujourd'hui le Chœur régional Vittoria d'Île-de-France et l'Orchestre Pasdeloup, placés sous la direction de Michel Piquemal, est une bénédiction ; ressuscitant une Messe solennelle de Pâques inédite, il nous permet de nous faire enfin une première idée véritablement documentée des capacités du compositeur.

 

L'aisance du milieu familial dans lequel il naquit, le 7 avril 1853, permit à Martial Caillebotte de cultiver ses dons sans avoir le souci de compter sur eux pour vivre. Il entra ainsi au Conservatoire de Paris dans le courant de sa vingt-et-unième année, le 3 novembre 1873, dans la classe de piano d'Antoine Marmontel, qui accueillait alors également un jeune garçon de onze ans nommé Claude Debussy, et dans celle d'harmonie de Théodore Dubois dont l'influence sur son art, du moins ce que la Messe en laisse entrevoir, est assez clairement perceptible. Martial commença à composer dès ses années de conservatoire, puisque l'on conserve un opéra-comique, L'éventail, daté de 1875 ; sa première partition, une Valse pour piano, sera publiée en 1878, mais une large part de sa production demeurera à l'état de manuscrit. martial caillebotte au pianoCe que l'on en connaît aujourd'hui fait apparaître une prépondérance des pièces vocales, profanes (quelques mélodies, scènes avec orchestre, et un opéra, Roncevaux) et surtout sacrées, un répertoire qu'il fut sans doute encouragé à explorer par son demi-frère, Alfred (né en 1834 du premier mariage de leur père), qui était abbé et servit dans différentes paroisses parisiennes, notamment celle de Notre-Dame de Lorette dont il était chanoine honoraire et curé, ce qui offrait à la musique de Martial la possibilité d'être exécutée. C'est dans cette dernière église que furent créées deux œuvres qui semblent avoir eu à ses yeux une réelle importance, le Psaume Ecce quam bonum pour chœur, harpes, violons et orgue (1886), cette dernière partie étant tenue, lors de la première exécution, par Théodore Dubois, et la Messe solennelle de Pâques, en 1896. Martial, marié en 1887, père de deux enfants, avait eu la douleur de perdre son frère Gustave, auquel il était très lié (les deux hommes vécurent longtemps sous le même toit), deux ans plus tôt, le 21 février 1894, et se battait alors pour faire accepter par l’État le legs de ce dernier. Il lui survécut encore une quinzaine d'années et mourut le 16 janvier 1910.

La Messe solennelle de Pâques connut sa première et sans doute unique exécution le dimanche 5 avril 1896. La partition, une des dernières de son auteur, s'inscrit dans une tradition de compositions au projet et aux proportions semblables, comme la Messe solennelle de Sainte-Cécile (1855) de Charles Gounod ou la Messe pontificale de Théodore Dubois (1863, puis 1895), mais se singularise par la synthèse convaincante qu'elle opère entre de très nettes influences wagnériennes, tant dans la récurrence de certains motifs que dans le traitement de la pâte sonore, et un raffinement des textures, une rigueur formelle et un refus des débordements expressifs indiscutablement français, qui se ressentent de son apprentissage auprès d'un maître comme Dubois, mais font également songer à Saint-Saëns ou à Fauré. Après une vigoureuse introduction orchestrale, le Kyrie offre des teintes assourdies et une atmosphère assez intimiste adaptée au propos, mais traversées par une aspiration incessante vers la lumière qui se fait de plus en pressante au fur et à mesure de la progression du morceau, Claude Monet Cathedrale de Rouen Facade ouest soleilce qui assure une transition parfaite avec l'envolée joyeuse sur laquelle débute le vaste Gloria, dans lequel alternent moments d'intense recueillement (Et in terra pax, avec un merveilleux nimbe sonore entourant le mot « pax ») et de jubilation (Laudamus te), le tout baigné dans des sonorités allant du très dense au presque immatériel. Centre de l’œuvre par ses dimensions (presque 20 minutes), le Credo permet à Martial Caillebotte d'exprimer un véritable talent dramatique, de l'affirmation paisible de la foi (Credo) qui se voile progressivement d'inquiétude, voire de lueurs franchement dramatiques (belle trouvaille que le Crucifixus partiellement récité) à partir du Et in unum Dominum jusqu'à « et sepultus est », la musique traduisant une ambivalence permanente entre vies terrestre et céleste, à la grandeur solennelle du Et resurrexit qui émerge véritablement des ténèbres pour gagner lentement des régions baignées par une quiétude enjouée affranchie des pesanteurs d'ici-bas. L'Offertoire, non exempt d'éclats sombres, est une magnifique pièce orchestrale, le Sanctus un véritable péan entonné à cœur déployé, tandis que l’Élévation commence avec une diaphanéité presque inquiétante, comme un brouillard que le chant des solistes et du chœur vient lentement dissiper avant que retentisse la gloire de l'Hosanna. L’œuvre se termine sur un Agnus Dei tout d'harmonies apaisées, lumineuses, qui diffusent une immense tendresse et un véritable sentiment de délivrance. Il est intéressant de noter, pour finir, qu'au moment où Martial composait sa Messe, un certain Claude Monet, très lié à son frère Gustave qui lui apporta souvent son assistance en des temps difficiles, exécutait sa série de vues de la cathédrale de Rouen. Bien que contemporaines, ces deux approches esthétiques appartiennent à des univers très différents du point de vue du langage, l'une réinventant la vision de la réalité par une touche révolutionnaire, l'autre s'ancrant dans la tradition pour en faire surgir une œuvre encore romantique, mais elles se rejoignent cependant, au-delà des apparences, dans leur quête éperdue de couleur et de lumière.

Les troupes réunies sous la baguette de Michel Piquemal, dont on connaît les affinités avec la musique sacrée française, abordent cette partition plus complexe qu'on pourrait l'imaginer avec un enthousiasme et une conviction qui emportent immédiatement l'adhésion. Alors que certains mandarins ne cessent de nous seriner qu'il n'existe plus, aujourd'hui, de chef-d’œuvre inconnu, les interprètes nous démontrent avec brio qu'avec de l'intuition, de la ténacité et du talent, il est tout à fait possible de ressusciter des pages dont on peut se demander pourquoi elles ont fini par tomber dans un oubli immérité. Ici, grâce aux belles qualités plastiques d'un Chœur régional Vittoria d'Île-de-France dont la discipline et la ferveur font oublier un léger déficit de lisibilité peut-être dû à une prise de son un rien trop globalisante, Michel Piquemalà des solistes qui soignent chacune de leurs interventions pour obtenir un juste équilibre entre l'implication dramatique indispensable pour faire vivre le texte et la retenue expressive exigée par le contexte, et à un Orchestre Pasdeloup misant sur la sensualité sonore sans oublier pour autant la précision du trait, nous est révélée une œuvre d'une véritable hauteur d'inspiration qui prend place sans pâlir aux côtés des réalisations signées Gounod, Dubois ou Fauré, sans parler de tout ce qui reste encore à découvrir dans un répertoire encore trop négligé aujourd'hui. En abordant cette Messe avec humilité, en la traitant comme ils le feraient d'un ouvrage adoubé par la postérité, Michel Piquemal et ses musiciens en exaltent les parfums souvent capiteux, et si l'on pourrait rêver parfois d'un rien plus de transparence, ils la portent de la première à la dernière note avec une formidable énergie, une sensibilité réellement émouvante et une intelligence de tous les instants qui font que l'on est étonné, happé, touché et que l'on revient souvent et avec plaisir vers elle.

 

Je recommande donc à tous les amateurs de musique française et de répertoire sacré de faire l'acquisition de ce disque réussi, qui permet de découvrir en Martial Caillebotte un compositeur attachant et souvent inspiré qui mérite indiscutablement mieux que demeurer dans l'ombre de son frère, si talentueux soit-il par ailleurs. Michel Piquemal évoquait, il y a quelques semaines, son désir de poursuivre l'exploration du legs du musicien ; on espère que l'accueil réservé à cet enregistrement lui permettra de trouver les moyens et les soutiens nécessaires pour poursuivre l'aventure.

 

martial caillebotte messe solennelle de paques michel piqueMartial Caillebotte (1853-1910), Messe solennelle de Pâques

 

Mathilde Vérolles, soprano, Patrick Garayt, ténor, Éric Martin-Bonnet, basse
Chœur régional Vittoria d'Île-de-France
Orchestre Pasdeloup
Mathias Lecomte, orgue
Michel Piquemal, direction

 

1 CD [durée totale : 62'46"] Sisyphe 020. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. IntroïtKyrie

2. Agnus Dei

 

Un extrait de chaque plage du disque peut être écouté ci-dessous grâce à Qobuz.com :

 

Illustrations complémentaires :

Martial Caillebotte (Paris, 1853-1910), Martial Caillebotte au piano, sans date. Tirage photographique,12 x 17 cm, collection particulière © droits réservés. Photographie tirée du mini-site de l'exposition Dans l'intimité des frères Caillebotte.

Claude Monet (Paris, 1840-Giverny, 1926), La cathédrale de Rouen, façade ouest, soleil, 1894. Huile sur toile, 100,1 x 65,8 cm, Washington DC, National Gallery of Art

La photographie de Michel Piquemal est tirée du site internet du Chœur régional Vittoria d'Île-de-France.

 

Sincères remerciements à Rémi Firinciogullari.

 

Cette chronique est dédiée à la mémoire de Farid-Jean.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gallicismes
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commentaires

Framboise 01/05/2013 21:05


Les raisons n'avaient rien de pénible ! C'est gentil de vous en soucier : quelques tours au soleil ... qui j'espère ne m'ont fait perdre aucun message. J'ai un petit doute ...

Jean-Christophe Pucek 02/05/2013 07:33



Me voici rassuré, Framboise, et c'est une excellente chose que vos absences n'aient eu pour raison que le soleil. Vous n'avez rien perdu, je suis juste terriblement en retard dans mes messages
pour des raisons que je vous expliquerai.


Très belle journée à vous.



Framboise 29/04/2013 21:46


Pour diverses raisons, c'est seulement maintenant que je peux écouter intégralement cette messe, dans sa solennité, c'est sûr, mais sans rien de pesant. On avance comme vers une clairière, dans
la sérénité et parfois un brin d'exaltation. C'est très étonnant d'entendre ces harmonies romantiques et de percevoir ces perspectives mystérieuses quand on est plus habitué à l'évidence et à la
modernité des oeuvres picturales du frère, toujours assez géométriquement construites. Mais pourtant avec de grandes zones d'espace vide (ou lumineux vaudrait-il mieux dire), qui rejoignent
peut-être bien la contemplation du compositeur de musique sacrée ...


Quand la musique nous entraîne ainsi, c'est un plaisir rare. Mais la chronique y prépare bien !

Jean-Christophe Pucek 01/05/2013 20:33



J'espère que les raisons qui ont freiné votre écoute sont sans gravité, Framboise, et je suis vraiment ravi que vous ayez pu les dépasser pour vous plonger dans l'univers de cette Messe
Solennelle de Pâques que vous décrivez, je trouve, avec une justesse qui témoigne d'une écoute véritablement attentive.


Je pense, tout comme vous, que les deux frères, malgré leurs différences d'orientation artistique, se rejoignent dans ces espaces lumineux où se niche leur part de contemplation et de silence qui
les rend, du moins à mon goût, si attachants.


Un sincère merci pour votre commentaire et belle soirée à vous.



Henri-Pierre 07/04/2013 17:06


Cher ami, bien sûr que quand on prend une photo de famille, et c'est vrai pour bien d'autres représentations, on n'a pas pour ambition de "capter l'air du temps", mais c'est le temps qui passe
qui restitue à travers un témoignage devenu document la saveur d'une époque.

Jean-Christophe Pucek 12/04/2013 08:39



Tout à fait, mon ami, et c'est bien dans ce sens qu'il fallait lire ma remarque : il n'y avait pas d'intention particulière chez Martial Caillebotte, en dehors du fait d'immortaliser ceux qui lui
étaient proches. Le passage du temps a fait le reste.



Framboise 06/04/2013 23:07


En attendant de pouvoir entendre intégralement cette messe généreuse et toute nouvelle (c'est un plaisir de la découvrir !) je rêve un peu de l'entendre se déployer sous les voûtes de la
cathédrale ou de l'abbatiale voisine !

Jean-Christophe Pucek 07/04/2013 09:44



Je pense que l'écoute intégrale de cette Messe ne vous décevra pas, Framboise, je compte sur vous pour m'en dire plus si vous le souhaitez, le cas échéant. J'avoue que j'aimerais
beaucoup, moi aussi, entendre cette œuvre en contexte, mais j'ai bien peur que ce ne soit pas pour demain, hélas.


Je vous remercie pour votre commentaire et vous écris bientôt plus longuement hors ligne.



Attuel Josette Simone 04/04/2013 16:12


je n'ai pas voulu lire les autres commentaires, Jean Christophe, pour être authentique...Je viens ce jeudi ' avril de vivre un vrai moment de bonheur et de larmes (pardonnez moi) j'ai trouvé
cette messe - du moins vos extraits- très beaux, et j'ai aimé cette direction d'orchestre qui ne m'est pas inconnue, Je dois faire un retour en arrière dans ma mémoire, mais voici des extraits
solennels pour un évènement qui l'est, et je suis très émue.J'ai aimé le choeur , avec douceur, même si vous , vous lui trouvez encore des progrès à faire, et sans doute avezvous raison. C'est
votre culture queje n'ai pas qui nous apprend bien des choses. J'ai aimé aussi l'histoire de ces frères Caillebotte, et voilà un bel ensemble...à retrouver vite, je l'espère en d'autres oeuvres.
Je me procure le CD , vite, car j'ai la curiosité d'avoir la totalité de cette messe.Merci Jean Christophe pour cette belle émotion .

Jean-Christophe Pucek 04/04/2013 21:16



Vous avez parfaitement bien fait de ne pas lire les autres réactions avant de faire part de votre ressenti, Josette, c'est la meilleure façon de faire entendre une voix qui n'est que la vôtre.


Bien sûr, je suis touché de savoir l'émotion que cette Messe de Martial Caillebotte a pu provoquer en vous, et si j'ai émis quelques réserves, il ne faut pas les surestimer car, par
principe, je ne parle sur le blog que de disques qui m'ont vraiment plu; je serais d'ailleurs bien incapable de feindre l'enthousiasme sur un projet auquel je n'adhèrerais pas. J'espère que vous
allez pouvoir vous procurer cet enregistrement et découvrir le Gloria et le Credo, tous deux absolument magnifiques. Vous verrez que c'est une œuvre très séduisante lorsqu'elle
est entendue en intégralité et vers laquelle on prend véritablement plaisir à revenir.


Je vous remercie bien sincèrement pour votre commentaire.



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