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30 août 2013 5 30 /08 /août /2013 07:57

 

Jean Béraud Scène de bal

Jean Béraud (Saint-Pétersbourg, 1849-Paris, 1935),
Scène de bal
, c. 1880

Huile sur toile, 27 x 35 cm, Collection privée

 

centre musique romantique francaise palazzetto bru zaneOn ne l'attendait pas vraiment – « on n'en attend pas grand chose » ajouteront les sceptiques –, mais le voici qui revient au détour de l'été, avec sa barbichette, son binocle et son air un peu pincé de premier du conservatoire. Lui, c'est Théodore Dubois, que les lecteurs de ce blog connaissent bien depuis que le Palazzetto Bru Zane a eu, n'en déplaise aux manieurs de doubles-décimètres propres, selon eux, à dresser des hiérarchies artistiques, l'excellente idée de se pencher sur lui et de faire connaître, avec une ténacité qui l'honore, une partie de sa production, remettant en question, au passage, des certitudes que d'aucuns croyaient pourtant solidement établies.

 

L'oubli presque total, que certains se sont empressés de trouver justifié, dans lequel étaient tombées ses œuvres nous ont valu, jusqu'ici, une belle moisson d'inédits ; le disque publié il y a quelques semaines par Hyperion dans sa très riche collection The romantic piano concerto fait, en quelque sorte, figure d'exception, puisque deux des pièces qu'il propose ont déjà eu les honneurs de l'enregistrement, cette redite pouvant laisser supposer qu'elles sont peut-être en train de retrouver une place au répertoire. La plus ancienne d'entre elles, le Concerto capriccioso en ut mineur de 1876, avoue sa dette envers les modèles germaniques de Weber et Schumann, avec ses trois mouvements fondus en un seul ensemble. Theodore Dubois 1896Créée par Jeanne Duvinage, l'épouse du compositeur, au piano, cette page au romantisme assumé concentre l'essentiel de l'attention de l'auditeur sur la partie soliste, traitée avec une belle virtuosité que met encore plus en relief la sobriété sans nul doute volontaire de l'écriture symphonique. Un peu plus de vingt ans plus tard, le 30 janvier 1898, c'est une œuvre nettement plus ambitieuse que Dubois fait créer à l'Opéra de Paris sous les doigts de Clotilde Kleeberg et la baguette de Paul Taffanel. Son Concerto pour piano n°2 offre un très habile mélange d'influences puisqu’il s'abreuve autant au Rhin qu'à la Seine, le premier baignant assez largement les deux premiers mouvements – le choix de la tonalité de fa mineur donne vraiment une couleur toute romantique à l'Allegro liminaire, tantôt farouche, tantôt tendre, mais toujours sans excès, et l'Adagio con sentimento profondissimo, page d'un lyrisme frémissant mais retenu – tandis que la seconde irrigue profondément les deux autres, qu'il s'agisse de l'Allegro vivo, scherzando plein de verve ou du Finale, noté Con molta fantasia : Allegro con fuoco, récapitulation brillante et parfois amusée des épisodes précédents, mouvements qui ne sont pas sans rappeler souvent les facéties de Saint-Saëns. Au travers de ce concerto à l'écriture très équilibrée dans lequel l'orchestre ne se contente plus d'accompagner mais est, au même titre que le soliste, un acteur à part entière, c'est l'image d'un Dubois moins académique qu'on veut bien le prétendre qui transparaît ; certes, la maîtrise du métier que possède l'homme est patente et imprègne fortement le discours, mais un soupir ici, un sourire là apportent, pour qui leur prête attention, un indéniable supplément de chaleur. Faisons un dernier bond d'une vingtaine d'années. Notre compositeur achève, selon son Journal, sa Suite pour piano et orchestre à cordes le jour même de son quatre-vingtième anniversaire, le 24 août 1917. Cédric TiberghienCette œuvre est du meilleur Dubois et probablement un des plus beaux inédits livrés par l'entreprise de réhabilitation dont sa musique a fait l'objet. Traversés de lueurs inquiètes (le musicien fut très affecté par les destructions de la Grande Guerre) qui ne se dissiperont vraiment qu'avec le Finale, les trois premiers mouvements sont, malgré tout, animés d'une indiscutable énergie et trouvent un équilibre parfait entre puissance et transparence. Toute la partition choisit l'option d'une ligne claire, y compris dans l'Andante dont la sensualité sonore n'est pas exempte de nostalgie, et d'une tension qui ne se relâche jamais, et offre partout de magnifiques couleurs que pimente la surprise d'un balancement un peu jazzy ici ou d'une bouffée néoclassique là, fugaces comme des mirages mais témoignant que l'auteur n'était pas si sourd qu'on a bien voulu le prétendre, lui le premier, aux nouveautés de son temps.

Cédric Tiberghien et le BBC Scottish Symphony Orchestra, placés sous la direction attentive et très aiguisée d'Andrew Manze, un chef qui, rappelons-le, signa en qualité de violoniste quelques flamboyants disques de musique baroque, savent trouver le ton juste pour servir ces trois œuvres de Dubois. Leur version brillante du Concerto capriccioso fait jeu égal avec celle de Jean-François Heisser et l'Orchestre Poitou-Charentes (Mirare, 2011, voir ici), mais leur lecture du Concerto pour piano n°2 surclasse complètement celle, bénéficiant pourtant des couleurs des instruments anciens mais hélas piètrement enregistrée et assez peu sentie, de Vanessa Wagner et des Siècles (Musicales Actes Sud, 2012), à tel point que cette page qui m'avait alors semblé un peu froide et mécanique et, pour tout dire, plutôt ennuyeuse, se révèle, avec les nouveaux venus, d'un indéniable intérêt et porteuse d'un vrai plaisir d'écoute. Andrew ManzeIl faut rendre grâce au soliste et à l'orchestre d'oser, dans une œuvre qui le demande, une approche à fleur de sensibilité sans s'autoriser pour autant le moindre débordement, et louer la capacité qu'ils ont de faire vivre leurs dialogues et d'apporter au Concerto une ample respiration. La Suite qui, disons-le tout net, justifierait presque à elle seule l'achat du disque et mériterait de retrouver une place au programme des concerts, ne fait que confirmer les qualités dont font preuve les interprètes, qu'il s'agisse du raffinement du toucher, de la netteté des carrures et de la musicalité sans afféterie de Cédric Tiberghien, de la discipline et du phrasé impeccable du BBC Scottish Symphony Orchestra, ou de l'intelligence de la direction d'Andrew Manze qui sait visiblement très précisément ce qu'il veut faire de cette musique et s'emploie à la faire sonner de la façon la plus séduisante possible, en lui donnant ce qu'il faut de densité et de limpidité. Toutes ces remarquables individualités sont soudées par une envie de servir au mieux ce répertoire et l'implication comme la finesse qu'ils y déploient font mouche, en insufflant à ces pages ce qu'il faut de caractère sans jamais tomber dans l'effet de manche facile.

 

incontournable passee des artsSi vous aimez la musique française et Théodore Dubois, ce disque est, avec celui dirigé par Jean-François Heisser mentionné ci-dessus, fait pour vous, et je gage qu'il vous prodiguera bien des joies, dont vous verrez qu'elles ont le bon goût de s'accroître au fil des écoutes. On espère vivement que le Palazzetto Bru Zane continuera à honorer de sa confiance les musiciens qui ont fait la réussite de cet enregistrement et que l'on retrouvera avec plaisir dans d'autres projets.

 

Théodore Dubois Romantic Piano Concerto Tiberghien ManzeThéodore Dubois (1837-1924), Concerto capriccioso en ut mineur, Concerto pour piano et orchestre n°2 en fa mineur, Suite pour piano et orchestre à cordes en fa mineur

 

Cédric Tiberghien, piano
BBC Scottish Symphony Orchestra
Andrew Manze, direction

 

1 CD [durée totale : 65'24"] Hyperion CDA67931. Incontournable de Passée des arts. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

 

1. Suite pour piano et orchestre à cordes en fa mineur :
[I.] Moderato

 

2. Concerto pour piano n°2 en fa mineur :
[II.] Adagio con sentimento profondissimo

 

Un extrait de chaque plage de ce disque peut être écouté ci-dessous grâce à Qobuz.com :

 

Illustrations complémentaires :

 

Anonyme, Portrait de Théodore Dubois, 1896. Photographie, 46 x 34 cm, Paris, Bibliothèque nationale de France

 

La photographie d'Andrew Manze appartient au Helsingborgs Konserthus.

 

La photographie de Cédric Tiberghien est de Benjamin Ealovega.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gallicismes
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commentaires

Henri-Pierre 09/09/2013 18:04


"Air un peu pincé de premier du conservatoire" dis-tu, cher jean-x. Je me suis un peu attardé sur la physionomie de ce compositeur dont tu me parlais pour
la première fois il y a je pense un peu plus d'un an, et, à vrai dire je lui trouve l'oeil quelque peu fureteur et incisif. 
Cete musique m'est très émouvante, si le moderato passe par les diverses couleurs des variations contrastées d'une pensée, l'adagio vibre d'une tristesse distanciée aux accents de renoncement,
d'abandon.
Je m'exprime, j'en suis consccient très maladroitement, car il est difficile de cerner l'impalpable et d'enfermer le délicat dans des mots.
C'est de la très belle musique.

Jean-Christophe Pucek 12/09/2013 16:30



Je ne trouve pas du tout que tu t'exprimes maladroitement, cher ami, puisque ce que tu dis corrrespond à ton ressenti et ne saurait donc être tenu pour pataud ou je ne sais quoi dans ce genre.


J'aime beaucoup cette vieille barbe de Dubois (Théodore, pas Charles) qui, une fois que l'on oublie le très respectable monsieur qu'il a été (prix de Rome, directeur du Conservatoire, dûment
légiondhonneurisé, etc.) est un musicien sensible dont les œuvres révèlent bien des trésors, plus abondants encore une fois sa carrière officielle terminée, comme s'il s'était libéré
d'un poids. J'espère qu''il reste encore des pages comme celles-ci à découvrir, en tout cas.



Christine Filiod-Bres 02/09/2013 16:31


J'ai lu sur le réseau que ce billet était le 300eme. Quel beau bilan Jean-Christophe et quel réconfort ce doit être, que de voir le chemin parcouru, depuis le premier, avec cette photo dans la
neige, très énigmatique, et que j'aime infiniment. J'ai aussi bien à l'esprit que vous n'êtes pas parti de rien, puisqu'avant Passée des Arts, il y avait Jardin baroque, que je n'ai pas connu, et
ceci illustre ce que vous dites souvent, qu'en art, il n'y a pas de génération spontanée et que les oeuvres résultent aussi du passé et de tout un processus, notion à laquelle vous avez eu le
mérite de me faire réfléchir.  Je mesure la somme de travail accompli. Je vois qu'en cette rentrée, vous êtes plein d'énergie et de projets, et ça me fait très plaisir pour vous. Ce Théodore
Dubois est plutôt une bonne surprise je dois dire, et j'ai eu plaisir à écouter,les extraits que vous nous proposez, car c'est la caractéristique de Passée des Arts, de nous conduire vers des
chemins de traverse, pour découvrir des oeuvres et des compositeurs inconnus de nous. De cela, soyez remercié, et belle vie à Passée des Arts. Christine.   

Jean-Christophe Pucek 12/09/2013 17:21



Effectivement, chère Christine, ce billet est le 300e, son millésime doit même être un peu supérieur car j'ai procédé à quelques discrets élagages cet été.


Passée des arts est, mine de rien, déjà un chemin assez long dont Jardinbaroque était, sans le dénigrer, une manière de brouillon ou d'esquisse et peut-être y aura-t-il un jour un après Passée
des arts, qui sait ? En tout cas, pas de génération spontanée ici comme ailleurs — dans le domaine de la création, cette impossibilité est une des raisons majeures qui me fait m'opposer à la
notion bancale de génie.


Le plus amusant, c'est qu'un des commentateurs, sur le réseau, a justement qualifié la musique de Dubois de « sans génie », ce à quoi j'ai répondu que je ne savais pas bien ce que ça voulait
dire, chaque compositeur ayant, selon moi, son génie, au sens que Platon pouvait donner à ce terme.


Je vous remercie pour votre mot et vos encouragements toujours si chaleureux.


De bien bonnes pensées à vous.



Marie-Reine 02/09/2013 12:24


Ainsi vous touchez Dubois à nouveau ? Pour notre plus grand plaisir, cher Jean-Christophe :) J'ai bien souri à votre couplet sur "les manieurs de doubles-décimètres" qui, au jeu des devinettes
musicales, seraient peut-être très surpris d'avoir apprécié ce qu'ils ignoraient être de notre Théodore.


Pour l'instant, j'ai écouté, et fort aimé, les deux extraits que vous proposez et je suis particulièrement sous le charme de l'Adagio. C'est que je ne résiste pas quand on me prend par les
sentimento profondissimo, molto cantando ed espressivo et autre delicatissimo que j'ai pu voir sur la partition. Ce qui m'a frappée, c'est la grande sobriété des moyens à
l'œuvre dans cette bien belle page : une partie de piano toute simple, le plus souvent les deux mains jouant à l'unisson et en constant dialogue avec l'orchestre.


Un grand merci pour la sensible et détaillée chronique de ce disque qui, par son contenu et la qualité de l'interprétation, méritent bien votre Incontournable. À présent, je vous embrasse bien
affectueusement, referme mon éventail et pars rejoindre ces messieurs. J'hésite entre le tabouret bas capitonné et le velours bleu du siège à la lyre d'or.


 

Jean-Christophe Pucek 12/09/2013 18:10



Je vais vous faire un aveu, chère Marie-Reine : j'aime toucher Dubois et je crois bien que si l'occasion m'en est encore donnée, j'y reviendrai avec grand plaisir, en laissant certains manieurs à
leurs arguties rassies.


Je ne sais si vous avez eu le temps, depuis que vous avez posté ce commentaire auquel je réponds fort tard (j'ai honte), d'écouter ce bien beau disque dans son intégralité; si c'est le cas,
j'espère qu'il vous aura donné autant de joie qu'à moi (je pousse même le vice à y revenir alors que je n'ai plus à le chroniquer). On y retrouve, dans les meilleures pages (et elles sont en
majorité, il n'y a que le Concerto capriccioso pour m'emballer un peu moins), cette économie de moyens qui marquait aussi In memoriam mortuorum ou la Suite concertante pour
violoncelle, piano et orchestre en leur conférant une émotion réellement palpable.


Je suis certain que ces messieurs vous feront bon accueil (j'aime beaucoup la séparation très nette entre sphères publique et privée dans ce tableau, raison de mon choix) et avant de vous laisser
en aussi bonne compagnie, je vous embrasse bien affectueusement en vous remerciant bien sincèrement pour votre commentaire.



Marie 30/08/2013 17:27


Pour contrer les doubles décimètres, tu as pris les mesures qui s'imposent : valoriser en proposant ...

Jean-Christophe Pucek 01/09/2013 06:44



Je déteste les trousseurs de hiérarchies, si tu savais. Je ne prétends pas que tout se vaut, bien entendu, mais le jugement humain est tellement fragile.



Marie 30/08/2013 13:03


Le plaisir d'écoute est le meilleur argument qui soit et je succombe .... Un vif merci.

Jean-Christophe Pucek 01/09/2013 06:41



Ce serait terrible qu'il n'y ait pas de plaisir d'écoute, très chère Marie : imagines-tu un disque dont on te dirait que c'est superbe mais qu'on n'y trouve pas d'agrément ? Plus sérieusement, j'espère que tu vas t'offrir ce beau Dubois qui ne manquera pas de te ravir, j'en suis certain.



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