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12 septembre 2013 4 12 /09 /septembre /2013 07:57

 

Richard Wilson Hounslow Heath

Richard Wilson (Penegoes, 1713/14-Colomendy Hall, 1782)
Hounslow Heath
, c.1770

Huile sur toile, 42,5 x 52,7 cm, Londres, Tate Gallery

 

Parmi les entreprises discographiques de ces dernières années, il en est une à laquelle ses multiples qualités valent de connaître une heureuse fortune tant auprès des critiques que d'un public grandissant. Lancée en septembre 2010, l'intégrale à venir de la musique pour pianoforte seul de Mozart confiée à Kristian Bezuidenhout par Harmonia Mundi, dont ne devraient être exclues que les pièces de jeunesse pensées pour le clavecin, est forte aujourd'hui de quatre généreux volumes sur les neuf qu'elle devrait comporter au total, autant de réalisations qui sont en train de redessiner, sans hâte et avec une remarquable constance, l'image que nous avions de ce répertoire.

Pianoforte de Mozart Anton Walter Vienne 2012Pourtant, y compris sur instruments anciens comme c'est le cas ici, le musicien ayant choisi de jouer des copies de deux pianoforte d'Anton Walter, dont on sait que Mozart lui en avait acheté, en 1784, un exemplaire que l'on peut toujours voir aujourd'hui dans la maison natale du compositeur à Salzbourg, les lectures du corpus des sonates, étendu ou non aux fantaisies, variations et « petites » pièces, ne manquent pas. Pour nous en tenir à des visions « historiquement informées », les pionniers Paul Badura-Skoda pour Astrée et Malcolm Bilson, un des maîtres de Kristian Bezuidenhout, pour Hungaroton, tous les deux à la fin des années 1980, ou, un peu plus tard, Alexei Lubimov pour Erato puis Ronald Brautigam pour BIS, sans parler des disques isolés d'Andreas Staier (Harmonia Mundi), Jos Van Immerseel (Accent et Sony) ou Robert Levin (DHM), ont donné à entendre un Mozart débarrassé de sa patine romantique et rendu à la sonorité des pianos de son temps, une démarche à laquelle on peut adhérer ou non mais qui a eu le mérite de remettre en cause un certain nombre de certitudes et d'habitudes d'écoute. Cette nouvelle intégrale s'inscrit donc dans ce qu'il est déjà possible de nommer une tradition, aussi récente soit-elle, dont elle bénéficie des trouvailles.

La caractéristique qui frappe le plus instantanément à l'écoute de ces quatre disques est sans doute leur extraordinaire séduction sonore, fruit à la fois des progrès dans la facture des copies de pianoforte utilisées et de la fidélité de l'interprète à un lieu et à une équipe d'enregistrement inchangés depuis le premier volume. Ce charme immédiat qui, avouons-le, faisait parfois défaut à certaines réalisations antérieures, est ici pleinement mis en valeur par des prises de son à la fois claires et chaleureuses, permettant de goûter avec ce qu'il faut d'ampleur et de recul acoustiques les qualités du jeu de Kristian Bezuidenhout. Ce dernier montre, tout d'abord, un toucher d'un raffinement rare soutenu par une grande fermeté qui l'empêche de tomber dans une quelconque forme de préciosité ou de vanité et lui permet de rendre sensibles toutes les nuances de la musique en les mettant entièrement au service de l'expression, ce qui vaut des instants réellement suspendus, comme l'Andante cantabile de la Sonate en si bémol majeur KV 333 (volume 3) qui se déploie comme une confidence murmurée dans un souffle. Le musicien étonne ensuite par un sens de la construction qui ne peut que laisser admiratif ; qu'il s'agisse de sa capacité à ne jamais perdre le fil d'un discours auquel il sait, sans jamais forcer les choses, imprimer une tension et un élan bien réels qui, entre autres mérites, permettent aux différents cycles de variations de sortir, contrairement à ce que l'on observe souvent, de l'ornière de l'exercice de salon quelque peu répétitif et de faire jeu égal, du point de vue de l'intérêt musical, avec les sonates ou les fantaisies, ou de la conception du programme de chaque disque, organisé non comme un projet encyclopédique, mais comme un récital aux humeurs variées évoquant ceux que l'on pouvait entendre au XVIIIe siècle, où, à l'instar du volume 4, les très sérieux Prélude et Fugue en ut majeur KV 394 pouvaient côtoyer les nettement plus légères Variations sur « Je suis Lindor » KV 354, dont le thème est emprunté à la musique de scène composée par Antoine Laurent Baudron pour le Barbier de Séville de Beaumarchais, il est évident que tout, dans ce parcours mozartien, a été conçu avec la même intelligence qui, en ne laissant rien au hasard, permet à l'interprète de gagner en liberté et en inventivité. Car, ne nous y trompons pas, si l'approche de Kristian Bezuidenhout est éclairée par les plus récentes avancées musicologiques, elle est avant tout celle d'un authentique musicien qui s'investit avec beaucoup d'intensité dans les lectures qu'il offre tout en sachant rester suffisamment en retrait pour que l'attention se porte uniquement sur la musique. kristian bezuidenhoutL'attention avec laquelle il traite des pièces qui, sous d'autres doigts, tournent parfois un peu en rond, comme l'étonnante Sonate en si bémol majeur KV 570 (volume 1), dont le matériau réduit et la structure parfois répétitive sont révélatrices de la crise que traversait alors Mozart, ou le Rondo en ré majeur KV 485 (volume 2), œuvre qui mise tout sur son charme et sa fraîcheur, et en tire le meilleur comme il le fait de pages auxquelles leur profondeur d'inspiration a valu d'être couronnées de louanges par la postérité (Fantaisie en ré mineur KV 397, Sonate en fa majeur KV 332, Sonate en ut mineur KV 457, entre autres), en dit long sur son humilité et sa volonté de ne pas se cantonner aux évidences rebattues sur le répertoire mozartien. Là où certains de ses confrères font qui dans un classicisme de bon aloi mais parfois sans grande personnalité, qui dans la surprise permanente d'aventure percussive, Kristian Bezuidenhout sonde le texte avec une infinie subtilité, en dosant minutieusement ses effets sans jamais en abuser. Ses détracteurs lui reprocheront probablement d'être trop discret, trop pudique, mais j'aurais aujourd'hui bien du mal à me résoudre à cesser de suivre un interprète qui, pour être finalement si peu dans la démonstration nombriliste, offre tant à entendre de ce que l'on imagine être Mozart tel qu'en lui-même.

Peut-être faut-il chercher une part des secrets d'une telle entente dans l'amour que l'interprète porte au pianoforte, cet « instrument tendre et introspectif », pour reprendre ses propres termes, dont il connaît visiblement parfaitement les ressources si l'on en juge par la façon dont il en exploite les couleurs, les nuances dynamiques et même les limites sonores, mais aussi dans le choix qu'il a fait de se cantonner le plus possible à la musique de Mozart afin de ne pas risquer un trop grand éparpillement, une décision un peu folle mais surtout diablement courageuse lorsque l'on songe au papillonnage qui signe notre époque, mais dont les bénéfices sont clairement audibles dans ces quatre premiers disques.

Je vous laisse à votre tour vous faire votre propre opinion en choisissant, selon votre propre fantaisie, l'un ou l'autre ou, pourquoi pas, l'ensemble de ces enregistrements qui, selon moi, méritent tous de figurer dans votre discothèque. Puissiez-vous goûter ce parcours mozartien placé sous le signe de l'intelligence, du brio, de la sensibilité et d'un authentique compagnonnage dont j'attends pour ma part, peut-être comme vous désormais, la prochaine étape.

 

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), La musique pour clavier

 

Kristian Bezuidenhout, pianoforte
(Derek Adlam, 1987, d'après Anton Walter, Vienne, c.1785 pour le volume 1 et Paul McNulty, 2009, d'après Anton Walter et fils, Vienne, 1805 pour les suivants)

 

Mozart Keyboard Music volume 1 BezuidenhoutVolume 1 : Fantaisie en ut mineur KV 475, Sonate en fa majeur, KV 533/494, Sonate en si bémol majeur KV 570, Variations sur « Unser dummer Pöbel meint » en sol majeur KV 455

 

1 CD [durée totale : 72'15"] HMU 907497. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire, sur le site de l'éditeur ou ici.

 

Extrait proposé :

 

Sonate en si bémol majeur KV 570 : [I] Allegro

 

Mozart Keyboard Music volume 2 BezuidenhoutVolume 2 : Sonate en ut majeur KV 330, Rondo en la mineur KV 511, Rondo en ré majeur KV 485, Adagio en si mineur KV 540, Sonate en ut mineur, KV 457

 

1 CD [durée totale : 70'42"] HMU 907498. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire, sur le site de l'éditeur ou ici.

 

Extrait proposé :

 

Rondo en ré majeur KV 485

 

Mozart Keyboard Music volume 3 BezuidenhoutVolume 3 : Sonate en si bémol majeur KV 333, Variations sur « Ein Weib ist das herrlichste Ding » en fa majeur KV 613, Fantaisie en ut mineur KV 396, Sonate en fa majeur KV 332

 

1 CD [durée totale : 69'04"] HMU 907499. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire, sur le site de l'éditeur ou ici.

 

Extrait proposé :

 

Sonate en fa majeur KV 332 : [II] Adagio

 

Mozart Keyboard Music volume 4 BezuidenhoutVolume 4 : Fantaisie en ré mineur KV 397, Sonate en ré majeur, KV 311, Prélude et Fugue en ut majeur KV 394, Variations sur « Je suis Lindor » en mi bémol majeur KV 354, Sonate en sol majeur KV 283, Fantaisie en ré mineur (version complétée par Müller) KV 397

 

1 CD [durée totale : 71'28"] HMU 907528. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire, sur le site de l'éditeur ou ici.

 

Extrait proposé :

 

Fantaisie en ré mineur KV 397

 

Illustrations complémentaires :


La photographie du pianoforte de Mozart (Anton Walter, Vienne, début des années 1780), exposé à Vienne en avril 2012, est de Herwig Prammer © Reuters

La photographie de Kristian Bezuidenhout, tirée du site de l’artiste, est de Marco Borggreve.

 

Un merci tout particulier à Christian pour les pochettes des quatre disques.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

Mi 16/09/2013 00:16


Mettons nous donc en route, avec la liberté folle et l'obstination d'un enfant ... Il est doux de se laisser guider toutefois vers cette beauté !

Jean-Christophe Pucek 19/09/2013 14:58



Je crois qu'il faut savoir musarder pour mieux cueillir toutes les beautés que la musique (les arts, plus généralement) nous offrent, Michèle. Ces quatre extraits sont des petits cailoux blancs.



cyrille 15/09/2013 16:35


Lu, d'abord, avec une attention toute particulière...


Ecouté avec intérêt et surprise (j'entends si peu Mozart sur clavier d'époque). Quant à Kristian Bezuidenhout, qu'écrire de plus ? Si ce n'est souscrire au pertinent "portrait" que tu en fait.


Bien des bises, Jean-Christophe. Bon dimanche (sans doute d'écriture suite à Ambronay...)  

Jean-Christophe Pucek 19/09/2013 15:11



Kristian Bezuidenhout est un musicien d'exception et je méditais de consacrer quelques lignes à son projet Mozart depuis déjà quelque temps, cher Cyrille. C'est chose faite, sans l'aide
d'Harmonia Mundi, il va sans dire, puisque ce label continue à mépriser tranquillement les blogueurs.


Je te remercie d'avoir donné de ton temps à cette chronique et je t'embrasse.



Henri-Pierre 12/09/2013 20:25


Un raffinement rare dis-tu, oui, c'est ce qui frappe dès le départ, mais allié aussi à une détermination évidente.
Allez, bousculons les siècles, ces musiques sont un "temps retrouvé", on voit en entendant ces sons bruire une époque qui m'est si chère, elle aussi toute en rafinements mais assortie d'une
obsession de la raison.
Et puis ce beau meuble de 1784 passerait pour être Directoire.

Jean-Christophe Pucek 19/09/2013 16:45



Il en faut, de la détermination, pour mener à bien un tel projet de nos jours, mon ami, et je crois que si ce remarquable musicien a choisi cette voie, c'est qu'il est convaincu qu'il a à y
apporter un regard renouvelé. Ton idée de « temps retrouvé » correspond, ma foi, plutôt bien à ce que j'ai pu ressentir en écoutant ces quatre disques qui, j'en suis convaincu, te plairaient
beaucoup.



AnnickAmiens 12/09/2013 15:37


Même si je ne possède pas beaucoup de CD de Mozart, je l'écoute et ces trois morceaux sont superbement joués, c'est fort agréable ... mais Fauré aussi me fait beaucoup plus vibrer, surtout depuis
que j'ai eu l'occasion de chanter son requiem, dirigé par Jean-Philippe Courtis, devenu par la suite Basse à l'Opéra de Paris. Quel souvenir inoubliable que de chanter dans un tel choeur, (Union
Musicale d'Airaines dans la Somme).
Bel après-midi Jean-Christophe

Jean-Christophe Pucek 12/09/2013 16:20



Je suis arrivé à Fauré par la grâce d'un film, Annick : Un dimanche à la campagne de Bertrand Tavernier qui fait une très large place à sa musique de chambre. Ça a été une révélation et
ses œuvres ne m'ont plus guère quitté depuis. Tout comme toi, même si je n'ai pas eu le plaisir de le chanter (ce qui est préférable pour tout le monde, crois-moi), j'aime beaucoup son
Requiem, du moins dans sa version originale de 1893 (effectifs réduits, orchestre sans violons, sauf le solo du Sanctus) dont je me permets de te conseiller, si tu ne le connais
pas déjà, l'enregistrement de Philippe Herreweghe (Harmonia Mundi) qui a été réédité à prix doux.


Bonne fin d'après-midi à toi.



Pierre Benveniste 12/09/2013 09:55


Comparés à ceux de Clementi et J.Haydn, le corpus des sonates pour clavier de Mozart est certes moins flamboyant mais est assez révélateur de l'évolution du compositeur entre 1774 et 1789. A
partir de 1785, sous l'influence de Clementi et de J. Haydn, Mozart adopte une nouvelle manière de composer, il va construire ses mouvements sur un thème unique. Le rondo K 485 (qui est tout sauf
un rondo), le 1er mvt de la sonate K 570 en sont de beaux exemples. Ce style un peu austère pourrait sembler manquer de naturel chez un compositeur amoureux de la belle mélodie, il trouve
toutefois son accomplissement dans le sublime andante de la sonate en fa K 533 (1788) qui, à mon humble avis, est d'une profondeur inégalée dans son oeuvre pour clavier. 


Merci encore pour ce magnifique enregistrement. 


Piero

Jean-Christophe Pucek 12/09/2013 14:43



Je pense que ces trois compositeurs contemporains ne poursuivaient pas forcément les mêmes buts et vous avez raison de rappeler, Pierre, l'importance de la fluidité mélodique chez Mozart, un
héritage au moins partiel, à n'en pas douter, de son séjour auprès de Johann Christian Bach.


J'ai volontairement choisi des extraits assez différents puisés dans ces quatre disques pour montrer la variété de l'inspiration de Mozart et aussi les qualités d'un pianiste qui sait, comme vous
l'avez entendu, se mettre à l'écoute de la musique pour nous en restituer toutes les nuances.


J'espère que cette petite chronique vous aura donné l'envie d'en entendre plus.


Merci pour votre commentaire.



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