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16 octobre 2011 7 16 /10 /octobre /2011 15:41

 

diego velazquez trois musiciens

Diego Velázquez (Séville, 1599-Madrid, 1660),
Trois musiciens
, c.1616

Huile sur toile, 111 x 88 cm, Berlin, Staatliche Museen.

 

Depuis ses débuts discographiques en 1998, Le Poème Harmonique s’est attaché à redécouvrir des répertoires souvent complètement tombés dans l’oubli qu’il a su, mieux que beaucoup d’autres, revivifier et partager avec un public toujours plus nombreux. Après un voyage, l’année dernière, en ses chères terres italiennes à l’occasion d’un enregistrement où se côtoyaient Monteverdi et Marazzoli, ses pas le ramènent aujourd’hui vers la France du XVIIe siècle, son autre territoire d’élection, dans un programme rassemblant des pièces inédites du compositeur espagnol Luis de Briceño, un courageux projet publié, avec un soin qui l’honore, par Alpha.

La vie de Luis de Briceño demeure aujourd’hui très partiellement connue. Les documents fixent sa période d’activité entre 1614, date à laquelle un de ses sonnets est inséré dans un ouvrage d’un seigneur gascon nommé Moulère, et 1627, lorsque son épouse française, Anne Gaultier, lui donne un second fils après un premier né en 1622. En 1626, son recueil de pièces pour guitare intitulé Método mui facilissimo para aprender a tañer la guitara a lo Español paraît à Paris, chez Pierre Ballard. Comme l’explique Thomas Leconte de façon détaillée dans le livret d’accompagnement très documenté qui accompagne le disque, cette publication constitue un jalon important dans l’implantation de la pratique de la guitare dans une France qui entretenait des rapports distants et teintés de dédain envers l’instrument et l’Espagne. Le pays, dont la littérature s’était pourtant diffusée tôt en France grâce à l’incroyable succès de la traduction française réalisée en 1540 par Nicolas d’Herberay des Essarts, à la demande de François Ier, de la version élaborée par Garci Rodríguez de Montalvo d’Amadis de Gaule (Saragosse, 1508), était regardé avec méfiance pour avoir soufflé sur les braises des Guerres de religion par son catholicisme intransigeant ; la guitare, de son côté, souffrait de l’hégémonie du luth dont la réputation de noble délicatesse jetait sur elle l’opprobre d’être vulgaire et peu propre à charmer des oreilles raffinées – on est loin de la renommée qui s’attachera, dans la seconde moitié du XVIIe siècle, au nom des guitaristes gravitant dans l’entourage de Louis XIV, Francesco Corbetta et Robert de Visée. diego velazquez trois musiciens detailCependant, des formes musicales venues d’Espagne s’étaient durablement implantées en France dès la fin du XVIe siècle et certaines d’entre elles, comme la passacaille ou la sarabande, allaient d’ailleurs connaître, après une phase d’assimilation qu’on serait presque tenté de nommer ennoblissement, une glorieuse postérité dans leur pays d’adoption, quand bien même le caractère hispanique continuait à y être raillé pour son orgueil et ses excès en tout genre.

La Método de Luis de Briceño laisse le champ d’interprétation largement ouvert, car, les mélodies y sont notées de façon très elliptique, obligeant les musiciens à partir à la recherche de sources contemporaines plus loquaces puis de se livrer à un minutieux travail de reconstruction. Apparaît alors un singulier recueil qui, tout en revendiquant bien haut son ancrage espagnol, non seulement par l’utilisation de la langue mais aussi par celle d’airs populaires comme fondement de certaines pièces (Villano El cavallo del marqués, Villancico Venteçillo murmurador), sait aussi faire place, de façon tout à fait astucieuse, à quelques morceaux d’inspiration française et clairement désignés comme tels, qu’il s’agisse d’un air (Tono francés) ou d’une sarabande (Çaravanda françesa). Ce qui était sans doute un argument purement commercial à l’origine nous permet aujourd’hui de nous faire une idée des échanges existant entre deux univers musicaux a priori éloignés en n’entrevoyant pas ceux-ci, une fois n’est pas coutume, uniquement du côté français. Les pièces, dont l’esthétique se rapproche parfois de l’univers du madrigal italien, explorent une large palette d’affects, du tourment amoureux à l’ironie la plus cinglante, en un festival de rythmes et de couleurs parfois assez enivrantes, dont  les morceaux instrumentaux comme l’Españoleta ou la Danza de la Hacha apportent également un vibrant témoignage. À la fois vigoureuse et raffinée, la production de Briceño se révèle d’une richesse assez foisonnante dont le mélange d’inspirations à la fois savantes et plébéiennes nous permet d’imaginer sans mal, lorsqu’on le met en perspective avec ce que l’on connaît du goût du règne de Louis XIII, le mélange de fascination et de rejet que pouvait provoquer la musique espagnole.

Le Poème Harmonique (photographie ci-dessous) aborde ce programme avec la sensualité et le souci de l'éloquence qui constituent, aujourd’hui comme hier, sa signature immédiatement identifiable. Comme souvent avec cet ensemble, l’auditeur ne peut qu’être frappé par le degré de maturité atteint par un projet dont on sent qu’il a été élaboré et porté avec un soin infini puis réalisé sans rien laisser au hasard. Soulignons d’emblée que ce disque bénéficie d’une prise de son de grande qualité signée par Frédéric Briant, dont la précision et la chaleur contribuent largement à lui conférer un charme extrêmement prégnant. Les sept instrumentistes réunis autour de Vincent Dumestre font preuve d’un sens aigu de l’animation et du rebond rythmique mais aussi d’un merveilleux sens de la couleur, tissant une étoffe sonore pleine de moirures extrêmement séduisantes dans laquelle chaque élément a été soigneusement dosé pour trouver sa place de façon naturelle (splendide Españoleta). Ainsi, les percussions, souvent utilisées de façon tonitruante dans ce type de répertoire, soulignent ici le discours sans se faire indiscrètes, tandis que les cordes pincées le colorent sans l’envahir, donnant une leçon de sobriété dont des ensembles comme L’Arpeggiata gagneraient à s’inspirer. le poeme harmoniqueDes deux chanteuses ici réunies, c’est, à mon sens, Isabelle Druet, dont l’aisance vocale stupéfiante et l’épanouissement croissant du timbre corsé et lumineux ne cessent de se confirmer, qui livre la prestation la plus aboutie du point de vue de la caractérisation dramatique et de l’implication, deux qualités qu’elle porte au plus haut dès une renversante Pasacalle Que tenga yo mi mujer. Non que Claire Lefilliâtre démérite, tout au contraire ; sa voix allie toujours profondeur et noblesse, sa technique demeure toujours aussi solide, mais son tempérament plus contemplatif est simplement, à mon avis, moins à son aise dans des musiques qui nécessitent un peu plus d’alacrité que d’onctuosité, le décalage entre les deux interprètes étant assez net dans les pièces en duo, objectivement les moins convaincantes d’une réalisation qui souvent tutoie l’excellence. Comme à son habitude, Vincent Dumestre parvient à fondre toutes ces remarquables individualités en un tout parfaitement cohérent, organisé avec une intelligence rare et un souci constant de l’esthétique. Outre la réunion de talents qu’elle propose, un des atouts majeurs de cette lecture réside dans son refus de l’effet facile et son rejet de tout exotisme de pacotille au profit d’une concentration sans sécheresse dont le seul but est de servir au mieux la musique sans jamais la prendre en otage. On me rétorquera peut-être que l’on aurait aimé parfois un peu plus de piment ; certes, mais il me semble aussi que cette Espagne vue au travers de lunettes françaises se défend de fort belle façon et que, dans cette optique, on peut difficilement rêver interprétation plus juste.

Je vous recommande donc cet excellent disque Briceño du Poème Harmonique qui constitue une découverte aussi savante que réjouissante d’un répertoire jusqu’ici difficilement accessible. Saluons, une nouvelle fois, le travail de défrichage que mènent Vincent Dumestre et les musiciens qu’il fédère autour de ses projets, une attitude qui tranche si heureusement sur la confortable routine qui a gagné, ces dernières années, nombre d’ensembles de musique baroque.

 

luis de briceno el fenix de paris poeme harmonique vincentLuis de Briceño (documenté 1614-1627), El Fenix de Paris. Œuvres vocales et instrumentales (+ Francisco Berxes et anonymes)

 

Claire Lefilliâtre, soprano
Isabelle Druet, mezzo-soprano
Le Poème Harmonique
Vincent Dumestre, guitare baroque & direction

 

1 CD [durée totale : 71’10”] Alpha 182. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Luis de Briceño : Danza de la Hacha

2. Francisco Berxes : Andalo çaravanda, Çaravanda
Isabelle Druet

3. Luis de Briceño : Ay amor loco, Tono françes
Claire Lefilliâtre

4. Anonyme : Canario

 

Illustration complémentaire :

La photographie du Poème Harmonique, empruntée au site de l’ensemble, est de Guy Vivien.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

Marie 22/10/2011 12:07


Dommage que les agences du mécène ne le proposent pas aux clients, ce qui arrive parfois pour des expositions, ou alors c'est réservé à la capitale !


Jean-Christophe Pucek 22/10/2011 16:12



Serait-ce précisément ce mécène qui fait travailler tes économies pour permettre aux artistes d'enregistrer de jolis disques, chère Marie ? Entre nous, j'imagine d'ici la tête du banquier découvrant dans son courrier ce CD en cadeau; remarque, s'il n'en veut pas,
on l'en débarrasse bien volontiers



Marie-Reine 21/10/2011 12:25



Vous savez déjà que, par-delà leur contenu musical, historique ou pictural, les billets de Passée - et je les chéris aussi pour cela - ont souvent des retombées inattendues dans la maison du
quai. Celui-ci a permis à l’un de ses habitants d’évoquer longuement un lointain voyage, suite à une bourse d’études, consacré au reboisement en Vieille-Castille. Voyage qui a permis de découvrir
les merveilles de Burgos, Ávila et Segovia à dos de moto avec les ingénieurs forestiers tout en inspectant les plants de pin ou de peuplier poussant dans leur petit trou.


Après l’Espagne et les Flandres avec Peñalosa, Briceño a permis de creuser davantage les liens entre l’Espagne et la France. Nous avons été complètement sous le charme de ce nouvel
enregistrement. Vous avez raison de souligner la qualité de la prise de son qui, dès le premier extrait, apparaît comme vraiment exceptionnelle.


J’ai pu entendre Isabelle Druet dans Carmen à Metz l’an dernier et dans d’autres concerts. Je reste époustouflée par son excellence dans des répertoires
très différents. Je connais moins Claire Lefilliâtre et j’ai trouvé que leur duo fonctionne très bien dans l’a capella plein d’émotion du
Villancico Non soy yo.


Nous avons beaucoup goûté la Pasacalle Que tenga yo a mi mujer, la trouvant très proche des chants sépharades. Cette parenté fait souhaiter peut-être
davantage de “variations ornementales” de la part de la chanteuse dans les différentes strophes.


Coup de cœur pour l’Españoleta mais aussi pour la Pasacalle n° 11 aux couleurs harmoniques plus
inattendues et la très courte pièce qui la suit.


Pour finir, je suis très admirative du travail de restitution-reconstruction accompli par Vincent Dumestre. J’ai pu voir des facsimilés de Briceño
sur un site spécialisé et mesure l’ampleur de la tâche. Merci donc pour ce beau billet que colore ce fabuleux jaune de Velázquez, pour les heures qu’il a adoucies dans la maison du quai et grand
merci au Poème harmonique d’avoir fait renaître un tel Fenix.



Jean-Christophe Pucek 22/10/2011 16:41



Ce que j'adore, Marie-Reine, c'est que vos pas ne vous ramènent jamais jusqu'ici sans qu'une belle histoire ne s'invite à leur suite et ce commentaire ne fait pas exception. Soyez-en doublement
remerciée. Je suis toujours très ému de lire que mes petits billets peuvent ainsi faire ressurgir des fragments d'histoire et ressusciter des souvenirs, ce qui constitue, à mes yeux, une
extraordinare récompense du travail que je fournis.


Je vous avoue que si j'ai été, dans l'ensemble, séduit par cet enregistrement Briceño dans lequel je retrouve toutes les qualités qui me font suivre attentivement le Poème Harmonique depuis
bientôt 15 ans, je suis resté, par instants, un peu sur ma faim, pour les raisons exposées au fil de cette chronique. Bien entendu, ces menus bémols n'enlèvent rien au magnifique travail de
reconstruction opéré par Vincent Dumestre, que vous rappelez fort à propos, et aux talents qu'il a su convoquer autour de ce projet, instrumentistes, chanteuses et preneur de son. Je m'attendais
sans doute à un peu plus de flamme par instants, à une vision ponctuellement plus incarnée. Je partage, en revanche, complètement votre coup de coeur pour l'Españoleta, peut-être ma
pièce préférée du disque et que je n'ai pas proposée à l'écoute pour laisser aux lecteurs curieux le bonheur de la découvrir par eux-mêmes.


Mes pensées vous rejoignent et vous accompagnent fidèlement ainsi, bien sûr, que les habitants de la maison du quai.


 


PS : je ne sais pas si vous avez vu le lien que j'ai donné, dans une autre réponse, vers Google Art Project, qui permet de voir de très près ce magnifique Velázquez, mais au cas où il vous aurait
échappé, il est visible ici.



Framboise 19/10/2011 23:15



Je ne connaissais pas ce "projet artistique" et c'est gentil de me l'avoir indiqué. La netteté des détails est étonnante. Dans un musée il y a toujours un petit reflet qui peut gêner ... c'en est
presque bizarre.


Mais finalement c'est la m^me différence que celle qu'il y a entre un enregistrement effectué en studio ou retravaillé en studio par rapport à un concert, même en petit comité. On élimine tous
les bruits, on tend à la musique pure.


Je serais tentée de dire que l'art n'est pourtant pas dans ces supports si parfaits soient-ils et peut-être justement parce qu'ils prétendent à la perfection, mais qu'il reste toujours "dans la
tête", si j'ose dire.


 


Cela dit, c'est merveilleux de pouvoir accéder à ces reproductions de cette façon!


 


 



Jean-Christophe Pucek 20/10/2011 07:43



C'est un beau projet que Google Art, car il permet à ceux qui ne peuvent pas forcément se rendre dans tel ou tel musée d'admirer des oeuvres magnifiques dans d'excellentes conditions. Il faut
d'ailleurs noter que certains musées, pas encore assez nombreux hélas, proposent également des images en haute définition qui permettent d'explorer leurs collections en détail : c'est le cas du
Prado, du Rijksmuseum et, plus récemment, du Metropolitan Museum. Inutile de vous dire que la France est, une fois encore, complètement à la traîne, les sites du Louvre et d'Orsay étant plutôt
indigents.


Bien sûr, rien ne remplace la confrontation directe avec une oeuvre, qu'il s'agisse d'arts plastiques ou de musique, mais je garde présent à l'esprit qu'il faut des moyens matériels certains pour
pouvoir se rendre aux expositions et/ou aux concerts ou acheter livres et disques, qui ne sont quand même pas donnés.


Très belle journée et merci pour votre commentaire.



Catherine-BC 18/10/2011 10:01



Suivant assez fidèlement le Poème Harmonique, je peux dire que c'est toujours un vrai bonheur que d'en découvrir un nouvel enregistrement.  Vincent Dumestre ne démérite pas: il garde le cap
de ses recherches hors de toutes modes, hors de la frénésie de l'inédit, sans concessions et avec une égale sincérité, celle de son exigence sans faille et de sa curiosité obstinée, pour servir
toutes ces musiques tour à tour oubliées ou égarées, les savantes et les populaires, et en révéler leur évidente beauté. Il cumule les qualités d'intelligence, de sensibilité et d'intuition et
sait les utiliser à merveille. Tant mieux pour nous ! 


Je me trouve donc en tout point d'accord avec vous Jean-Christophe, jusqu'à me délecter aussi des sensuels chatoiements de la moire changeante de cette étoffe sonore très raffinée. Votre
métaphore est parfaite !


Bien fidèlement,



Jean-Christophe Pucek 18/10/2011 19:29



Je suis fidèlement, moi aussi, le Poème Harmonique depuis ses débuts discographiques en 1998 (je me souviens encore du choc du premier enregistrement publié chez Alpha), Catherine, et, tout comme
vous, je reste toujours assez admiratif vis-à-vis de la démarche de Vincent Dumestre et de ses musiciens, toujours pleins de curiosité, d'intelligence et de sensibilité. Ce projet Briceño est une
nouvelle preuve de cette magnifique vitalité mise au service d'une indéniable musicalité, c'est pour cette raison qu'en dépit des quelques menues réserves que l'honnêteté exigeait que je
formulasse, j'applaudis à cette nouvelle réalisation qui ne se contente pas d'effets faciles pour servir un répertoire vraiment intéressant.


Grand merci pour votre commentaire et votre fidélité et, je l'espère, à très bientôt.



Clairette 17/10/2011 21:24



Alléchée par les extraits proposés et en sachant que sciemment tu n'as pas mis tes préférés ^^ tu penses bien que je vais me précipiter sur ce nouvel album plein de raffinements comme
sait le faire le Poème... merci pour cette chronique documentée et si joliment illustrée.



Jean-Christophe Pucek 18/10/2011 09:26



Tu as complètement raison, ma Clairette, car mes morceaux préférés sont aussi les plus longs du disque et il faut bien donner envie aux lecteurs d'aller écouter le disque par eux-mêmes J'espère que tu prendras beaucoup de plaisir à cette réalisation du Poème Harmonique que j'ai bien appréciée, malgré les
quelques réserves formulées au cours du billet. Je compte sur toi pour m'en dire plus quand tu l'auras écoutée.



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