Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
24 décembre 2010 5 24 /12 /décembre /2010 11:01

 

À toutes et à tous, ainsi qu’à ceux qui vous sont chers, je souhaite de très belles fêtes de Noël.

 


abraham danielsz hondius annonce aux bergers

Abraham Daniëlsz. Hondius
(Rotterdam, c.1630/32-Londres, 1691),
L’annonce aux bergers
et L’adoration des bergers, 1663.
Huile sur panneau, 79 x 64 cm et 79 x 63,5 cm,
Amsterdam, Rijksmuseum.

 

En France, l’année 2010 aura indubitablement été celle des rendez-vous musicaux manqués, les célébrations du bicentenaire de la naissance de Chopin s’étant transformées en un rouleau compresseur qui a tout laminé sur son passage ; Schumann et Pergolesi ont dû se contenter de strapontins, Cherubini de quelques initiatives éparses, tandis que Burgmüller, Wilhelm Friedemann Bach ou Graupner ont été purement et simplement ignorés. Je me devais donc de saluer, malgré quelques réserves, la parution récente, chez Ricercar, d’un double disque, intitulé Ein Weihnachts Oratorium, consacré à des cantates de ce dernier pour le temps de Noël, dont l’interprétation a été confiée à Florian Heyerick, maître d’œuvre du projet Graupner 2010.

Se pencher sur la musique de Johann Christoph Graupner amène nécessairement à relativiser les jugements de valeur hérités, ce dont nous avons souvent peu conscience, du XIXe siècle en matière de hiérarchie des compositeurs. Pour cette époque comme pour la nôtre, le compositeur allemand de la première moitié du XVIIIe siècle est Johann Sebastian Bach, dont l’image de démiurge dialoguant directement avec Dieu doit beaucoup aux romantiques. De son vivant, les choses étaient différentes, et si les contemporains avaient conscience des qualités de Bach, il n’en demeurait pas moins un musicien « de province », nettement moins en vue que Telemann ou, justement, Graupner, les deux hommes s’étant d’ailleurs vu proposer, sans succès, la succession de Johann Kuhnau (1660-1722) au poste de cantor de Leipzig qui n’échut finalement à Bach que par défaut. Graupner, né le 13 janvier 1683 à Kirchberg, n’était pas un inconnu dans la cité saxonne, où il avait fait son droit et parfait son éducation musicale auprès de Johann Schelle (1648-1701) puis de Kuhnau, tout en participant aux activités du Collegium Musicum qu’y avait fondé Telemann. Après un séjour à Hambourg entre environ 1704 et 1709, où, engagé comme claveciniste à l’opéra Am Gänsemarkt, il collabora avec Reinhard Keiser (1674-1739) et écrivit lui-même cinq ouvrages lyriques, Graupner rejoignit la cour de Darmstadt en 1711 où il fit une brillante carrière de Kapellmeister à partir de 1712, composant sans relâche jusqu’à ce que la cécité l’en empêche en 1754. Cet homme discret, qui refusa toute sa vie d’être portraituré et ne laissa aucun écrit personnel, mourut le 10 mai 1760.

georg adam eger chasse cerf grosse woogMiraculeusement préservée, alors que le compositeur souhaitait qu’elle fût détruite, la production de Graupner est imposante, puisqu’on y dénombre, outre 113 sinfonias, environ 50 concertos et 80 ouvertures, de nombreuses pages pour clavier (explorées avec talent par Geneviève Soly tout au long de 7 volumes publiés chez Analekta), 1418 cantates d’église et 24 profanes. Sa musique suit les évolutions esthétiques intervenues durant la cinquantaine d’années qu’elle couvre, du « style mêlé » (vermischter Stil) baroque, combinant éléments français, italiens et allemands, aux premières lueurs des styles « galant » et « sensible », cet empfindsamer Stil aux couleurs préclassiques. Ce que l’on connaît de ses cantates sacrées (fort peu, au regard de l’existant) démontre, outre une parfaite maîtrise des techniques d’écriture (polyphonie, contrepoint), une inventivité proprement stupéfiante, qui ne pâlit pas un instant, n’en déplaise à ses thuriféraires, face aux réalisations de Bach. L’utilisation que Graupner fait des voix comme du potentiel dramatique de l’orchestre se ressent clairement, sans néanmoins franchir les limites imposées par la destination religieuse des œuvres, de son expérience dans le domaine de l’opéra, son talent de coloriste, qui semble s’appuyer sur une parfaite connaissance des possibilités des instruments de son époque (je pense, par exemple, à son usage très fin des sonorités du chalumeau) est absolument admirable, sa capacité à illustrer les textes grâce à la musique, en usant d’imitations ou de figurations, est à la fois efficace et sensible, que l’atmosphère soit grandiloquente ou, au contraire, intimiste, registre dans lequel les trouvailles du compositeur regardent le plus nettement vers l’avenir.


abraham danielsz hondius adoration des bergers Les neuf cantates proposées dans cet enregistrement intitulé, un peu improprement, Ein Weihnachts Oratorium en référence à celui de Bach conçu, lui, comme un cycle à part entière, ont été composées sur une longue période, de la belle et concise cantate-motet pour la fête de la Circoncision Wie bald hast du gelitten (« Si tôt as-tu souffert », GWV 1109/14) de 1714 à des partitions à l’instrumentation plus ample des années 1740-1750 comportant, suivant les œuvres, cors, trompettes, chalumeaux ou timbales. Ce coffret permet donc de se faire une excellente idée de l’évolution de Graupner et de l’éminente qualité de sa musique, ce qui n’est pas la moindre de ses qualités, et amène, de bonne foi, à s’interroger sur les raisons qui poussent les interprètes à s’y intéresser aussi peu. L’équipe réunie par Florian Heyerick (photo ci-dessous) pour servir ce répertoire appelle malheureusement quelques réserves. Le chœur Ex Tempore, dont l’effectif varie ici entre 16 et 19 chanteurs, est d’une taille un rien trop importante si l’on considère les conditions dont disposait Graupner à Darmstadt, sans doute un ou, au plus, deux chanteurs par partie, mais sa prestation n’en demeure pas moins de très bon niveau, sa souplesse, sa cohésion, ainsi que sa volonté d’alléger le son lui permettant de faire montre d’une grande finesse, d’une belle réactivité et de ne pas empâter la polyphonie. florian heyerickL’orchestre de la Mannheimer Hofkapelle s’acquitte lui aussi de sa partie avec beaucoup de professionnalisme, en dépit de quelques flottements ponctuels dans la mise en place. Il offre une palette de couleurs bien différenciée et séduisante, beaucoup de dynamisme et une appréciable netteté d’articulation. Les solistes, sans démériter, n’appellent hélas pas les mêmes éloges et constituent le point faible de l’enregistrement. Les femmes, plus sollicitées, y brillent heureusement un peu plus que des hommes quelque peu dépassés, eux, par les exigences de l’écriture de Graupner, et si leur chant n’est pas toujours pleinement sensuel et idiomatique, on leur sait gré de restituer des airs solistes, comme « Eilt nur fort, ihr Jammertage » (« Éloignez-vous donc, jours de peine », Cantate GWV 1102/26), ou avec chœur, tel « Jesu, ewger Hoherpriester » (« Jésus, grand prêtre éternel », Cantate GWV 1109/41), avec la sensibilité et le raffinement qu’exigent des morceaux aussi finement ciselés. La direction de Florian Heyerick, précise et attentive, parvient à tirer le meilleur de cette équipe légèrement disparate. Elle rend justice à Graupner par son intelligence d’ensemble, sa fluidité et la foi, parfaitement perceptible, que le chef et chercheur a dans l’excellence de la musique qu’il sert.

J’espère que les réserves émises sur ce Weihnachts Oratorium ne détourneront pas le mélomane curieux de s’y reporter. Il s’agit, en effet, d’une réalisation importante qui permet de mesurer à quel point est injuste la circonspection avec laquelle la musique de Graupner est encore considérée. Alors que notre époque peut se targuer de pouvoir mettre à la disposition du mélomane une bonne dizaine d’intégrales des cantates de Bach, il me semble maintenant urgent, au nom du plaisir d’écoute mais aussi d’une certaine justice historique, de rendre à Graupner la place qui devrait être la sienne. Malgré les quelques imperfections de l’entreprise de Florian Heyerick, sa contribution à cette réhabilitation mérite notre respect et nos encouragements.

 

christoph graupner ein weihnachts oratorium mannheimer hofkChristoph Graupner (1683-1760), Ein Weihnachts Oratorium. Cantates pour l’Avent, Noël, le Jour de l’An et l’Épiphanie, GWV 1101/22, 1102/26, 1103/40, 1104/34, 1109/14 (CD1), 1105/53, 1106/46, 1109/41, 1111/44 (CD2).

 

Amaryllis Dieltens & Elisabeth Scholl, sopranos
Lothar Blum & Reinoud van Mechelen, ténors
Stefan Geyer, baryton
Ex Tempore
Mannheimer Hofkapelle
Florian Heyerick, direction

 

2 CD [66’13” & 70’02”] Ricercar RIC 307. Ce coffret peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Die Nacht ist vergangen, Cantate pour l’Avent, GWV 1101/22, pour soprano, alto, ténor, basse, cor, 2 hautbois, cordes & basse continue (1722) :
Coro « Die Nacht ist vergangen »

2. Heulet, denn des Herrn Tag ist nahe, Cantate pour l’Avent, GWV 1102/26, pour soprano, alto, ténor, basse, 2 flûtes traversières, cordes & basse continue (1726) :
Aria « Eilt nur fort, ihr Jammertage » – Amaryllis Dieltens

3. Wie bald hast du gelitten, Cantate-motet pour la fête de la Circoncision, GWV 1109/14, pour soprano, alto, ténor, basse, cordes & basse continue (1714) :
Coro « Wie bald hast du gelitten »

4. Gott sei uns gnädig, Cantate pour le Nouvel An, GWV 1109/41, pour soprano, alto, ténor, basse, 2 trompettes, 4 timbales, 2 hautbois, cordes & basse continue (1741) :
Coro « Jesu, ewger Hoherpriester » – Elisabeth Scholl

5. Wer da glaubet, dass Jesu sei der Christ, Cantate pour l’Avent, GWV 1103/40, pour soprano, alto, ténor, basse, 2 hautbois, cordes & basse continue (1740) :
Coro « Wer da glaubet, dass Jesu sei der Christ »

 

Illustration complémentaire :

Georg Adam Eger (Murrhardt, 1727-1808), Chasse au cerf sur le Grosse Woog, c.1755 (détail, la ville à l’arrière-plan est Darmstadt). Huile sur toile, Darmstadt, Jagdschloss Kranichstein.

Partager cet article

Repost 0
Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
commenter cet article

commentaires

Thierry DENEE 28/12/2010 18:09



Ma curiosité l'a d'autant plus emporté sur vos réserves que je ne connaissais absolument pas ce compositeur...et que je ne suis absolument pas apte à porter un jugement sur les solistes ! Je
viens d'écouter ce double CD acheté ce matin : ces cantates de Christoph Graupner sont une pure merveille. Quelle richesse ! 


Quelque chose m'a incroyablement surpris: la mélodie du choral de la cantate Wer da glaubet dass Jesus sei der Christ ("Kein'Engel, keine Freuden", piste 20 du CD1) me semble
être un écho aux chorals "Erkenne mich, mein Hüter" et "Ich will hier bei dir stehen" de la Passion selon Saint Mathieu de Bach. La "phrase" musicale me paraît même être identique. Serait-ce un
"clin d'oeil" de Graupner au "grand" Bach ? 


Merci pour cette belle découverte et ce très beau billet     


 



Jean-Christophe Pucek 28/12/2010 20:01



Je suis très heureux, Thierry, que votre curiosité l'ait emporté et vous ait permis de découvrir ce fabuleux compositeur qu'est Graupner. Je pense que vous comprenez mieux maintenant pourquoi
j'appelle de mes voeux que l'entreprise d'exploration inaugurée par Florian Heyerick se poursuive, tant je demeure convaincu que nombre de trésors nous attendent encore.


Il est possible que Graupner ait eu connaissance de la Saint Matthieu de Bach (les manuscrits circulaient, à l'époque, plus qu'on ne le pense) mais il est probable que les deux
compositeurs ont, plus simplement, travaillé à partir un matériau commun, le Choral étant un pilier de la musique luthérienne, ce qui explique une indiscutable parenté mélodique.


Je vous remercie infiniment pour ce commentaire, le premier, je crois, que vous postez ici et espère que Passée des arts vous apportera quelques nouvelles belles découvertes.



Henri-Pierre 28/12/2010 18:01



C'est après la "fête" de Noël que ton oratorio de Noël vient à moi, le titre du disque, en revanche, me plaît puisqu'il permet de détacher un groupe de mots d'un homme, Bach en l'occurence,
qui en détenait "l'exclusivité".
Ainsi il y aura des oratorio (ou oratirii?) de Noël comme il est des Stabat Mater...


J'ai été séduit dans cette musique de Graupner par la détermination dans la douceur, excellent parallèle avec la Naissance d'un Être si doux malgré l'inéluctabilité consciente de son destin.


Puis-je en prologue te tirer l'oreille pour avoir imposé à mon esprit les images superposées du clavier de Chopin à celle d'un rouleau compresseur ? Il est des moments où il est dur d'être une
célébrité mondialement reconnue ;-p



Jean-Christophe Pucek 28/12/2010 20:18



Cet enregistrement n'étant pas, à proprement parler, un Oratorio de Noël (il s'agit bien de neuf cantates indépendantes), j'ai bien peur que l'exclusivité reste à JS Bach, mon ami Pour ce qui est de Chopin, il faut bien avouer qu'à moins d'habiter sur Mars, il aura été difficile d'y échapper cette année -
je ne suis pas entièrement convaincu que Liszt, unique compositeur choisi par la France (car d'origine hongroise ?)
pour être célébré officiellement en 2011, aura la même chance - d'où mon image, un peu forte, de rouleau compresseur, même si je la crois proche de la réalité. Pauvre Graupner, tant de talent
payé par tant d'oubli. N'y avait-il pas moyen, en France, de lui rendre hommage ne fut-ce qu'un peu ?



Marie 27/12/2010 14:33



Toutes choses sérieuses étant dites, je retiens au passage la prémonition de l'oie ...



Jean-Christophe Pucek 27/12/2010 15:26



Les oies sont des volatiles propres aux prémonitions, d'ailleurs demande aux anciens Romains ce qu'ils en pensent, chère Marie



Marie 26/12/2010 15:44



Mille anges divins, mille séraphins, volent à l'entour ...


Les anges, dans nos campagnes


Ont déposé la mousse des cieux …


Et l’écho de nos montagnes


Re-dit, à tous, le souffle des vœux


C'est un grand vent de fraîcheur qui enchante nos oreilles. Merci cher Jean-Christophe.


 



Jean-Christophe Pucek 26/12/2010 19:34



Et Dieu sait que pour la fraîcheur, nous sommes largement servis en ce Noël, chère Marie Merci pour cette belle
offrande poétique et pleine d'enfance déposée au pied de cette crèche baroque.



cyrille 26/12/2010 12:58



Au-delà de l' Adoration des bergers, très belle illustration picturale. J' aime tant les anges ! ...


Morceau musical préféré : le 4 ème : intime révérence d' un compositeur que je ne connaissais pas ; sublime extrait.


Concernant la Noel, te l' ayant déjà souhaité en un autre lieu, J.Ch, je profite de ce coup de coeur pour cette Cantate pour le Nouvel An pour te le souhaiter ici par avance.   


@ plus tard, amigo mio,


Bisous



Jean-Christophe Pucek 26/12/2010 19:32



Ah oui, pour ce qui est des anges, tu as été largement servi avec ces deux tableaux, cher Cyrille Je suis ravi que
la musique ait su charmer ton oreille exigeante; Graupner mérite mieux que l'oubli (je pense que tu apprécierais aussi sa musique instrumentale) et si je forme un voeu alors que nous ne sommes
qu'à quelques pas de la nouvelle année, c'est que son oeuvre continue à être explorée et à nous être présentée.


A très bientôt, mon ami, et bises.



Présentation

  • : Passée des arts
  • Passée des arts
  • : Un parcours à travers les expressions artistiques, du Moyen-Âge à la première moitié du XXe siècle.
  • Contact

Recherche