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13 novembre 2011 7 13 /11 /novembre /2011 17:27

 

jean baptiste de champaigne nicolas de plattemontagne doubl

Jean-Baptiste de Champaigne (Bruxelles, 1631-Paris, 1681),
Nicolas de Plattemontagne (Paris, 1631-1706),
Double portrait des deux artistes
, 1654.

Huile sur toile, 132 x 185 cm, Rotterdam, Musée Boijmans Van Beuningen.

 

« À l’instant où le chant des deux violes monte, ils se regardèrent. Ils pleuraient. La lumière qui pénétrait dans la cabane par la lucarne qui y était percée était devenue jaune. Tandis que leurs larmes lentement coulaient sur leur nez, sur leurs joues, sur leurs lèvres, ils s’adressèrent en même temps un sourire. » Certains d’entre vous auront reconnu, en les lisant, les lignes qui courent sur la dernière page de Tous les matins du monde, le roman de Pascal Quignard devenu, par la grâce d’une adaptation cinématographique, le meilleur ambassadeur de la viole de gambe auprès d’un large public. Même si elle peut paraître un peu convenue, j’estime qu’il était difficile de trouver une introduction plus adaptée à la chronique qui va suivre et célèbre un retour longtemps espéré, celui, dans la série « Héritage » d’Alia Vox, de l’anthologie, en deux disques, des Concerts à deux violes esgales du Monsieur de Sainte Colombe par Wieland Kuijken et Jordi Savall.

 

Je vous parle de temps héroïques, ceux où deux musiciens, un ingénieur du son et un producteur pouvaient se réunir, en plein cœur de l’hiver, dans une petite église perdue de la Vallée de Chevreuse, à quelques lieues de Port-Royal des Champs, pour enregistrer une musique qui ne serait sans doute goûtée que par une poignée d’amateurs. Saint-Lambert-des-Bois, janvier 1976, Thomas Gallia immortalise pour Michel Bernstein cinq des soixante-sept Concerts pour deux basses de violes qui nous sont parvenus sous le nom de Sainte Colombe, une heure à peine de musique née d’un compositeur dont on ignore alors tout, fors ce qu’en conte Évrard Titon du Tillet (1677-1762) dans les quelques lignes qu’il lui consacre au sein de son Parnasse françois (1732), évoquant l’image incertaine d’un musicien ombrageux et jaloux de sa science, travaillant l’été dans un « petit cabinet de planches qu’il avoit pratiqué sur les branches d’un mûrier » et donnant des concerts chez lui avec ses deux filles. Seize ans s’écoulent, le livre et l’écran projettent une lumière ténébriste sur l’austère fantôme et sa viole, une gloire inattendue qui le met au rang d’autres silencieux du Grand Siècle, Lubin Baugin et ses gaufrettes, Georges de La Tour et ses flammèches, antidotes à une pompe versaillaise alors encore largement dans les limbes. Tout a changé et tout est pourtant comme hier, les deux mêmes musiciens font résonner les pierres nues de Saint-Lambert des Bois de cinq nouveaux Concerts ; nous sommes en avril 1992, ce second volet d’à peine plus d’une heure sera hélas le dernier. constantin netscher portrait joueur de viole maraisQuelques mois plus tôt, la nouvelle avait couru que Sainte Colombe se serait nommé Augustin d’Autrecourt, qui se révéla être une lecture fautive de Dandricourt, maître musicien lyonnais actif dans les années 1650, mais cette hypothèse s’effondra bientôt. On doit à Jonathan Dunford d’avoir proposé une identification plus probable pour l’élève de Nicolas Hotman (c.1610-1663) qui fut le maître de Marin Marais (1656-1728) lequel, dit la légende, venait secrètement se glisser sous le plancher de sa cabane pour, aux deux sens de ce verbe, entendre sa musique : dans le quartier de Saint-Germain-l'Auxerrois, rue de Béthisy (aujourd'hui rue de Rivoli), où habitèrent non seulement son plus célèbre élève mais aussi Jean Lacquemant, dit Dubuisson, autre célèbre violiste, vivait, dans les années 1650-1660, Jean de Sainte Colombe, père de deux filles, Brigide et Françoise, qui fut témoin au mariage d’un ami organiste et était proche des milieux protestants. Est-il celui qu’un compte rendu du Mercure de France relatif à la représentation, en février 1678, d’un opéra aujourd’hui perdu de Marc-Antoine Charpentier, Les Amours d’Acis et de Galatée, désigne comme « si célèbre pour la Viole » ? On l’ignore, car les rares documents qui le mentionnent en qualité de bourgeois de Paris restent muets sur sa profession. Tout juste peut-on conjecturer que le musicien disparut avant 1701, date à laquelle le Tombeau que Marais lui dédie apparaît dans son Deuxième Livre de pièces de viole, et qu’il vivait encore en 1687, année de publication de deux traités, L’Art de toucher le Dessus et la Basse de Violle d’un écuyer nommé Danoville et le Traité de la Viole de Jean Rousseau, qui lui rendent un hommage appuyé – le second lui étant même dédié – en en parlant comme d’un personnage vivant. Sainte Colombe finit-il sa vie à Paris ou, comme pourrait le laisser supposer le blanc en lieu et place de l’adresse attendue après son nom dans la rubrique « Maîtres pour la Violle » du Livre commode des adresses de Paris pour 1692, annuaire professionnel publié par Nicolas de Blégny (1643 ?-1722) sous le pseudonyme d’Abraham du Pradel, réfugié en province à la suite de la Révocation de l’Édit de Nantes (1685), si tant est qu’il fût effectivement protestant ? Pas plus que sa naissance, sa mort semble n’avoir laissé de traces.

 

Les deux disques gravés par Wieland Kuijken et Jordi Savall (photographie ci-dessous) rendent compte avec un art consommé de la très vaste palette de sentiments explorée par Sainte Colombe, dans lequel on aurait assurément tort de ne voir qu’un compositeur livré aux Pleurs qui ont fait la renommée de son 44e Concert, le Tombeau Les Regrets, quand les univers de la danse (42e Concert, Le Raporté) ou du théâtre (27e Concert, Bourrasque) ne lui sont pas du tout étrangers. Bien sûr, la tessiture même de la basse de viole ainsi qu’une écriture faisant la part belle aux frottements harmoniques, aux chromatismes, aux ruptures et aux silences font que l’ébrouement le plus joyeux ne va jamais sans une ombre, même légère, de mélancolie ; jordi savall wieland kuijkennous sommes ici dans le domaine de la conversation intime voire de la confidence, loin de l’univers plus extérieur des Vingt-Quatre Violons du Roy. Malgré les seize ans qui les séparent, on retrouve des qualités identiques dans les deux enregistrements, une admirable et presque tendre complicité, une absolue humilité devant la musique, une atmosphère concentrée toute de clairs-obscurs, restituée avec beaucoup de chaleur et de naturel par les preneurs de son, où grain et couleurs des basses de viole se déploient avec une sensualité parfois enivrante, un sens du chant et de la ligne jamais pris en défaut, une volonté de faire sourdre l’extraordinaire invention et les folles audaces qui palpitent à chaque mesure. La flamme qui anime les deux interprètes ne souffre d’aucun vacillement, sa vigueur et sa lumière ensorcellent et embrasent qui prend le temps de s’arrêter pour contempler les beautés qu’elle éclaire. Servie avec autant de justesse que de sensibilité, l’éloquence de ces œuvres aussi étreignantes que pudiques offre bien plus qu’un moment de musique, une expérience où l’auditeur se retrouve sans fard face à ses émotions les plus personnelles.

incontournable passee des artsCe diptyque, vous l’avez compris, est bien plus qu’une des plus belles réalisations jamais consacrées à Sainte Colombe. Il s’agit d’un jalon essentiel dans la toute jeune histoire du renouveau de la musique ancienne, un vibrant témoignage d’un temps, qui semble aujourd’hui fort loin en notre époque si livrée aux rentiers, où tous les chemins du monde s’ouvraient devant ceux qui, riches de leur seule soif de découverte, partaient à l’aventure vers des contrées où nul n’avait plus posé le pied depuis parfois des siècles, et en rapportaient, comme ici, des éclats d’éternité.

 

sieur de sainte-colombe concerts a deux violes esgales wielMonsieur de Sainte Colombe (documenté à Paris des années 1650 à 1678), Concerts à deux violes esgales (anthologie)

 

Wieland Kuijken, basse de viole
Jordi Savall, basse de viole

 

2 SACD [53’12” & 61’22”] Alia Vox « Héritage » AVSA 9885 A+B. Incontournable Passée des arts. Ce double disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Concert XLI : Le Retour
Le retour – en gigue – en menuet – en gigue – en courante – balet tendre – en pianelle

2. Concert LXII : Le Figuré

 

Illustration complémentaire :

Jean Dieu de Saint-Jean (Paris, 1654-1695), anciennement attribué à Constantin Netscher (1668-1723), Portrait d’un musicien jouant de la viole (très probablement Marin Marais), avant 1686. Huile sur toile, 69 x 52 cm, Blois, château, musée des Beaux-Arts.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gallicismes
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commentaires

Marie 31/12/2011 16:37


Comme je ne suis pas joueuse, je ne parierai pas. Il me semble que ton choix de cœur sinon de tête, devrait porter sur ce hors-concours des douze de l'année ...

Jean-Christophe Pucek 01/01/2012 17:56



Celui-ci, je le déclare définitivement hors de tout concours, chère Marie



Catherine D 26/11/2011 01:03


J'avais découvert à la fois Jordi Savall, la viole de gambe et Lubin Baugin dont il n'y a pas que les gaufrettes dans  "Tous les matins du monde"...superbe film, d'une esthétique extrême, si
beau, si triste. C'était pour moi dans une autre vie, avant, ailleurs que je retrouve ici avec nostalgie avec un musicien qui n'est plus là...
La disparition de Monserrat Figueras donne à la musique de Savall un écho particulier aujourd'hui.

Jean-Christophe Pucek 26/11/2011 19:52



J'ai suivi exactement le même chemin que toi, Catherine, et je peux dire que Tous les matins du monde est un des rares films à m'avoir autant apporté. Je le regarde toujours avec le même
plaisir, même si certaines libertés (notamment en ce qui concerne Baugin - je suppose que tu connais son merveilleux Christ mort veillé par deux anges) m'apparaissent nettement
aujourd'hui, à la lumière des quelques connaissances acquises depuis.


Tu vois, en réfléchissant au billet d'hommage à Montserrat Figueras que j'ai publié ce soir, je me suis dit que les destinées de Jordi Savall et de Sainte Colombe s'étaient subitement rapprochées
de façon stupéfiante.



Guy 16/11/2011 16:14



Les années 80 et les concerts de Savall, Figueras et consorts, dans de petites (et encore trop grandes) églises d'Alsace.


Puis, déjà beaucoup plus tard : "Tous les matins du monde" sur l'écran, et, dans la salle, une madeleine en larmes parce qu'elle venait de se rendre compte, en redécouvrant dans ce film une
musique qu'elle avait la chance de déjà bien connaître, qu'elle n'aimait pas ... que la musique, mais aussi ***


...


Décidémént, "L'avenir aussi, c'était mieux avant" (je cite; mais je ne sais plus qui)


...


Mais il y a aussi le concert Falvetti d'Alarcon à Ambronay (merci d'exister rien que pour les moments de ce genre,chère Mezzo. Malgré vos défauts)


Les visages des spectateurs au moment des bis (avez-vous, JC,  remarqué celui qui aurait pu avoir, et avait presque, n'eut été le "bonheur presque aux larmes" qu'il irradiait, le visage de
l'homme de "nos" A.T. ?)


Ceux des interprètes, aussi bien aux moments où  ils écoutaient comme à ceux où ils "interprétaient".


Ce moment où Alarcon raconte sa perplexité quand il a découvert que la musique de la mort est "si joyeuse". Comme il a compris que "la Morte danse". Et où j'ai entendu "La mort est danse", avant
de corriger.


Le CD de 88 dans ma discothèque.


Votre billet qui me fait m'apercevoir que celui de 92 n'était pas une réédition comme je l'avais cru en le voyant en rayon.


Savall faisant sa promo au JT il y quelque temps, comme les autres. Puis s'installant avec sa viole, et la magie presque intacte.


tant d'utres moments à venir encore.


PS qui n'a sans doute pas sa place ici, et que je vous suggère de ne pas publier (autorisation accordée à titre perpétuel pour tout ce que j'écrirai dans votre blog, indépendamment de votre droit à le faire):


Je me demande s'il ne faudrait pas trouver un autre nom à ces fameux "AT". Pour que soient un peu plus nombreux ceux qui les comprennent (j'ai déjà testé : quand  on donne quelques clés à
quelques personnes arrêtées devant le tableau, il y en a toujours une au moins qui commence à y découvrir plus que l'"évident").


Une suggestion enfin : connaissez_vous les enregistrements de pièces pour luth des deux Gaultier par Hopkinson Smith (2 CD également chez Astrée, parus à la même époque que le premier Ste
Colombe; je puis vous donner les références si vous le souhaitez).


Tout ceci si et quand vous aurez le temps, car ... Lao Tseu a dit :"Etre économe pour être généreux" (ne cherchez pas dans les albums de Tintin)



Jean-Christophe Pucek 18/11/2011 07:23



Mon histoire est un peu différente, Guy, puisque mon premier vrai contact avec Jordi Savall a eu lieu grâce à Tous les matins du monde, vu d'ailleurs plus parce qu'il s'agissait de
l'adaptation du roman de Pascal Quignard, un des rares écrivains contemporains dont je suis le travail avec assiduité, que pour la viole. Le coup de coeur a été immédiat et ne s'est pas éteint
depuis, couronné par le souvenir d'une autre première fois : des pièces de Couperin (L'Espagnole des Nations, deux Concerts Royaux, la Pompe Funèbre de la Deuxième
Suite pour viole et basse continue) en concert par le Maître catalan en la chapelle royale de Versailles, à l'automne 2000, moment de grâce et d'apensanteur. J'ai eu depuis la chance immense
de lui exprimer de vive voix ma reconnaissance, car il a, sans le savoir, contribué de façon déterminante (avec quelques autres) à forger mon goût.


Conservez très précieusement les deux CD que vous possédez dans leurs pressages originaux, ce sont des morceaux d'histoire qui ne se trouvent plus, à moins de gros moyens matériels ou d'un coup
de chance.


Je n'ai pas fait attention, dans la vidéo d'Il Diluvio universale, que j'ai, à vrai dire, beaucoup moins regardée que j'ai écouté le disque (20 fois, 30 peut-être), au public, mais je me
souviens fort bien, en revanche, des expressions des interprètes et de Leonardo Garcia Alarcon, transfigurés par la partition qu'ils étaient en train de ressusciter - et si la Mort dansait aussi
parce qu'elle se réjouissait intérieurement de n'avoir pas réussi à éteindre la musique ?


Je connais bien (et je chéris) les enregistrements d'Hopkinson Smith, qui m'a fait découvrir et aimer le luth. Je pense d'ailleurs que Naïve serait particulièrement bien avisé, puisque ce label
détient l'intégralité du catalogue Astrée, largement amorti aujourd'hui, d'en rééditer l'intégralité pour que ceux qui n'y ont pas accès puissent découvrir toutes les richesses qu'ils
contiennent. Voeu pieux, mais sincère.


Pour finir, le problème est toujours le même avec le nom des tableaux, qui en disent quelquefois trop et sont, en général, maladroits quand ils ne sont pas dus à l'artiste lui-même. Je me demande
comment on pourrait renommer ce paneau pour que le titre soit à la fois bref et précis. Vaste et épineux programme.


Grand merci pour vos notations que je publie intégralement, car je ne peux techniquement pas effectuer de tri dans le contenu des commentaires.


A bientôt, j'espère.



ANDRIEU Danièle 16/11/2011 14:23






Pour répondre aux « éclats d’éternité » de votre belle prose, Jean-Christophe, voilà que me sont revenus 3 vers de V. Hugo :


Et tout avait la grâce, ayant la pureté ;


Tout était flamme, hymen, bonheur, douceur, clémence,


Tant ces immenses jours avaient une aube immense !



 


Que la délicatesse des mots, de la musique et du double portrait de cette chronique éclaire vos prochains matins.


Danièle.


 



Jean-Christophe Pucek 17/11/2011 19:57



Pour votre premier commentaire sur Passée des arts, je suis heureux et reconnaissant que vous soyez venue avec ce très beau présent de poésie - un art si coupablement laissé pour compte
aujourd'hui -, Danièle. J'espère que la musique de ce billet vous aura, vous aussi, accompagnée un peu cette semaine et je vous remercie pour vos mots.


A très bientôt, j'espère.



Jeanne Orient 15/11/2011 21:39



Cher Jean-Chrsitophe,


Quelle chronique émouvante ! Tous les matins du monde comme levé de rideau et nous entrons dans cette "période héroïque" que vous contez si joliment, d'une façon si émouvante. J 'ai tant
appris tout au long de ce récit. Je n'avais pas envie d'arriver à la fin. Je vous disais tout bas "encore, encore" Jean-Christophe, ne vous arrêtez pas...


Ces Eclats d'éternité m'ont touchée en plein coeur. Merci.



Jean-Christophe Pucek 16/11/2011 08:34



Chère Jeanne,


Ce que vous me dîtes avoir ressenti à la lecture de cette chronique est ce que j'éprouve à chaque nouvelle écoute de ces deux volumes : j'aurais tellement voulu que les deux artistes nous offrent
l'intégralité des Concerts à deux violes esgales tant les dix qu'ils nous offrent sont d'une beauté renversante. Il nous reste la possibilité de rêver à ce que cette entreprise aurait pu
être, comme Pascal Quignard nous a entraînés dans sa rêverie autour du personnage de Monsieur de Sainte Colombe.


Un grand merci pour votre commentaire qui me touche infiniment.



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