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30 janvier 2010 6 30 /01 /janvier /2010 16:52


sassoferrato vierge enfant oiseau
Giovanni Battista Salvi, dit SASSOFERRATO,
(Sassoferrato, 1609-Rome ?, 1685)
La vierge et l’enfant avec un oiseau, après 1651 ?
Huile sur toile, 99,1x80 cm, collection privée.
[cliquez sur l’image pour l’agrandir]

 

Un deuxième disque est toujours un défi, particulièrement pour de jeunes musiciens. Après avoir ressuscité, avec un éclatant succès critique, l’Euridice de Giulio Caccini (Ricercar RIC 269), Nicolas Achten et son ensemble Scherzi musicali tentent le pari osé de consacrer leur nouvel opus à un compositeur dont on ne peut pas dire qu’en dehors de son Stabat mater (cliquez ici pour en savoir plus), il fasse l’objet de beaucoup d’attention de la part des interprètes : Giovanni Felice Sances.

 

vienne bernardo bellottoLa biographie de Sances est une parfaite illustration de ces parcours qui amenèrent maints compositeurs italiens à connaître le succès hors des frontières de la Péninsule, particulièrement en terres d’Empire. Né à Rome sans doute vers 1600, Sances y fait ses études au Collegium germanicum de 1609 à 1614, voire un peu plus tard, très probablement sous la direction d’Annibale Orgas (c.1585-1629) pour la partie musicale. En 1618, il est en poste à Padoue, mais c’est à Venise qu’il publie, en 1633, ses deux premiers livres de Cantade, terme qu’il semble avoir été le premier à utiliser. En 1636, son premier opéra, L’Ermiona (musique perdue), dans lequel il chante le rôle de Cadmo, est représenté à Padoue ; la même année, il rejoint Vienne où il est engagé en qualité de ténor au sein de la Chapelle impériale, alors dirigée par le vénitien Giovanni Valentini (c.1582-1649). Sances va y servir trois empereurs successifs, Ferdinand II, Ferdinand III et Léopold Ier, en ne cessant de gravir les échelons de la hiérarchie. En 1649, il est, en effet, promu vice-Kapellmeister, sous l’autorité du véronais Antonio Bertali (1605-1669), qu’il remplace à sa mort avec pour second Johann Heinrich Schmelzer (c.1620/23-1680). Cependant, dès les années 1673, la dégradation de l’état de santé de Sances conduit Schmelzer à le suppléer de plus en plus dans ses fonctions et c’est tout naturellement que ce dernier devient, à la mort de Sances, en novembre 1679, le premier compositeur autrichien à exercer les fonctions de Kapellmeister à Vienne.

sassoferrato vierge enfant oiseau 1Pour comprendre les enjeux de la musique de Sances, il convient de considérer le substrat sur lequel elle s’est développée. La naissance du compositeur à Rome aux alentours de 1600, année sainte décrétée par le pape Clément VIII, est un indice particulièrement intéressant. En effet, les festivités organisées à l’occasion de cet événement, dont la création de la Rappresentatione di Anima e di Corpo d’Emilio de’ Cavalieri (c.1550-1602), avaient un but avoué, celui de promouvoir, à grand renfort de fastes, les idéaux de la Contre-Réforme. Il fallait que la musique religieuse, tout en respectant des exigences de tenue (pas de mélange avec les compositions profanes) et d’intelligibilité des textes sacrés (abandon des élaborations polyphoniques trop savantes), séduisît le fidèle pour encourager sa piété, mouvement que l’on retrouve également dans le domaine de la peinture (Guido Reni, Sassoferrato, entre autres). Cette mission apostolique trouvait naturellement un écho privilégié au sein du Collegium germanicum, puisqu’un de ses buts avoués consistait à lutter in utero contre le Protestantisme, mais aussi à Vienne où les Habsbourg s’étaient érigés en hérauts du catholicisme en terres d’Empire. Les compositions de Sances, à la structure parfaitement claire, soucieuses de souligner les affects véhiculés par le texte mais également de charmer l’auditeur par une invention mélodique constante, s’inscrivent parfaitement dans l’esprit de la Contre-Réforme et ne pouvaient que lui assurer le succès dans la capitale autrichienne.

 

scherzi musicaliLes jeunes instrumentistes et chanteurs de l’ensemble Scherzi Musicali (photo ci-contre), placés sous la direction à la fois souple et précise du théorbiste, claveciniste, harpiste et baryton (excusez du peu !) Nicolas Achten, livrent des œuvres choisies dans le recueil de Motetti a 1, 2, 3 & 4 voci (Venise, 1638), augmentées de l’incontournable Stabat mater  (Venise, 1642), une vision aboutie et lumineuse. S’appuyant sur un continuo kaléidoscopique et chatoyant, la fièvre, la précision et la sensualité de leur lecture prouvent à quel point les enjeux de cette musique ont été appréhendés avec justesse et parfaitement assimilés avant d’être confiés au disque. Qu’il s’agisse de la simplicité feinte d’un Dulcis amor Iesu pour voix seule et basse continue très orné et exigeant, ou de pièces nécessitant des effectifs plus larges, comme les motets mariaux Salve Regina ou Ave maris stella, le soin apporté à la mise en place, qui équilibre magnifiquement souci de la ligne et attention aux plus petits détails, l’investissement sans faille de tous les musiciens impliqués dans ce projet confère à cette anthologie un impact saisissant qui emporte l’auditeur dans une vague d’émotions contrastées, de la joie dansante de Iubilent in cælis au dolorisme maîtrisé du Stabat mater. Cette dernière œuvre, interprétée avec une intériorité vibrante par Nicolas Achten qui justifie de façon convaincante, dans le livret d’accompagnement qu’il signe, un choix qui pourrait dérouter les mélomanes habitués à des versions avec une voix masculine ou féminine aiguë, trouve, à mon sens, une nouvelle référence, aux côtés de celles de Maria Cristina Kiehr (Ricercar) et Carlos Mena (Mirare). Si Nicolas Achten est excellent dans toutes les pièces qu’il chante, les autres vocalistes ne sont pas en reste ; les voix sont légères mais pleines, leur naturel et leur agilité contribuent à l’atmosphère de luminosité et de tendresse qui se dégage de l’enregistrement. Les instrumentistes nous convient eux aussi à un festival de couleurs, les textures qu’ils tissent réussissent le pari d’allier transparence, alacrité et chaleur, avec une mention spéciale pour les violes rêveuses de Romina Lischka et les enluminures des cornets de Lambert Colson.

Scherzi Musicali et son chef s’imposent, avec ce deuxième disque, comme des valeurs sûres de la scène musicale baroque, par leur enthousiasme, leur professionnalisme, mais aussi leur volonté d’explorer des répertoires peu fréquentés, quand tant d’ensembles errent à tenter de se bâtir une réputation en se contentant de rabâcher inlassablement les pans les plus connus du répertoire. Leur Dulcis Amor Iesu est un disque aussi passionnant que remarquable qui prend place, sans doute pour très longtemps, en tête de la discographie consacrée jusqu’ici à Giovanni Felice Sances.

 

Giovanni Felice SANCES (c.1600-1679), Dulcis amor Iesu, motets extrait de Motetti a 1, 2, 3 & 4 voci (1638), Stabat mater. Pièces instrumentales de Giovanni Girolamo Kapsberger (c.1580-1651), Luigi Rossi (c.1597-1653), Michelangelo Rossi (c.1601-1656).

 

Céline Vieslet & Marie de Roy, sopranos. Reinoud van Mechelen, ténor. Olivier Berten, baryton.
Scherzi Musicali.
Nicolas Achten, baryton, théorbe, clavecin, harpe triple & direction.

 

dulcis amor jesu sances achten1 CD [durée totale : 73’11”] Ricercar RIC 292. Ce CD peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Ave maris stella
(Céline Vieslet & Marie de Roy, sopranos. Reinoud van Mechelen, ténor. Olivier Berten, baryton.)

2. Dulcis amor Iesu
(Nicolas Achten, baryton)

3. Vulnerasti cor meum
(Marie de Roy, soprano. Olivier Berten, baryton)

 

Illustration complémentaire :

Bernardo BELLOTTO (Venise, 1720-Varsovie, 1780), Vue de la Freyung à Vienne, c.1758-61. Huile sur toile, 116x152 cm, Vienne, Kunsthistorisches Museum.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

MICHIELS Bernard 01/04/2010 10:14



C'est avec grand bonheur qu'il me fut donné d'écouter la première publique de Dulcis Amor Iesu, au Bijloke à Gent. Un moment intense, un moment de recueillement, un moment magique...


Que voilà un jeune artiste, un peu chef malgré lui qui entraîne Marie de Roy en son sillage. Merci à Marie de le suivre de ce pas. Et bien entendu à tous les autres de l'ensemble, cela va de soi.
Quelle communion de pensée musicale que voilà!


Cette production est bien la preuve par elle-même que la jeunesse peut de grandes et belles choses, lorsqu'elle est orienéte très jeune vers la musique vraie.


C'est l'antithèse du désert, voulu par des politiques ignares, de l'instruction musicale dans les écoles de Belgique et d'Europe. Pourtant plus à l'est, et au Moyen-Âge !


 



Jean-Christophe Pucek 01/04/2010 17:49



Bonjour Bernard et bienvenue sur ce site.


Quelle chance a été la vôtre de pouvoir assister à la création de ce magnifique programme ! Comme vous le faites très justement remarquer, le travail de Scherzi musicali fait espérer en la
jeunesse, celle qui a eu la chance de pouvoir accéder à la connaissance de cette musique et l'audace de s'en saisir pour la faire vivre. Puissent encore de nombreux projets de ce type voir le
jour et apporter un cinglant démenti à ceux qui pensent toujours, et à tort, que la musique dite "classique" est un plaisir de nantis.


Bien à vous.



laurentp 19/02/2010 23:21


Cher Jean-Christophe,

ce disque est réellement superbe. Merci. L'équilibre entre les voix des chanteurs hommes est souverain. Mais les voix féminines ne sont pas en reste.
 Les premières notes du disque m'ont font penser au disque Homo fugit velut umbra de Stephano Landi par l'Arpeggiata de Christina Pluhar, mais sur un tempo plus lent.

Il y avait deux disques de Lambert de Sayves, j'ai choisi celui de La Fenice avant toute chose pour l'éclat sonore qu'il procurait. L'autre disque semblait d'un point de vue du son plutôt terne, et
je crains que sur ma chaîne hifi cette impression devienne excessive.

Amités,
Laurent


Jean-Christophe Pucek 21/02/2010 08:02


Cher Laurent,
Nous avons décidément la même appréciation sur ce disque, y compris dans les traces que l'on peut trouver, dans nombre de titres, du travail de Christina Pluhar, qui me semble être une influence
non négligeable pour ce jeune ensemble. Il faudrait poser la question à Nicolas Achten pour en savoir plus.
Ce que vous me dîtes de l'enregistrement de Jean Tubéry (un chef d'ensemble dont, en règle générale, j'apprécie le travail) me donne assez l'envie d'aller l'écouter. Il faut que je voie si la
médiathèque de ma ville le possède.
Merci d'avoir pris le temps de revenir poster sur ce billet et, je l'espère, à très vite.
Amitiés à vous.


laurentp 19/02/2010 16:22


le voila enfin arrivé chez le disquaire et donc désormais à la maison ce disque ! Les premières minutes d'écoute sont superbes. Douceur, amour... C'est très équilibré, profond voire volupteux.

Le disque de la Fincta Musica n'étant pas encore distribué en Suisse, j'ai choisi un autre disque de chez Ricercar pour le remplacer aujourd'hui : Lambert de Sayve : Messe pour le sacre de
l'empereur Matthias. La Fenice et Jean Tubéry avec le choeur de chambre de Namur. 

Laurent


Jean-Christophe Pucek 19/02/2010 19:58


Bonsoir cher Laurent,
Je vous avais bien dit que vous ne seriez pas déçu. N'est-ce pas que ce disque est une réussite ? Je ne connais pas, en revanche, celui consacré à Lambert de Sayve par Jean Tubéry, que j'ai laissé
de côté car j'avais fait l'acquisition de la même messe par la Capilla Flamenca (très bel enregistrement) peu de temps auparavant. M'en direz-vous plus sur vos ressentis d'écoute ?
Gardez quelques subsides de côté, car je vais très bientôt vous présenter un enregistrement incontournable de musique médiévale
Amitiés à vous.


L'estro armonico 03/02/2010 21:56


Bonsoir Jean-Christophe, Ghislaine, David et beaucoup d'autres,

Je ne vous cache pas que je n'avais pas osé écrire que cet air me rappelait celui de Monteverdi (ou Ferrari ?) que vous évoquiez. Voilà pourquoi je ne faisais que le sous-entendre précédemment.

En tout cas, je me réjouis de l'accueil plutôt très favorable que ce disque a reçu dans ces lignes. Vous offrez à cet ensemble les encouragements qu'il mérite. Ca m'a touché dans un sens. Je
tâcherai, avec Jean-Christophe s'il l'accepte, de vous tenir informer de ces prochains travaux.

Amitiés,

L'estro


Jean-Christophe Pucek 04/02/2010 19:32


Oui, cher Mr de L'Estro, ce disque est assez unanimement salué, ici et ailleurs, et il est clair que ça me réjouit. Si ces quelques lignes ont permis au travail de Nicolas Achten et de ses Scherzi
musicali d'être un peu mieux exposé, alors elles n'auront pas été tout à fait inutiles. Les jeunes ensembles sont des structures fragiles, sur lesquelles il convient de veiller, comme on le fait
avec les jeunes plants qui finiront, à force de soins et d'attention, par offrir une floraison éclatante. C'est tout ce que je souhaite à celui-ci, qui démontre, en deux disques, un talent
indiscutable. Je serais, bien entendu, absolument ravi qu'ensemble, nous continuions à lui délivrer l'attention qu'il mérite. La porte est ouverte, cher Grégory.
Amitiés à toi.


lizier 03/02/2010 21:09


Merci à vous, je vous dis à la prochaine.

Bonne continuation
Nicolas


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