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16 mars 2012 5 16 /03 /mars /2012 16:19

 

jan steen rhetoriqueurs a la fenetre

Jan Havickszoon Steen (Leyde, 1625/26-1679),
Les Rhétoriqueurs à la fenêtre
, c.1661-66

Huile sur toile, 75,9 x 58,6 cm, Philadelphie, Museum of art.

 

Grâce au succès jamais démenti du Bourgois Gentilhomme (1670), on sait généralement aujourd’hui, même si certaines institutions théâtrales négligent coupablement de lui accorder la place qui lui revient, que nombre de pièces de Molière comportaient de la musique, laquelle on associe naturellement au nom de Jean-Baptiste Lully (1632-1687). C’est oublier que Poquelin collabora également, à la fin de sa carrière, avec un autre compositeur, Marc-Antoine Charpentier (1643-1704), un volet peut-être moins connu de sa production dont une large part nous est aujourd’hui rendue dans les Musiques pour les comédies de Molière, un disque que signent La Simphonie du Marais et son chef, le flûtiste et hautboïste Hugo Reyne, pour le label Musiques à la Chabotterie.

Le cloisonnement existant, en France, entre les différentes composantes de la culture, dont la musique doit toujours à son statut d’art d’agrément d’être la parente pauvre, fait que l’on imagine mal l’importance que cette dernière pouvait revêtir au théâtre. Combien savent aujourd’hui qu’Esther (1689) ou Athalie (1691, les intermèdes ont été enregistrés par La Simphonie du Marais en 2001) de Racine comportent des airs, des chœurs et des pièces instrumentales composées par Jean-Baptiste Moreau (1656-1733) ou que la reprise de George Dandin de Molière au Palais-Royal en 1668 se solda par un échec du fait de l’absence de la musique composée tout exprès par Lully ? Lorsque les deux Baptiste se brouillèrent en 1672 et que l’Italien obtint du roi, à la fin du mois de mars, l’interdiction « de faire chanter aucune pièce de vers entière en musique » avant de parvenir, un an plus tard, à faire réduire à deux chanteurs et six instrumentistes les respectivement six et douze accordée par le monarque au Français, ce dernier dut se résoudre à trouver un nouveau collaborateur musical. claude simonin vray portrait moliere habit sganarelleSon choix se porta alors sur Charpentier, revenu d’Italie à la fin des années 1660 et installé depuis chez Marie de Lorraine, dite Mademoiselle de Guise. Le 8 juillet 1672, le nouveau tandem propose au Palais-Royal la reprise de deux pièces, La Comtesse d’Escarbagnas (1671) et Le Mariage forcé (1664), toutes deux revêtues de nouveaux habits de notes par Charpentier puis, le 30 août, celle des Fâcheux (1661), dont la partition est malheureusement perdue. La réalisation la plus remarquable des deux artistes demeure néanmoins Le Malade imaginaire, dont on sait qu’il marqua, le 17 février 1673, le tragique baisser du rideau sur la vie de Molière, et auquel ses qualités ont valu par deux fois, en 1990, les honneurs de l’enregistrement, l’un sous la baguette de William Christie (Harmonia Mundi), l’autre du jeune Marc Minkowski (Erato), deux très beaux disques hélas indisponibles depuis longtemps et qu’il serait de bon ton de rééditer. La mort du dramaturge n’empêcha pas Charpentier de poursuivre sa collaboration avec sa troupe qui deviendra, comme on le sait, la Comédie-Française par réunion avec les comédiens du Marais et ceux de l’Hôtel de Bourgogne en 1680. Outre la réécriture, en 1679, de musiques pour des pièces de Molière comme Le Dépit amoureux (1656) ou Le Sicilien (1667), il en compose également, entre autres, pour Les Fous divertissants de Raymond Poisson (1680), La Pierre philosophale de Thomas Corneille (1681) ou Angélique et Médor de Dancourt (1685).

Le programme proposé par Hugo Reyne, mis en scène à l’occasion du spectacle La dernière sérénade de Molière donné dans le cadre du festival Musiques à la Chabotterie les 9 et 10 août 2011 (photographies ci-dessous), permet de retrouver nombre de thèmes récurrents dans les pièces de Poquelin, comme les amours mal assorties menacées sans cesse par le spectre du cocuage du Mariage forcé ou, dans le Malade imaginaire, les charges répétées contre les médecins embourbés dans leur charlatanisme (« Votre plus haut savoir n’est que pure chimère » dans le Prologue) ou les femmes habiles à faire tourner leur amant en bourrique (Polichinelle donnant la sérénade sous la fenêtre de sa maîtresse), avec, en prime, quelques coups de griffe à Lully au travers d’allusions qui devaient être immédiatement comprises par les contemporains, marc-antoine charpentier moliere musiques comedies-copie-1qu’il s’agisse de la querelle entre Polichinelle armé de son luth, instrument chéri des Français, et les violons, emblématiques du goût italien, ou de la réplique qu’il adresse à l’archer pour en souligner le ridicule, « Qui Diable est-ce là ? Est-ce que c’est la mode de parler en musique ? » Charpentier trousse sur ces textes souvent truculents des musiques qui révèlent sa capacité à choisir les tournures les plus immédiatement éloquentes et efficaces dramatiquement, mais aussi une véritable science de la couleur et un don certain pour l’illustration ; ses effets sont soigneusement préparés tout en paraissant complètement naturels, jamais gratuits. Le compositeur, tout comme dans les autres domaines de sa production vocale, sait mettre son art au service des mots, qu’il soutient et exalte avec une précision d’orfèvre y compris, ici, lorsqu’il s’agit de dépeindre les situations les plus grotesques.

Fins connaisseurs de la musique du XVIIe siècle qu’ils explorent depuis de très longues années – on rappellera, entre autres, leurs dix volumes consacrés aux opéras de Lully –, Hugo Reyne et les musiciens de la Simphonie du Marais nous offrent dans ce Charpentier encore assez méconnu une prestation de tout premier plan. Il faut souligner, tout d’abord, l’intelligence avec laquelle le programme est construit, faisant alterner très judicieusement passages parlés, chantés et pièces instrumentales, pour obtenir un tout cohérent qui ne paraît jamais artificiel ou ennuyeux, tout en étant sous-tendu par une réelle recherche musicologique, comme le démontre la tentative convaincante de restitution de l’ordre original du Premier intermède du Malade imaginaire. Le chef, qui tient également les parties de flûte à bec et de hautbois, a réuni autour de lui une petite troupe aux effectifs à peine supérieurs à ce qui était autorisé en 1673, trois chanteurs et sept instrumentistes, lui compris. marc-antoine charpentier moliere musiques comedies simphoniOn aurait pu craindre que l’ensemble sonne un peu maigre, surtout en ayant à l’esprit les réalisations luxueuses de Christie et Minkowski, précédemment citées ; il n’en est heureusement rien, et l’impression qui se dégage de l’écoute est celle d’un équilibre finement ciselé, d’une grande lisibilité mais aussi d’une sonorité pleine et charnue, autant de qualités parfaitement restituées par une remarquable prise de son, chaleureuse et précise, signée par Alessandra Galleron. Les instrumentistes, très assurés techniquement, offrent une prestation débordante de vitalité dont le brio ne laisse jamais pour compte la souplesse et les couleurs, tandis que les chanteurs font preuve d’un sens de la caractérisation absolument réjouissant, se glissant avec un bonheur audible dans les personnages et les situations dessinés par Molière, auxquelles ils donnent vie avec un dynamisme réjouissant et communicatif. On adressera un bravo tout particulier à Vincent Bouchot non seulement pour ses belles qualités vocales – mais, sur ce point, ses partenaires, Romain Champion et Florian Westphal, ne sont pas en reste – mais aussi pour son abattage théâtral ; son Polichinelle matois et fanfaron est une très belle réussite. Saluons enfin la finesse et l’allant avec laquelle Hugo Reyne, maître d’œuvre de ce projet aussi bien pensé que bien mené, dirige son monde, avec un véritable esprit de troupe qui emporte l’adhésion de l’auditeur.

incontournable passee des artsJe vous recommande donc sans hésitation ces Musiques pour les comédies de Molière réalisées de main de maître par la Simphonie du Marais. Cet enregistrement, qui offre un reflet à mon avis très juste de l’esprit qui pouvait régner dans un théâtre parisien du XVIIe siècle, permet, en effet, non seulement de retrouver des pièces dont on ne peut pas dire qu’elles saturent les programmes des disques et des concerts, mais constitue sans aucun doute une des réalisations les plus constamment réjouissantes de ce début d’année. On espère vivement que le public lui fera bon accueil et qu’elle ne demeurera pas sans connaître de suite.

 

marc-antoine charpentier moliere musiques comedies-copie-2Marc-Antoine Charpentier (1643-1704), Musiques pour les comédies de Molière, ouvertures & intermèdes pour Le Dépit Amoureux (H. 498), La Comtesse d’Escarbagnas (H. 494), Le Mariage forcé (H. 494), Le Malade imaginaire (H. 495 & 495a), Le Sicilien (H. 497)

 

Romain Champion, haute-contre (Géronimo, Spacamond), Vincent Bouchot, taille (Marphurius, Polichinelle, la Vieille), Florian Westphal, basse (Sganarelle, un Archer)
La Simphonie du Marais
Hugo Reyne, flûtes à bec, hautbois & direction

 

1 CD [durée totale : 63’35”] Musiques à la Chabotterie 65010. Incontournable Passée des arts. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Le Dépit amoureux : Ouverture

2. Le Mariage Forcé : Trio « La, la, la, la, la, bonjour »

Le Malade imaginaire, Premier intermède :

3. « O amour » (Polichinelle)

4. Fantaisie avec les interruptions « Paix-là, taisez-vous, violons » (Polichinelle)

5. Chaconne des Polichinelles chassés par les Arlequins

6. Le Sicilien : Sérénade, Duo « Heureux matous » (taille, basse)

 

Des extraits de chaque plage du disque peuvent être écoutés ici.

 

Illustrations complémentaires :

Claude Simonin (c.1635-1721), Le vray portrait de Mr de Molière en habit de Sganarelle, sans date. Estampe, Paris, Bibliothèque nationale de France (cliché © RMN-GP/Agence Bulloz).

Les photographies de La Simphonie du Marais, extraites du spectacle La dernière sérénade de Molière, sont la propriété d’Accent Tonique, que je remercie de m’avoir autorisé à les utiliser.

 

Suggestion d’écoute complémentaire :

marc-antoine charpentier moliere hommage pastoral amarillisMarc-Antoine Charpentier (1643-1704) et Molière (1622-1673), Hommage pastoral au Roi Soleil et autres grivoiseries

 

Cassandre Berthon, Valérie Gabail, sopranos, Robert Getchell, haute-contre, Jean-François Novelli, taille, Jean-Baptiste Dumora, basse
Amarillis

 

1 CD Ambroisie AMB 9954. Indisponible en support physique, ce disque peut être téléchargé ici où des extraits de chaque plage peuvent en être écoutés.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gallicismes
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commentaires

Framboise 21/03/2012 17:57


Cher Jean- Christophe,


Non, les projets d'A. Marzorati restent mystérieux, même concernant l'avenir du spectacle de lundi, donné pour la première fois. Nous étions pourtant placés à table à côté des parents de cet
artiste très expressif et créatif dans la déclamation et la gestuelle, mais il n'en a pas du tout été question dans la conversation. A suivre donc ...


Merci pour le lien vers l'entretien de juin 2010, très riche et correspondant bien au personnage, qui prolonge le plaisir de cette soirée originale (quand on assiste à un beau ou bon spectacle,
tout n'est pas fini quand on reprend sa voiture, on reste bien dans les nuages quelque temps avant d'atterrir, non ? )


Bonnes notes de fin de semaine !

Jean-Christophe Pucek 22/03/2012 07:42



Grand merci pour ces précisions, chère Framboise, je tenterai de poursuivre l'enquête auprès de l'intéressé lors de son concert aux Méridiennes en juillet prochain Je confirme effectivement qu'après un concert réussi, on met un certain nombre d'heures avant de retrouver vraiment la réalité
et c'est tant mieux, si la musique que l'on dit « vivante » ne tenait pas parfois du sortilège, elle perdrait une large part de son intérêt.


Très bonne fin de semaine à vous, je mets la dernière main à la prochaine chronique.



Framboise 20/03/2012 21:08


Je viens de découvrir le programme du Festival de la Chabotterie , après avoir lu dans votre billet la référence du CD, festival visiblement très original aussi, qui présente cet été un concert
avec Arnaud Marzoretti, qui a donné hier soir dans un lieu qui aurait pu être lugubre comme une prison, une étonnante interprétation de chansons de Lacenaire, avec une bien belle introduction de
JP Combet et un repas très convivial.


Théâtre, chanson, musique ... peuvent rivaliser, quand les interprètes sont aussi impliqués !

Jean-Christophe Pucek 21/03/2012 08:19



Le festival de la Chabotterie fait partie de ces courageuses entreprises qu'il faut contribuer à faire connaître, car si elles font un travail essentiel, leur avenir est rendu toujours plus
problématique par la dégradation de la conjoncture économique.


Je ne suis pas du tout surpris de ce que vous me dîtes au sujet du concert d'Arnaud Marzorati, un artiste dont je suis très attentivement le travail et avec lequel j'avais eu la chance de
réaliser un entretien ici il y a bientôt deux ans. JP Combet a-t-il dévoilé les projets à venir du chanteur ?


Très belle journée à vous.



Framboise 20/03/2012 20:56


Ces matous ronronnants ont emporté la décision ! j'achète ! cette musique est pleine d'intelligence et de belle gaîté !!

Jean-Christophe Pucek 21/03/2012 08:10



Je suis certain que les matous seraient heureux s'ils pouvaient vous lire, chère Framboise Très sincèrement, je
guettais votre réaction à cette chronique et je suis bien heureux qu'elle soit aussi positive.



didelez michelle 18/03/2012 11:11


Vous n'avez pas pris beaucoup de repos après l'anniversaire et vous vous êtes aussitôt remis au labeur-labour-passion !! ou alors, c'est que tous ces éloges vous ont propulsé plus loin encore,
pour un long temps ... et pour notre plaisir à tous. Merci.

Jean-Christophe Pucek 19/03/2012 07:36



Les parutions discographiques se succèdent à un tel rythme que je n'ai guère le temps de souffler, Michelle, et avouez qu'il aurait été dommage de faire attendre les lecteurs pour ce qui est de
la découverte de ce bijou de disque. Je suis heureux qu'il me permette de vous retrouver et vous remercie pour vos encouragements et votre commentaire.


Je vous souhaite un très bon début de semaine.



Clairette, gente brunette... 17/03/2012 14:55


Oui, quelle belle idée de remettre la musique à sa juste place dans le théâtre de Molière ! et j'espère qu'on finira par ne plus en faire l'impasse dans les collèges
notamment. Un billet édifiant et très joli, à l'image de ce disque qui semble réjouissant et truculent.

Jean-Christophe Pucek 17/03/2012 16:11



Judicieuse idée, d'autant que de la musique dans les comédies de Molière, il y en a beaucoup, et pas que chez lui, comme tu l'as peut-être découvert. Pour tout t'avouer, j'ai beaucoup souri en
pensant à toi au moment de publier cette chronique, me disant que, pour une fois, tu ne pourrais pas m'accuser de donner dans le mélancolique



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