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7 juillet 2011 4 07 /07 /juillet /2011 08:09

 

diabolus in musica 02 juillet 2011

Diabolus in Musica, 2 juillet 2011.

 

festival couleurs d ete saisons musicales saint-cosme 2011En dépit des réalisations, saluées en leur temps, de Thomas Binkley (1970), Paul van Nevel (1980), Alla Francesca (1993) ou Mala Punica (1997), le nom de Johannes Ciconia reste toujours assez ignoré, hors du public averti, et n’encombre pas non plus l’affiche des concerts de musique médiévale. Le bonheur de le voir apparaître sur celle du Festival « Couleurs d’été », organisé par le Conseil général d’Indre-et-Loire au Prieuré de Saint-Cosme, se doublait de celui d’entendre l’ensemble Diabolus in Musica, dont l’expertise est goûtée par un nombre croissant d’amateurs, en servir la presque totalité de la production sacrée. Si, pour les raisons de déficience de communication institutionnelle déjà évoquées dans une précédente chronique, l’auditoire n’était pas aussi fourni qu’on aurait pu le souhaiter en cette soirée du 2 juillet 2011, la qualité d’écoute et la joie dont il a fait montre ont signé une nouvelle indiscutable réussite pour les chantres dirigés par Antoine Guerber.

 

La monographie fondatrice qui lui a été consacrée, en 1960, par la musicologue belge Suzanne Clercx a permis à la figure de Ciconia d’émerger des limbes même si, comme l’expliquait fort justement, en préambule au concert, Philippe Vendrix, directeur du Centre d’Études Supérieures de la Renaissance ayant dirigé un ouvrage dédié au compositeur en 2003, il faut se résoudre à ce que les lacunes des sources documentaires laissent définitivement de nombreux pans de sa biographie dans l’ombre. Il est maintenant établi que notre musicien, fils d’un chanoine bien prébendé, est né à Liège sous le patronyme de Chywogne ou Cigogne, sans doute dans les années 1370. Il semble qu’il ait quitté sa ville natale vers 1385, date à laquelle son nom apparaît pour la dernière fois dans ses archives, pour gagner l’Italie, où sa présence est attestée en 1391. A-t-il auparavant séjourné à Paris pour y suivre les cours de l’université, comme peut le laisser supposer le titre de magister associé à son nom ? Toujours est-il qu’il va entrer au service d’importants personnages, tout d’abord, sans doute à Rome, le cardinal Philippe d’Alençon jusqu’en 1397, puis probablement Giangaleazzo Visconti à Pavie jusqu’aux alentours de 1401, date à laquelle un document le mentionne à Padoue, sous le patronage de l’archiprêtre Francisco Zabarella. Vicaire attaché à la cathédrale dont il est, signe de la considération dont il jouissait, le premier étranger à être admis au chapitre, il y chante et y compose mais fait également œuvre de théoricien, produisant deux traités (Nova Musica, 1408 et De proportionibus, 1411) où il se révèle, contrairement à l’image que donne sa musique, plutôt conservateur. La dernière trace que laisse le compositeur est une signature sur un acte notarié du 10 juin 1412 ; le 13 juillet de la même année un nouveau vicaire est nommé « à la suite de la mort de Johannes Ciconia. »

J’aurai probablement l’occasion d’y revenir plus en détail dans quelques semaines, mais les pièces proposées lors du concert donnaient un excellent aperçu de la richesse et de la variété de la production de Ciconia. Outre qu’il maîtrise tous les styles d’écriture en usage à son époque et se montre aussi à l’aise lorsqu’il se coule dans les modèles franco-flamands, principalement dans les mouvements de messe, ou italiens, comme dans les motets, ces deux manières se mêlant pour mieux se féconder mutuellement, il fait preuve d’une inventivité mélodique assez époustouflante et d’un goût prononcé pour les expérimentations sonores, y compris dans les formes plus stéréotypées que sont les parties de l’Ordinaire liturgique. Sans nul doute au fait des recherches formelles menées par les compositeurs de ce que les musicologues ont nommé Ars subtilior qui se distinguent, pour résumer à grands traits, par des tournures de plus en plus complexes frôlant parfois la préciosité, il use avec un art consommé des contrastes rythmiques et des chromatismes, tout en conservant à ses pièces beaucoup de souplesse et d’animation, ce qui démontre une parfaite assimilation du style des madrigali de Jacopo da Bologna (fl.1339-1360) ou des ballate de Francesco Landini (c.1325-1397), ainsi que des œuvres sacrées d’Antonio Zacara da Teramo (c.1350/60-c.1413/16), qui, présent à Rome en même temps que lui, eut sans doute sur son jeune collègue une influence non négligeable.

Il est peu de dire que les chanteurs de Diabolus in Musica ont su rendre justice à ces compositions à la fois denses et subtiles, tant leur prestation a été, tout au long du concert, une suite d’émerveillements. Une des grandes qualités d’Antoine Guerber est la fidélité ; il travaille avec la même équipe vocale depuis plus de quinze ans, et connaît donc parfaitement les capacités de chacun de ses chantres  qu’il sait pousser à donner le meilleur d’eux-mêmes quel que soit le répertoire abordé. Fort logiquement, c’est le constat d’un équilibre et d’une lisibilité supérieurement instaurés et maintenus entre les différentes voix, parfaitement utilisées et appariées, qui s’impose dès les premières œuvres, et procure à l’auditeur un sentiment d’évidence et de justesse absolues. Les sopranos Aïno Lund-Lavoipierre et Axelle Bernage, le plus souvent accompagnées de façon aussi experte qu’attentive par Guillermo Perez à l’organetto, interprètent les motets avec une aisance vocale assez stupéfiante, mettant une technique impeccablement rompue aux usages du répertoire médiéval au service d’une émotion à la fois décantée et sensuelle. Les lignes vocales qu’elles déploient, souvent très haut et avec une infinie souplesse, se poursuivent, se répondent et s’emmêlent en délivrant une incroyable impression de luminosité qui parfois confine à la grâce (O virum ou Albane). La partie masculine de l’ensemble, composée des ténors Raphaël Boulay et Olivier Germond, du baryton-basse Emmanuel Vistorky et de la basse Philippe Roche, se voit, elle, majoritairement confier les mouvements de messe dans lesquels elle n’appelle également que des éloges. Assumant chacun à leur tour la conduite des pièces, toutes sans accompagnement instrumental, les chanteurs élaborent un tissu musical très cohérent, au sein duquel chaque personnalité vocale peut néanmoins s’épanouir et faire valoir ses propres couleurs sans créer  de déstabilisation, et dont la vigueur, le raffinement, le souci de varier les climats préservent ces Gloria et Credo du piège de l’uniformité. Notons que tous ont été également convaincants hors de leur domaine principal, les femmes en faisant s’envoler un Gloria spiritus et alme n°6 aux aigus périlleux, les hommes en magnifiant la noblesse du motet O Padua qui terminait le concert, et se sont attachés, avec une incontestable réussite, à rendre palpable le caractère parfois très audacieux et novateur de la musique de Ciconia (magnifique gestion des dissonances), ainsi que la clarté de sa facture. Cette réussite n’aurait, bien entendu, pas été possible sans le travail préparatoire, que l’on devine extrêmement précis et intense, effectué par Antoine Guerber avec son ensemble. On y retrouve cette immédiate intelligence du répertoire et cette humilité face à la musique fondées sur une profonde réflexion, un véritable respect des sources et le refus de l’effet facile qui marquent, depuis ses débuts, les interprétations de Diabolus in Musica. Après le silence recueilli dans lequel s’est déroulé tout le concert, les applaudissements fournis et ponctués de bravos qui ont suivi la dernière note disaient assez le bonheur et la reconnaissance d’un public conscient d’avoir participé à un moment d’exception.

 

Cette prestation de très haut niveau laisse particulièrement bien augurer d’un des projets les plus ambitieux annoncés pour la rentrée dans le domaine de la musique ancienne, l’intégrale de l’œuvre de Johannes Ciconia, dont la parution est annoncée le 25 août 2011 chez Ricercar, qui a eu la gentillesse d’en dévoiler deux extraits pour les lecteurs de Passée des arts. Il ne fait guère de doute que sa partie sacrée, confiée par Jérôme Lejeune à Diabolus in Musica et chantée presque totalement lors de cette soirée au Prieuré de Saint-Cosme, ne manquera pas d’ouvrir de nouvelles et passionnantes perspectives sur ce magnifique compositeur encore trop méconnu, et, peut-être, contribuera à lui donner la place qu’il mérite au répertoire.

 

Johannes Ciconia (c.1370-1412), Opera sacra. Motets et mouvements de messe.

 

Diabolus in Musica :
Aïno Lund-Lavoipierre, Axelle Bernage, sopranos. Raphaël Boulay, Olivier Germond, ténors. Emmanuel Vistorky, baryton-basse. Philippe Roche, basse.
Guillermo Perez, organetto
Antoine Guerber, direction

 

Accompagnement musical :

1. Credo n°4
Raphaël Boulay, Olivier Germond, ténors. Emmanuel Vistorky, baryton-basse. Philippe Roche, basse.

2. Albane, misse celitus/Albane doctor maxime, motet
Aïno Lund-Lavoipierre, Estelle Nadau, sopranos. Guillermo Perez, organetto.

 

Diabolus in Musica
Antoine Guerber, direction

 

johannes ciconia opera omnia diabolus in musica la morraJohannes Ciconia, Opera Omnia (intégrale de l’œuvre). 2 CD Ricercar RIC 316, à paraître le 25 août 2011. Ce disque peut être précommandé en suivant ce lien.

 

Je remercie très chaleureusement Ricercar de m’avoir autorisé à utiliser les extraits musicaux et le visuel du coffret qui accompagnent cette chronique.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Sur le motif
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commentaires

Marie 18/07/2011 19:58



Le public profane ne te remerciera jamais assez. Ne rien changer surtout !



Jean-Christophe Pucek 18/07/2011 20:33



Oh, tu sais, chère Marie, ce qui m'importe, c'est que mon travail de passeur serve au mieux celui, bien plus essentiel, des artistes



Nicole Pistono 08/07/2011 15:45



Je découvre le blog avec cette chronique sur un concert auquel j'ai assisté, ce qui me permet d'apprécier particulièrement la clarté et la justesse des propos tenus. Quel bonheur d'avoir en plus
tant d'informations précises et visiblement soigneusement vérifiées! Merci Jean-Christophe.


Moi aussi, j'adore le Credo, peut-être parce que j'ai un faible pour les voix graves... Alors avec Diabolus in Musica, je suis aux anges! Vivement la parution du CD!



Jean-Christophe Pucek 08/07/2011 20:52



Avant toute chose, bienvenue sur Passée des arts, Nicole. Je suis ravi que ce soit autour de la chronique de ce très beau concert et que nous y ayons entendu la même chose et éprouvé le
même bonheur. Je suis très impatient, moi aussi, de pouvoir écouter ces Opera omnia de Ciconia qui promettent quelques moments d'exception, d'autant que La Morra, à qui a été confiée la
partie profane, est aussi un très bel ensemble, qui a livré deux très beaux enregistrements (chez Ramée) de musiques du XVe siècle, les unes conservées à Chypre (Flour de beaulté), les
autres allemandes (Von edler Art), à découvrir absolument.


A très bientôt et merci de ce commentaire.



Ghislaine 08/07/2011 12:44



Et je me permets d'ajouter : Marie a bien raison, tu es le lien indispensable entre les interprètes et un public profane. Quelle aubaine, c'est un bonheur ! ;-)



Jean-Christophe Pucek 08/07/2011 20:17



Indispensable, je ne sais pas, Carissima, fidèle et attentif, je l'espère.



Ghislaine 08/07/2011 12:38



Belle chronique mon JC, que j'ai pris beaucoup de plaisir à lire. Sans oublier le bonheur de l'écoute, cela va de soi.


Ce que je retiens de tes chroniques d'après concert, c'est l'émotion que tu fais passer, toute en retenue et pondération, en ne sombrant jamais dans l'excès quel qu'en soit le sens. Jamais
acerbe, jamais hagiographique, toujours très mesuré. La sensibilité de ton écoute est, je n'en doute pas, pour beaucoup dans la manière que tu as de restituer tes impressions, ton ressenti.


Les éléments de contexte relatifs au compositeur sont un complément didactique fort agréable à lire.


J'aimerais tant entendre D.i.M en concert ! J'espérais leur retour à l'abbaye du Thoronet mais je crois qu'Antoine Guerber ne souhaite guère y revenir, m'avait-il laissé entendre si je ne fais
pas erreur. Je les entendrai, avec quel bonheur, en d'autres lieux, j'en suis certaine. J'aurai probalement écouté l'enregistrement d'ici là ;-) Je saisis l'occasion de saluer chaleureusement au
passage, si toutefois ils me lisent, Antoine Guerber et Philippe Roche et de redire à l'Ensemble toute mon admiration pour leur travail et leur talent. Comme j'aurais été émue d'assister à leur
prestation en ce lieu qui semble de toute beauté !


Peut-être bientôt le bonheur de te lire ou de t'entendre... Je sais que tu n'aimes pas les points de suspension ;-) Mais tu me manques infiniment.


Je t'embrasse fort mon JC, très fort. Bon vent à tes chroniques, beaux concerts à venir, longue vie à cette toute jeune rubrique !



Jean-Christophe Pucek 08/07/2011 20:16



J'espérais secrètement que tu lirais cette chronique, Carissima, j'ai beaucoup pensé à toi en la rédigeant, d'autant que Philippe Roche m'a demandé de tes nouvelles à l'issue du concert - un
homme d'une chaleur et d'une attention rares.


J'essaie, dans la mesure du possible, de ne tomber dans aucun des excès que je constate chez ceux qui font profession de critique, de concerts comme de disques : aligner des superlatifs comme des
perles ou des anathèmes comme autant d'épines ne sert pas à grand chose, à mon sens, et surtout ne rend pas justice au travail des musiciens. Bien sûr, je n'aurai certainement pas la prétention
de dire que je parviens à faire mieux que qui que ce soit; j'ai bien trop conscience de mes limites pour ça.


A ce que j'ai pu en entendre, la partie sacrée de cette intégrale Ciconia à venir sera magnifique et je forme des voeux pour que la profane soit à la hauteur, ce qui, avec les excellents
musiciens de La Morra (dont tu te souviens sans doute du merveilleux disque Von edler Art chez Ramée), devrait se réaliser sans problème, et fera de ce disque un des événements de
l'année. J'espère enfin que les Diables seront, un jour pas trop lointain, en concert à proximité de chez toi, afin que tu puisses avoir le bonheur de les entendre "pour de vrai" comme disent les
enfants.


Et, puisque nous en sommes au stade des voeux, je souhaite ardemment que l'on se parle bientôt, car tu me manques infiniment aussi.


Prends grand soin de toi et sache que mes pensées t'accompagnent fidèlement chaque jour que Dieu veut bien faire.


Je t'embrasse très fort moi aussi.



Marie 07/07/2011 19:59



Trop vite .... j'ai omis de préciser que le Credo a ma préférence (à part toi évidemment) Bises.



Jean-Christophe Pucek 07/07/2011 20:02



Ah, je suis heureux de lire que quelqu'un l'aime, ce Credo qui a tant pâti de la concurrence d'Albane célébré par les dames Merci, chère Marie, et des bises aussi.



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