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27 juillet 2010 2 27 /07 /juillet /2010 17:31

 

jean blin de fontenay fleurs dans vase buste louis XIV corn

Jean-Baptiste Blin de Fontenay (Caen, 1653-Paris, 1715),
Vase doré, fleurs et buste de Louis XIV
, 1687.

Huile sur toile, 190 x 162 cm, Paris, Musée du Louvre.

 

Élisabeth Jacquet de La Guerre est sans doute une des figures les plus attachantes et les plus singulières d’un Grand Siècle où la place réservée aux femmes dans le domaine musical, quelque brillante qu’elle fût, se cantonnait généralement au rôle d’interprète. Claveciniste virtuose, elle fut la première à embrasser une carrière de compositrice, laissant un nombre d’œuvres certes restreint mais de grande qualité, dont on connaît surtout aujourd’hui la partie dédiée à son instrument. C’est dire si on fera fête au récent disque de l’ensemble La Rêveuse, publié par Mirare, qui explore avec une indéniable réussite ses moins fréquentées Sonates pour violon, œuvres qui avaient, à l’époque de leur composition, valeur de manifeste.

jean baptiste oudry nature morte violonLes cloisonnements qui persistent encore, du moins en France, dans l’étude des différentes formes d’expression artistique ne permettent pas toujours, en effet, de mesurer à quel point chacune d’entre elles constitue une réponse à une problématique commune. Ainsi, dès les années 1640, la volonté, aiguillonnée par le pouvoir, de lutter contre l’hégémonie italienne ne touche pas seulement la peinture ou la sculpture ; les musiciens cherchent aussi à élaborer un art que l’on dira, au prix d’une forte simplification, « national », tout en intégrant, souvent sous le manteau pour éloigner tout soupçon de pacte avec l’adversaire, les nouveautés ultramontaines. Les feulements de ceux qui investissent la musique d’une universalité qu’elle n’a pas mais constitue, en revanche, une excellente excuse pour ne pas en questionner les enjeux, ne devraient jamais faire oublier qu’elle revêt souvent, comme tous les autres arts, une réelle dimension politique. Ainsi, écrire des sonates en France au tournant du XVIIe siècle était tout sauf un acte innocent. C’était, en mettant ses pas dans ceux de Corelli, être à la pointe de l’actualité musicale, mais s’exposer également aux foudres d’une large frange conservatrice des amateurs, gardienne autoproclamée de la tradition française et prompte à fustiger « l’ordinaire des Italiens qui croiroient n’avoir pas fait une belle Sonate s’ils ne l’avoient farcie de vitesses très souvent extravagantes et sans aucune raison que leur fantaisie, et de chicotis perpétuels plus propres à écorcher l’oreille qu’à la flatter ». Paradoxalement, c’est dans le Catalogue des livres de musique… de Sébastien de Brossard (1655-1730) qu’on trouve ce sévère jugement, alors que le goût pour les archives de ce grand amateur de musique italienne a permis à maintes œuvres de parvenir jusqu’à nous, et plus particulièrement les premiers essais français de sonates, signés par lui-même et par la fine fleur de la génération musicale alors montante : François Couperin, Jean-Féry Rebel, Élisabeth Jacquet de La Guerre.

francois de troy portrait elisabeth jacquet de la guerreIssue d’une famille parisienne de facteurs d’instruments et de musiciens, Élisabeth, fille de l’organiste Claude Jacquet, a passé la majeure partie de sa vie en l’Île Saint-Louis, où elle a probablement été baptisée le 17 mars 1665. Précocement douée, ses talents de claveciniste lui valent de jouer à la Cour dès l’âge de cinq ans et d’y demeurer quelques années dans l’entourage de Madame de Montespan. Mariée avec l’organiste Marin de La Guerre en 1684, « la petite Jacquet » déploie une intense activité de pédagogue et d’instrumentiste, mais aussi de compositrice. Son Premier Livre de Pièces de Clavessin paraît en 1687, suivi, en 1694, par la représentation de sa tragédie lyrique Céphale et Procris, qui se solde par un échec. Après 13 ans de silence, durant lesquels elle compose, vers 1695, ses six premières sonates qui survivent en manuscrit grâce à Sébastien de Brossard, Élisabeth Jacquet de La Guerre, veuve depuis 1704, donne à la publication un recueil de Six Sonates pour le Viollon et pour le Clavecin (1707) jouées avec succès à la Cour, au « petit couvert » ; elles lui valent, d’après le Mercure galant, « beaucoup de loüanges » de la part de Louis XIV qui ajoute « qu’elles ne ressembloient à rien. (…) Le Roy avoit non seulement trouvé sa Musique très-belle ; mais aussi (…) originale, ce qui se trouve aujourd’huy fort rarement. » Suivront deux livres de cantates en 1708 et 1711, puis un dernier vers 1715, seul ouvrage publié de la compositrice qui ne soit pas dédié à Louis XIV, un souverain auquel de son propre aveu, elle a « appris à consacrer toutes [ses] veilles.» Aucune autre musique d’Élisabeth Jacquet de La Guerre n’est connue après l’année de la mort d’un monarque pour lequel elle nourrissait visiblement une admiration respectueuse où entrait sans doute aussi un peu de tendresse. Elle meurt rue des Prouvaires, dans la paroisse Saint-Eustache, le 27 juin 1729.

Les cinq sonates – les deux pour violon du manuscrit de Brossard et trois du recueil de 1707 – choisies par La Rêveuse dans le cadre de cette anthologie illustrent parfaitement la fascination qu’exerçaient sur les musiciens français la théâtralité assumée et la liberté pleine de feu de la musique italienne. Cette fièvre, manifeste dans la vivacité des mouvements rapides comme dans l’usage de traits virtuoses et de chromatismes marqués, est néanmoins tempérée par des éléments très français. Formellement, on note, par exemple, l’utilisation de rythmes pointés et de danses (sarabande et gavotte de la Sonate en la mineur n°2), mais aussi une présence affirmée de la viole de gambe, instrument obligé auquel Élisabeth Jacquet de La Guerre réserve des passages solistes (Aria de la Sonate en fa majeur, entre autres), et, dans l’esprit, une retenue, voire une pudeur ombrée de mélancolie (Aria de la Sonate en ré mineur), qui parlent le même langage que les œuvres picturales du temps. Les interprètes doivent donc, pour rendre parfaitement cette musique, faire preuve de grandes qualités d’équilibre, afin qu’aucune de ces deux tendances ne prenne le pas sur l’autre.

La Reveuse - photo Anne-Marie BerthonLa Rêveuse (photographie ci-contre), qui regroupe de talentueux musiciens rompus aux exigences du répertoire baroque, fait revivre cette musique avec un brio et une intelligence qu’on ne peut que saluer. Un des nombreux points forts de l’interprétation de cet ensemble est justement de faire sentir tout ce que la musique d’Élisabeth Jacquet de La Guerre doit à l’Italie mais aussi son profond enracinement dans la sensibilité française. Les mouvements rapides sont vigoureux, enlevés, brillants, tandis que les plus modérés se déploient avec une tendresse et une émotion touchantes jusque dans leur réserve, voire, dans les Grave introductifs, une solennité dont aucune lourdeur ne vient empeser la marche. La clarté des textures et la fermeté de l’articulation permettent de percevoir toute la richesse des sonates sans que l’attention portée au plus petit détail affecte la cohérence globale des œuvres. Stéphan Dudermel au violon et Florence Bolton à la basse de viole, qui illumine également les deux pièces de Jacques Morel offertes en complément de programme, se révèlent techniquement très affûtés et soucieux de caractériser chacun des mouvements avec autant de précision que de sensibilité. Ces deux excellents solistes s’appuient sur un continuo impeccablement réalisé, mené par Benjamin Perrot, que l’on peut aussi entendre, sur ce disque, dans une vision pleine de subtilité de la transcription pour théorbe des Sylvains de François Couperin par Robert de Visée, avec un sens très sûr du mouvement et de la couleur, jamais intrusif, mais d’une remarquable inventivité quant à la structuration et à l’avancée du discours. Qu’il adopte la déclamation du théâtre ou le murmure de la confidence, cet enregistrement de La Rêveuse, en ce qu’il semble avoir profondément saisi toutes les dimensions, rhétoriques, historiques, émotionnelles, de la musique d’Élisabeth Jacquet de La Guerre délivre une splendide impression d’évidence et de naturel, qui emporte sans peine l’adhésion de l’auditeur.

 

Je vous recommande donc chaudement ce magnifique enregistrement, qui se hisse, à mon avis, parmi les meilleurs jamais consacrés à Élisabeth Jacquet de La Guerre. Il permet de découvrir ou de redécouvrir la musique de cette fascinante compositrice dans des conditions proches de l’idéal et confirme La Rêveuse comme un ensemble à suivre avec la plus grande attention.

 

elisabeth jacquet de la guerre sonates violon la reveuseÉlisabeth Jacquet de La Guerre (1665-1729), Sonates pour violon, viole obligée & basse continue (+ Jacques Morel, Prélude, Le Folet, et Robert de Visée, Les Sylvains d’après François Couperin)

 

La Rêveuse :
Stéphan Dudermel, violon, Florence Bolton, basse de viole, Bertrand Cuiller, clavecin & orgue, Emmanuel Mandrin, orgue.
Benjamin Perrot, théorbe, guitare baroque & direction

 

1 CD Mirare [durée totale : 66’22”] MIR 105. Ce disque peut-être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Sonate II en la mineur pour violon, viole de gambe obligée et orgue (c.1695) :
Grave

2. Sonate IV en sol majeur pour violon, viole obligée et basse continue (1707) :
Presto – Adagio

3. Sonate I en ré mineur pour violon, viole obligée et basse continue (1707) :
Aria

4. Sonate III en fa majeur pour violon, viole obligée et basse continue (1707) :
Presto

5. Sonate I en la mineur pour violon, viole de gambe obligée et orgue (c.1695) :
Allegro – Aria (Affettuoso) – Adagio

 

Illustrations complémentaires :

Jean Baptiste Oudry (Paris, 1686-Beauvais, 1755), Nature morte au violon, sans date. Huile sur toile, 102 x 87 cm, Paris, Musée du Louvre.

François de Troy (Toulouse, 1645-Paris, 1730), Portrait présumé d’Élisabeth Jacquet de La Guerre, c.1704. Huile sur toile, Londres, collection privée.

La photographie de l’ensemble La Rêveuse est d’Anne-Marie Berthon, utilisée avec permission.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gallicismes
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commentaires

Michèle 19/12/2013 17:55


Je ne savais rien de cette brouille ... c'est grâce à Passée des Arts que j'ai pu connaître cet ensemble, qu'on apprécie en Normandie aussi !


 

Jean-Christophe Pucek 19/12/2013 17:58



Je n'en ai pas fait état, Michèle, il y a pas mal de choses que je garde pour moi. Mais peu importe, au fond : ne pas/plus avoir d'affinités personnelles avec un ensemble (qui semble avoir
quelque peu oublié qu'il a toujours été plutôt bien traité ici) n'empêche pas d'apprécier son travail



Michèle 07/12/2013 17:35


Florence Bolton+ Yoann Moulin+ Benjamin Perrot + Dagmar Saskova + Vincent Vergogne = une soirée enchantée au Théâtre du Château de cette ville en deux lettres parfois définie comme un "trou
normand", ce qui est bien injuste.


"Concerto Luminoso" du 6 décembre 2013 à Eu !


 


Merci à Passée des Arts d'avoir mis l'accent sur cet Ensemble La Rêveuse :-)

Jean-Christophe Pucek 19/12/2013 17:29



Ah oui, Michèle, ça devait être quelque chose de très beau que ce « concert lumineux » que j'irai entendre s'il ne passe pas trop loin de chez moi. La Rêveuse, même fâchée avec Passée des arts,
demeure un ensemble de très grande qualité dont le blog continuera à se faire l'écho du travail.



Henri-Pierre 18/08/2010 16:31



Portrait présumé ?
Mais ce ne peut être qu'elle avec ces éclats de rouge sur les profondeurs bleues et le feulement inquiétant des bistres.
C'est elle, j'en suis sûr, la frontalité de son regard disent la hardiesse d'une femme qui a su transgresser son sexe tandis que la douceur ovale de son visage exprime la douceur voluptueuse et
quelque peu nostalgique de son art.


C'est elle enfin parce qu'elle le mérite et que je le veux. L'intuition, ce savoir des "voyants", peut aussi bien écrire l'histoire au même titre que la documentation des gens "sérieux".


De la guerre faite aux conventions, la dame compositeur donne un beau moment de paix. J'ai toujours dit qu'il n'y avait d'anges que les rebelles.



Jean-Christophe Pucek 18/08/2010 19:56



Je crois aussi que c'est elle, cette Madame de La Guerre qui nous dit, par-delà les siècles : "j'ai osé". Osé casser les codes, osé demeurer fidèle à mon roi, osé être moi. Et je te suis dans la
démonstration que tu fais de cette possibilité, non seulement parce qu'elle me semble plus que probable, mais aussi parce qu'elle prouve que tu as véritablement, et dans tous les sens, entendu la
musique d'Elisabeth.



Marie 03/08/2010 20:22



La compositrice remporte un large succès qui dépasse l'estime ... cf. le nombre de ses admirateurs (trices). Pardonne-moi, c'est ton succès, pas tout à fait le sien.



Jean-Christophe Pucek 04/08/2010 06:55



Je suis très heureux de l'écho que ce billet a rencontré ici et ailleurs, car je me dis que ça va inciter les gens à chercher à en savoir plus sur une compositrice vraiment attachante et, ce qui
ne gâte rien, supérieurement douée.



Marie 31/07/2010 20:00



Tu joues les tentateurs ? c'est un régal.



Jean-Christophe Pucek 03/08/2010 19:38



Oui, j'aime bien jouer les tentateurs, chère Marie



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