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1 mars 2011 2 01 /03 /mars /2011 16:27

 

jacob philipp hackert chutes terni

Jacob Philipp Hackert
(Prenzlau, 1737-San Pietro di Careggi, 1807),
Les chutes de Terni
, 1779.

Huile sur toile, 98 x 80 cm, collection privée.

 

Lorsque j’ai appris la sortie de ce disque, ma première réaction a été de soupirer à la pensée d’un récital à la cohérence aléatoire, proposant, qui plus est, le répertoire rebattu du classicisme viennois, comme s’il était urgent de produire un nouvel enregistrement dédié à Mozart et Beethoven quand tant de trésors dorment dans les bibliothèques. C’était sans compter sur les deux superbes musiciens que sont Hélène Schmitt et Rémy Cardinale, dont Alpha a finalement été fort bien inspiré d’immortaliser la pétillante rencontre.

 

Ainsi que l’expliquent parfaitement les textes de présentation signés par la violoniste et Gilles Cantagrel, si violon et clavier ont cheminé de concert dès l’aube du XVIIIe siècle, l’égalité entre les deux comparses n’est pas toujours allée de soi, la fréquence de la mention « sonate pour clavier avec accompagnement de violon » que l’on rencontre jusque tard dans le siècle, y compris chez Mozart au début des années 1780, ainsi que l’atteste le titre complet de la Sonate KV 380 (1781) figurant sur ce disque, soulignant la primauté de l’un sur l’autre, souvent indiqué ad libitum. Cependant, si les intitulés, en partie pour des raisons commerciales, n’évoluent guère, les Sonates pour violon et clavecin (c.1718-22) de Johann Sebastian Bach, dont il ne faut néanmoins pas oublier qu’elles sont, en fait, des pièces en trio, démontrent déjà des tentatives d’équilibrage entre les deux instruments, une tendance qui va s’accentuer progressivement, grâce aux recherches, entre autres, de Carl Philipp Emanuel Bach (1714-1788) en Allemagne du Nord ou de Simon Le Duc (1742-1777) en France, pour aboutir à une complémentarité quasi parfaite au cours du dernier quart du siècle.

louis carrogis carmontelle leopold wolfgang amadeus nannerlLes trois sonates rassemblées dans cet enregistrement offrent une belle illustration de cette parité tout récemment conquise entre violon et clavier, de façon peut-être d’autant plus éloquente que la KV 380 de Mozart et l’opus 12 n°1 de Beethoven peuvent être regardées comme inaugurales, point de départ d’une carrière de musicien indépendant à Vienne pour l’un, première approche de cette combinaison instrumentale pour l’autre. Les mouvements liminaires et terminaux de ces deux œuvres partagent, en effet, un même esprit conquérant, soucieux de charmer et de briller, celle de Beethoven, publiée en 1798, se montrant nettement redevable des productions de son aîné, à la notable exception d’un Rondo final où l’on sent poindre, ce que ne manquèrent pas de souligner les contemporains, le caractère farouche d’un homme qui accéléra le basculement entre classicisme et romantisme. L’œuvre la plus complexe de ce programme, judicieusement placée en son cœur, est la Sonate en si bémol majeur, KV 454, dont la légende, partiellement corroborée par les particularités du manuscrit, raconte que Mozart joua de mémoire la partie de clavier lors du concert donné, le 29 avril 1784 en présence de l’empereur Joseph II, avec la violoniste italienne Regina Strinasacchi, inspiratrice de la partition. Oscillant sans cesse, dans ses deux premiers mouvements, entre fermeté et tendresse, volonté d’affirmation et intériorité, elle porte la marque de l’évolution intime d’un compositeur partagé entre des désenchantements personnels récents et les frémissements prometteurs de ses succès viennois, l’optimisme ayant finalement le dernier mot dans un finale au sourire empli de confiance.

 

remy cardinaleLa vision qu’offrent Rémy Cardinale (photographie ci-contre), jouant sur une copie très bien sonnante d’un pianoforte d’Anton Walter, proche de celui que Mozart possédait et que l’on peut voir aujourd’hui à Salzbourg, et Hélène Schmitt (photographie ci-dessous) de ces trois sonates se signale par une générosité et un sentiment presque permanent de vitalité conquérante complètement en situation dans des œuvres qui exigent de l’élan, voire, parfois, un brin d’insouciance. La complicité qui unit les deux musiciens, la densité et l’équilibre de leurs dialogues, outre qu’ils apportent une magnifique illustration de l’avancée majeure que représente l’égalité du traitement entre clavier et violon, sont un régal pour l’auditeur qui, pour peu qu’il se prenne au jeu, se laisse immanquablement entraîner par le beau moment musical, porté par un véritable souffle commun, qui lui est proposé. N’allez pas croire pour autant que tout n’est pas que bondissement et jaillissement dans ce disque. helene schmittLa palette contrastée des sentiments de la Sonate KV 454 est appréhendée et restituée avec beaucoup de finesse, le Rondo final de celle de l’Opus 12 beethovenien fait sentir la part d’imprévisible qu’elle contient, tandis que les mouvements lents, aux ombres remarquablement bien mises en valeur par la vivacité du traitement des autres parties, sont d’une sensibilité frémissante et maîtrisée qui leur confère un indéniable impact émotionnel, avec une mention particulière pour  l’Andante con moto (vraiment joué comme tel ici, sans inutile pathos souffreteux et languide) en sol mineur de la Sonate KV 380, lourd de sanglots difficilement retenus et de confidences murmurées. Techniquement irréprochables, les deux interprètes abordent ces partitions sans aucune crispation historicisante, et la franchise dans leurs choix de tempos comme d’articulation ne s’opèrent jamais au détriment de la souplesse et du chant, une preuve supplémentaire que l’on peut jouer en réduisant le vibrato tout en demeurant chaleureux et expressif. Les couleurs des deux instruments sont, de surcroît, superbes et elles se fondent en s’exaltant mutuellement avec une sensualité parfaitement restituée par une prise de son toute de rondeur et de précision.

Je vous conseille donc cet enregistrement consacré à Mozart et Beethoven par Rémy Cardinale et Hélène Schmitt non pour l’approche révolutionnaire des sonates qu’il documente mais pour la fraîcheur du regard qu’il jette sur ces œuvres bien connues. Ce disque revigorant, qui conjugue merveilleusement esprit et sentiment, rappelle que les « classiques » peuvent être d’intarissables sources de jeunesse pour qui sait les aborder avec humilité et naturel.

 

mozart & beethoven sonates pianoforte & violon helene schmiWolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) & Ludwig van Beethoven (1770-1827), Sonates pour pianoforte & violon : en mi bémol majeur, KV 380 (374f), en si bémol majeur, KV 454, en ré majeur, opus 12 n°1.

 

Rémy Cardinale, pianoforte (Christoph Kern, 2006, d’après Anton Walter)
Hélène Schmitt, violon (Nicolò Gagliano, Naples, début des années 1760)

 

1 CD [durée totale : 67’28”] Alpha 177. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. W.A. Mozart : Sonate pour violon et clavier en si bémol majeur, KV 454 :
[I] LargoAllegro

2. L. van Beethoven : Sonate pour violon et clavier en ré majeur, op.12 :
[III] Rondo. Allegro

 

Illustrations complémentaires :

Louis Carrogis, dit Carmontelle (Paris, 1717-1806), Léopold, Wolfgang Amadeus et Nannerl Mozart, 1763. Aquarelle sur papier, 34,2 x 22 cm, Chantilly, Musée Condé.

La photographie de Rémy Cardinale est tirée du site de l’Ambassade de France en Lituanie.

La photographie d’Hélène Schmitt, tirée du site de la violoniste, est de Guy Vivien.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

Laura Limido 25/03/2011 17:14



Il m'est bien difficile d'oser écrire quelques mots après ces commentaires avertis et si bien écrits.


Cher Jean-Christophe, après cette écoute, je me sens bien... Vous savez que je ne peux dire "légère"...


Votre rencontre -je me répète- constitue un véritable miracle dont vous êtes l'origine. Merci cher ami, si jeune ami.



Jean-Christophe Pucek 25/03/2011 17:26



Ce petit miracle-ci, chère Laura, c'est à la musique et à votre curiosité que vous le devez, deux éléments essentiels entre lesquels je me contente de jouer un rôle de passeur. Mais savoir que
les quelques lignes et les extraits que je propose peuvent, ne serait-ce qu'un instant, embellir votre quotidien et le rendre plus souriant me remplit vraiment d'une profonde joie.


Merci pour vos mots, chère amie.



Henri-Pierre 24/03/2011 10:02



Fraîcheur de cette sonate de Mozart qui donne à découvrir une personnalité éloignée des poncifs.
Fraîcheur de ce Beethoven qui pourrait paraître primesautier si n'intervenaient quelques accents aériens et nostalgiques du violon.
Fraîcheur d'une interprétaion pleine de sève et de douce vigueur, voila un optimisme dont j'aime les accents.
Fraîcheur de la cascatelle de Hackert qui brise en prismes les jeux de l'eau et de la lumière.
Fraîcheur de cette aquarelle de Carmontelle toute de tendre et légère intimité.
Fraîcheur enfin de ce beau portrait par Vigée-Lebrun (que je soupçonne de la période de l'exil et peut-être en Russie) qui s'affiche sur la couverture du CD


 



Jean-Christophe Pucek 25/03/2011 15:27



Tu ne saurais mieux dire pour ce qui est du tableau de Mme Vigée-Lebrun, puisqu'il s'agit du portrait de la Comtesse Skavronskaia, réalisé durant l'exil du peintre à Saint-Pétersbourg (1796) : je
reconnais bien ici ton oeil infaillible Pour le reste, je n'ajoute rien afin de ne pas briser un aussi pertinent élan
de fraîcheur.



Marie 08/03/2011 20:17



Cascade et ruissellement, je ne sais qui de Mozart ou de Beethoven s’épanche le mieux du tableau. Fluidité et bouillonnement. Ils rejoignent
le peintre dans l’arc en eau.



Jean-Christophe Pucek 09/03/2011 14:56



Je ne sais pas lequel des deux, chère Marie, mais ce sont deux sources jaillissantes auxquelles les musiciens n'ont pas fini de s'abreuver



cyrille 08/03/2011 11:48



Deux Sonates pleines de fraîcheur par deux compositeurs approchant la trentaine lors de l' écriture de ces deux pages.


Le premier mouvement de celle de Mozart est je trouve plein de facéties, de gaieté galante, mais également ponctué d' instants plus intérieurs, plus méditatifs comme des sortes de
questionnements.


Le Rondo de celle de Beethoven est quant à lui ouvertement joyeux et badin.


Belle restitution que celle de ces deux interprètes. Quel plaisir l' absence de vibrato, qui donne trop souvent la nausée, chez Hélène Schmitt. Quant au jeu de Rémy Cardinale, savoureux qui plus
est sur ce pianoforte.


Bon moment d' écoute, en tous les cas !


Bisous, mon ami 



Jean-Christophe Pucek 09/03/2011 15:07



Ca me fait toujours bizarre de penser à Mozart à 30 ans, cher Cyrille, un homme si jeune encore et à qui il restait si peu d'années à vivre. Il est vrai que les deux oeuvres proposées ici
n'incitent guère à la mélancolie, sauf, bien entendu, les deux mouvements lents, plus introspectifs et ombreux. Je trouve que le Beethoven s'ébroue parfaitement, avec quelques foucades ici et là
qui font pressentir des orages à venir.


Comme tu l'as souligné, ici, pas de dégoulinages, mais une très belle tenue, toute classique, mais qui n'oublie jamais d'être frémissante.


Merci pour ton commentaire et des bises en retour.



philippe parichot 04/03/2011 20:25



Bonsoir cher Jean-Christophe,


je joins ma voix au concert d'éloges qui me parait avoir tout dit. Le mot fraicheur est parfait, cette musique est jouée avec une fraicheur heureuse, c'est frais comme la splendide chute d'eau du
tableau, très Goethe, très Byron. Tu vas réussir Jean-Christophe,  à me faire aimer ce premier romantisme, qui n'était pas ma tasse de thé, ou plutot "ma cascade tumultueuse". "Les
irrégularités, les imperfections, qui accrochent la lumière" waaaouh, c'est trouvé et c'est tout à fait çà. J'aime beaucoup le jeu de cette jeune femme, extrêmement sensible, (le son de
l'instrument me plait infiniment aussi) et de ce jeune homme dont Philippe Delaide parle si bien. Beaucoup de jeunesse (qui est aussi celle de la musique du maitre) pour rafraichir mon vieux
corps courbaturé. Aussi chaque jour me rapproche un peu plus d'écouter du Beethoven.


Bien à toi,


Philippe



Jean-Christophe Pucek 05/03/2011 17:49



Bonjour cher Philippe,


Il est difficile d'ajouter quoi que ce soit à ce que tu as écrit, si ce n'est t'exprimer le bonheur qui est le mien à l'idée que ces musiques qui, a priori, te touchent moins que
d'autres aient pu, par la grâce de cette interprétation, te parler. Tu sais, j'ai mis un certain temps à me familiariser avec le répertoire postérieur aux années 1760 et encore plus avec celui du
XIXe siècle où il reste d'ailleurs de larges pans de musique qui me laissent indifférent (je pense à Wagner ou à Verdi, entre autres). Aussi suis-je certain que c'est doucement que Beethoven et
quelques autres de ce premier romantisme si frémissant finiront par te prendre la main pour te conduire sur les chemins empruntés par ceux que tu chéris littérairement.


Bien à toi,


Jean-Christophe



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