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1 février 2012 3 01 /02 /février /2012 18:02

 

charles antoine coypel don quichotte conduit par folie
Charles Antoine Coypel (Paris, 1694-1752)
Don Quichotte conduit par la folie, 1714-1734.
Huile sur toile, 120 x 128 cm, Compiègne, Musée du château.
(Photographie © RMN/Daniel Arnaudet – Jean Schormans)

Toujours soucieux de découvrir et d’encourager l’éclosion de nouveaux talents, le Centre culturel de rencontres d’Ambronay offre, depuis maintenant deux ans, une résidence à de jeunes musiciens et permet aux meilleurs d’entre eux d’enregistrer leur premier disque. Ce dispositif nous avait permis, à l’automne 2010, de nous régaler avec le très beau Concert chez la Reine proposé par Les Ombres, premier ensemble à bénéficier de cette opportunité. C’est aujourd’hui le tour des Esprits Animaux de voir leur opus primum, qu’ils ont choisi de consacrer à Georg Philipp Telemann, publié par les Éditions Ambronay.

georg lichtensteger georg philipp telemannAlors que Bach, Vivaldi ou Händel ne cessent de faire l’objet de nouvelles parutions discographiques, quitte à ce que l’abondance frôle parfois dangereusement l’indigestion, on pourrait presque se demander si la musique de Telemann n’effraie pas les interprètes d’aujourd’hui tant ils semblent rechigner à s’y risquer, quand certains de leurs aînés s’y couvrirent de gloire à l’instar, par exemple, de Musica Antiqua Köln, dont les réalisations des années 1980 et 1990 sont toujours pertinentes aujourd’hui. Serait-ce parce que l’œuvre de celui dont la renommée dépassait largement, rappelons-le, celle de son contemporain et ami Bach, est aussi immense que protéiforme et surtout bien plus exigeante que ce qu’une approche superficielle peut laisser supposer ? Elle demande, en effet, de solides qualités techniques mais aussi des capacités de caractérisation et un sens de l’humour particulièrement aiguisés, ainsi qu’une grande légèreté de touche afin d’éviter les deux écueils les plus couramment observés, la lourdeur découlant de la volonté de souligner chaque effet et la fadeur née de l’incapacité à prendre au sérieux un compositeur sottement considéré trop prolifique pour être honnête.
Les Esprits Animaux, dont le nom fleure bon la physiologie cartésienne, ont choisi d’organiser leur récital autour des réminiscences littéraires que l’on trouve assez fréquemment dans la production de Telemann, observateur très attentif de son époque. Cette source d’inspiration lui offre l’occasion de s’adonner à l’un des exercices dans lesquels il excelle, la peinture, souvent avec une économie de moyens qui n’a d’égale que l’efficacité du résultat final, d’une scène ou d’un caractère. La Burlesque de Quixotte doit à son inventivité pittoresque d’être une des Suites du compositeur les mieux servies par le disque. Après une traditionnelle ouverture à la française, Telemann y décrit, en six tableaux emplis de traits piquants, quelques-unes des aventures du héros de Cervantes, de son écuyer Sancho Panza et même de leurs montures (désopilant Galop de Rosinante), s’attachant à décrire les états d’âme des personnages, vaine rêverie amoureuse du premier, mauvaise humeur du second, et leur péripéties, comme la charge contre les moulins à vent menée Presto. Les deux autres partitions programmatiques de cette anthologie sont extraites du recueil Der Getreue Music-Meister, une série de 25 fascicules destinée aux amateurs et publiée, sous le titre original français de Fidèle Maître en Musique, entre le 25 novembre 1728 et le 1er novembre 1729. johann sebastian muller gulliver effrayant les yahoosDe dimensions plus modestes, la Suite « Gulliver » pour deux violons sans basse met en scène, en moins de dix minutes, les principaux personnages de la satire de Jonathan Swift, parue en 1726, avec une espièglerie évidente à chaque mesure et même visible à l’œil nu, qu’il s’agisse du grouillement fourmillant des quadruples croches de la Chaconne des Lilliputiens, dont la brièveté et le caractère s’inscrivent au rebours de l’amplitude et de la noblesse normalement associées à cette danse, ou les rondes de la Gigue des Brobdingnags, géants dont la balourdise empèse une forme habituellement légère et rapide. Les ambitions du Trio pour deux flûtes à bec et basse continue sont différentes, puisqu’il consiste en une galerie de portraits de femmes célèbres de l’Antiquité, l’acariâtre Xanthippe, femme de Socrate (Presto babillard et un rien querelleur), la voluptueuse et tragique Lucrèce (Largo tout en demi-teintes résignées), la belle poétesse grecque Corinna, rivale heureuse de Pindare (Allegretto spirituel et chantant), l’intrépide héroïne romaine Clélia (Spirituoso plein de vigueur), et Didon (Triste alternant entre abattement et agitation) qu’il est inutile de présenter. Là encore, Telemann fait montre de véritables aptitudes de peintre en musique dans des miniatures savoureuses et toujours parfaitement croquées. Les deux concertos et la Conclusion de la première partie (Production) de la célèbre Tafelmusik (Musique de table) qui complètent le programme illustrent la capacité du compositeur à jouer avec les styles nationaux, la solennité et la danse françaises, la fluidité mélodique italienne, la rigueur germanique de la construction, pour n’en faire qu’un seul vermischter Stil (style mêlé), mais aussi son goût pour les tournures populaires (les effets de musette du Presto conclusif du Concerto en mi mineur) et son immense talent de coloriste, né d’une parfaite connaissance de nombre d’instruments qu’il pratiquait lui-même.
Les musiciens des Esprits Animaux (photographie ci-dessous) s’emparent de ces partitions avec une vigueur tout à fait réjouissante qui, bien souvent, fait mouche. En dépit de la jeunesse de l’ensemble, fondé en 2009, la complicité des membres qui le constituent s’impose avec une totale évidence tout au long d’un enregistrement de fort belle facture, dont les choix esthétiques sont pertinents et défendus avec conviction. Les œuvres sont abordées avec franchise et aplomb, sans excès de brutalité, avec un louable souci tant de la netteté de l’articulation et des dialogues entre les pupitres que de la solidité de l’assise rythmique. les esprits animauxSi on peut déplorer un léger déficit de chair dans la Burlesque de Quixotte ou dans la Conclusion de la Tafelmusik, les pièces les plus connues de ce récital, conçues pour des effectifs plus importants (voir les versions du Freiburger Barockorchester respectivement chez DHM et Harmonia Mundi), il est en grande partie compensé par l’enthousiasme communicatif déployé par les interprètes et l’envie manifeste qu’ils ont de servir au mieux le compositeur. La seule réalisation à m’avoir laissé sur ma faim est le Concerto pour flûte à bec et flûte traversière en mi mineur qui, s’il ne démérite pas, ne retrouve pas la magie de la lecture enflammée qu’en avait livré Musica Antiqua Köln dans un mémorable florilège de concertos pour instruments à vent (Archiv, 1987). En revanche, la Suite burlesque « Gulliver » et le Trio pour deux flûtes à bec et basse continue sont savoureux, pleins de caractère, brossés d’un trait à la fois ferme et léger, trouvant le juste poids de chaque scénette ou portrait, tandis que le Concert pour deux flûtes en la mineur trouve une respiration très naturelle et des couleurs extrêmement séduisantes. Sachant manier avec finesse le brio et l’humour, ce disque plein de vitalité, avec des moments étincelants qui apparaissent comme autant de promesses, rend justice à l’esprit de Telemann de manière réellement probante.
Voici donc une anthologie globalement réussie qui donne des Esprits Animaux une image flatteuse tout en servant avec une fougue bienvenue la musique de Telemann, dont elle offre un panorama tout à fait intéressant. Il ne fait guère de doute que le tout jeune ensemble qu’elle permet de découvrir possède d’ores et déjà l’essentiel des qualités propres à lui assurer un beau début de parcours et que l’on suivra son évolution future avec tout l’intérêt que son premier enregistrement à su susciter.

georg philipp telemann burlesque quixotte gulliver suite leGeorg Philipp Telemann (1681-1767), Burlesque de Quixotte TWV 55G :10, Concerto pour flûte à bec, flûte traversière, cordes et basse continue en mi mineur TWV 52 :e1, Suite burlesque pour deux violons sans basse en ré majeur « Gulliver » TWV 40 :108, Concerto pour deux flûtes (à bec), cordes et basse continue en la mineur TWV 52 :a2, Trio pour deux flûtes à bec et basse continue en ut majeur TWV 42 :C1, Conclusion en mi mineur de la Production I de la Tafelmusik TWV 50 :10

Les Esprits Animaux
Javier Lupiáñez & Tomoe Mihara, violons, David Alonso Molina, alto, Lena Franchini, flûtes à bec, Élodie Virot, flûte traversière, Roberto Alonso, violoncelle, Patrícia Vintém, clavecin

1 CD [durée totale : 69’20”] Ambronay Éditions AMY 302. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

Extraits proposés :
1. Burlesque de Quixotte : Ouverture
2. Suite burlesque « Gulliver » :
[IV] Reverie der Laputier, nebst ihren Aufweckern (Andante)
3. Concerto pour deux flûtes, cordes et basse continue en la mineur :
[III] Largement
4. Trio pour deux flûtes à bec et basse continue en ut majeur :
[VI] Dido (Triste)

Des extraits d’une minute de chaque plage du disque peuvent être écoutés ici :

Illustrations complémentaires :
Georg Lichtensteger (1700-1781), Portrait de Georg Philipp Telemann, c.1745 (détail). Burin, 25 x 17 cm, Paris, Bibliothèque Nationale de France.

Johann Sebastian Müller (Nuremberg, 1715-Londres, 1792), Gulliver effrayant les Yahoos, après 1744 ? Eau-forte, 16 x 10,4 cm, Londres, British Museum (© The Trustees of the British Museum)

La photographie des Esprits Animaux est de Bertrand Pichène.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

Josée Vaillancourt 16/02/2012 06:30


Si je suis triste, je chante un aria de Telemann tiré de ses Harmonischer Gottesdienst. Ça me met en joie à tout coup. Le sens de l'humour de Telemann est présent dans toute sa musique de façon
très subtile. Sa subtilité, c'est ce qui m'enchante et je l'entends dans ces extraits.

Jean-Christophe Pucek 16/02/2012 06:44



Je suis entièrement d'accord avec vous, Josée : Telemann est un compositeur qui fait du bien, parce que sa musique réussit à conjuguer l'exigence d'écriture et le souci de rester accessible pour
l'auditeur. Je me demande d'ailleurs s'il n'est pas un des musiciens qui a eu le plus le souci d'un public qu'il a toujours traité avec un proximité qui n'excluait pas un grand respect.


Je suis heureux que ces extraits vous aient plu et je vous remercie sincèrement pour votre commentaire.



Henri-Pierre 14/02/2012 11:52


La suite Gulliver m'a particulièrement touché par sa vivacité pleine de couleurs et de rutila,ces, avec aussi ce je ne sais quoi de vague nostalgie qui perce sous l'aimable dérision affichée.
Mais en dehors de cette petite émotion subjective quel magistral billet tu nous offres là ; le tableau de Coypel illustrant la vérité profonde que le vulgaire nomme "folie" est la toile de
fond qui, longue en bouche, accompagne le festin jusqu'à la fin, et la concordance est parachevée avec brio par ce nom d'"Esprits animaux" qui bat les cartes dans le sens des rétablissements
profonds contre les doxas convenues.

Jean-Christophe Pucek 15/02/2012 07:42



Je suis heureux que tu relèves la pointe de nostalgie qui sinue sous les rutilances affichées de la musique de Telemann, mon ami, car c'est un compositeur qui n'est jamais univoque, contrairement
à ce que certaines interprétations trop hâtives peuvent laisser croire.


J'aime beaucoup la série peinte par Coypel sur le thème de Don Quichotte, elle est pleine de raffinement sans pour autant s'en contenter et dénote une lecture autre que superficielle des
aventures du Chevalier à la triste figure. L'interprétation des Esprits Animaux offre, comme tu l'as noté, un superbe écho à cette richesse par sa fraîcheur et son implication, heureusement loin
du Baroque débité au kilomètre.



Jeanne Orient 13/02/2012 09:40


J'ose le mot gaîté aussi. C'est frais, pétillant. Je ne connaissais pas du tout (mais ce n'est pas un scoop - rires).


Merci une fois de plus cher Jean-Christophe. Bien affectueusement.


PS : F. Couperin, je connais (c'est un scoop). Pardonnez-moi mon humeur joyeuse. C'est votre faute:)


 

Jean-Christophe Pucek 13/02/2012 13:27



Mais vous pouvez l'oser sans problème, chère Jeanne, car il convient magnifiquement à cette musique avant tout conçue pour l'agrément, ce qui ne l'empêche pas d'être diablement bien écrite et
débordante d'intelligence.


Je suis bien heureux, en tout cas, d'avoir contribué à votre sourire de ce jour et vous adresse mille affectueuses pensées.



CatherineD 13/02/2012 09:20


Moi qui croyais que Telemann était contemporain, ou presque...
Merci !

Jean-Christophe Pucek 13/02/2012 13:13



Contemporain de Bach, Händel ou Vivaldi (et les ayant tous enterrés), Catherine, mais pouvant toujours s'adresser, je crois, aux Hommes d'aujourd'hui. Fais plus ample connaissance avec lui et tu
verras. Merci pour ton commentaire



Framboise 08/02/2012 17:53


J'ai reçu, cher Jaen-Christophe, deux avis au sujet de cet article ... mais je l'avais déjà bien apprécié ! Je serai curieuse, dès que le temps (à tous les sens du terme !) me le permettra de
découvrir cette Didon, que j'ignorais complètement, entre "abattement et agitation" ; vieux souvenirs " Nec te noster amor nec te data dextera ..." éternelle plainte ... et ces commentaires musicaux d'oeuvres littéraires paraissent tous pleins d'esprit, si l'on en croit les extraits !


 


Merci , une fois de plus , pour ces pépites !


 

Jean-Christophe Pucek 08/02/2012 19:36



J'espère, chère Framboise, que vous aurez aussi eu l'avis de publication du billet de ce jour, car j'ai bien l'impression qu'Overblog fait n'importe quoi aujourd'hui - je soupçonne que mon
hébergeur est encore en train de mettre en place des nouveautés, ce qui occasionne toujours des perturbations dantesques, hélas


Je vous confirme que les mises en musique par Telemann des œuvres littéraires sont absolument savoureuses et méritent d'être écoutées. Ce compositeur reste, de toutes façons, assez largement
sous-estimé, ce qui est bien dommage, compte tenu de son talent.


Merci pour votre commentaire tissé de souvenirs (ah, mes cours de littérature latine autour de l'Enéide) et à très bientôt.



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